jeudi 25 juillet 2013

L'innommable, Samuel Beckett



Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: « De même que Dante chemine de cercle en cercle pour atteindre son Enfer ou son Paradis, de même Samuel Beckett situe-t-il, chacun dans un cercle bien distinct, les trois principaux protagonistes des romans de sa trilogie, Molloy, Malone meurt et L'Innommable, afin qu'ils atteignent, peut-être, le néant auquel ils aspirent. D'un roman à l'autre, ce cercle est de plus en plus réduit. Le cercle imparti à l'Innommable se réduit à un point, c'est le trou noir au centre d'une galaxie, là où l'espace-temps se déforme, où tout est happé et s'engouffre sans pour autant disparaître. L'être qui réside en ce point est nécessairement sans nom puisqu'il s'agit de " je ”, ce “ moi ” à jamais non identifiable. Figé, le corps de l'Innommable est incapable du moindre mouvement. Cependant il a à parler. Ses précédents personnages, Molloy, Malone et les autres passent et repassent, tournant autour de lui. Ils semblent avoir ourdi un complot pour le contraindre à continuer d'être, le forcer donc à continuer de dire. Alors l'Innommable va créer d'autres mondes, donner voix à d'autres lui-même. Les personnages qu'il devra essayer d'être - avec lucidité, mais sans jamais se départir de son humour –, seront tour à tour Mahood, homme-tronc fiché dans une jarre, puis Worm, visage indistinct qui n'est qu'oreille tressaillante et terrible inquiétude d'un unique œil aux aguets. »

Dernier roman de la trilogie de Beckett. Il clôt en beauté cette trilogie même s'il est plus difficile à lire que les deux premiers. Parce que cette trilogie est de plus en plus à l'étroit. Ici, une chose (un humain?), à tout le moins un narrateur, est pris dans une jarre. Quant à "Malone meurt", le personnage principal était enfermé dans une chambre. Le langage s'effondre aussi. Voici l'incipit pour preuve :
"Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. Appeler cela des questions, des hypothèses. Aller de l'avant, appeler ça aller, appeler ça de l'avant. Se peut-il qu'un jour, premier pas va, j'y sois simplement resté, où, au lieu de sortir, selon une vieille habitude, passer jour et nuit aussi loin que possible de chez moi, ce n'était pas loin. Cela a pu commencer ainsi. Je ne me poserai plus de question."
Il n'y a pas d'intrigue. Seulement qu'une suite de digressions autour du néant. Une voix, une chose, l'innommable ! Et c'est comme cela tout le roman. Un flux de pensées désincarné, une langue brutalisée, une matérialité inatteignable. Le narrateur ne veut pas se taire et il le dit : "Cependant je suis obligé de parler. Je ne me tairai jamais. Jamais." Pourquoi ne veut-il pas se taire ? Nous ne le saurons pas au début, mais ensuite cela s'éclaircit un peu. On est en droit de penser qu'il ne veut pas éteindre son pessimisme, son nihilisme.

Le narrateur parle ensuite des personnages antérieurs, des débuts de la trilogie. Il parle de Malone, celui qui inventait, imaginait, pour avancer jusqu'à sa mort. Des personnages éclopés il y en a beaucoup dans cette trilogie. Éclopé comme Beckett l'a été toute sa vie, poignardé par un inconnu dans les rues de Paris, ensuite il a eu des kystes dans la mâchoire, des doigts qui ne bougent plus. Voilà la vie de Beckett. Et ses personnages ? Des prisonniers de leurs psychismes surtout. Molloy, celui qui m'a le plus convaincu, était en même temps le plus pitoyable, quoiqu'il eût accès au "dehors". On doit lire cette trilogie en ordre : "Molloy" en premier, ensuite "Malone meurt" et pour finir, celui-ci, "L'innommable". Et avec ce dernier, nous assistons à la métafiction dans toute sa splendeur. La boucle est bouclée. L'imagination a pris le dessus sur le réel. Elle est plus forte, et comme le dirait Emily Dickinson, elle est plus grande que le ciel.

En terminant, même si "L'innommable" (et "Malone meurt") n'atteignent peut-être pas la puissance intellectuelle, narrative et romanesque de "Molloy", je ne crois pas que l'on puisse en parler sans parler du "tout". Ces livres marqueront la littérature du 20e siècle par une virtuosité rarement égalée. Le narrateur de "L'innommable" (qui lui se rapproche dangereusement de Beckett) ne parle pas seulement des personnages de cette trilogie mais aussi de toute l'oeuvre précédente de Samuel Beckett. Cela agrandit encore plus une perspective qui était gigantesque au départ. Bref, ces romans sont sombres, profonds, non-humains, trop humains !

mercredi 17 juillet 2013

Malone meurt, Samuel Beckett



Ma note: 8,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: « De même que Dante chemine de cercle en cercle pour atteindre son Enfer ou son Paradis, de même Samuel Beckett situe-t-il, chacun dans un cercle bien distinct, les trois principaux protagonistes des romans de sa trilogie, Molloy, Malone meurt et L'Innommable, afin qu'il atteignent, peut-être, le néant auquel ils aspirent. D'un roman à l'autre, ce cercle est de plus en plus réduit. Beaucoup plus à l'étroit que Molloy, voici donc Malone figé dans une chambre close, gisant quasi immobile dans son lit, attendant sa mort prochaine. Le seul cheminement apparemment possible est celui du regard qu'il pose sur les objets qui l'entourent. Cependant Malone possède un crayon et un cahier : il va écrire. II va décrire son état par le menu, de façon tout à la fois savoureuse et bouleversante, mais aussi il va enfin s'exiler de soi vers la périphérie où réside l'imaginaire : il va pouvoir inventer. " Vivre et inventer. (...) vivre, faire vivre, être autrui, en moi, en autrui. ”. Dès lors, ce sont d'incessants allers et retours du centre jusqu'à la circonférence, cet ailleurs où prennent vie les personnages rocambolesques qu'il crée. “ Et doucement mon petit espace vrombit, à nouveau. Vous me direz que c'est dans ma tête, et il me semble souvent en effet que je suis dans une tête, que ces huit, non, ces six parois sont en os massif, mais de là à dire que c'est ma tête à moi, non, ça jamais. ” Malone gagne ce domaine périphérique où tantôt il semble s'inventer lui-même, tantôt il se métamorphose en l'un ou l'autre des personnages qu'il invente. Est-il encore Malone ou serait-il devenu Macmann ? Les limites deviennent floues, la frontière s'abolit entre l'écrivain Malone et ses personnages, comme aussi, fort subtilement, entre l'écrivain Samuel Beckett et Malone, son personnage. Malone meurt est l'œuvre dans laquelle, avec un humour extrême, une acuité et un sens poétique infinis, Samuel Beckett s'exprime le plus explicitement sur l'acte d'écrire et sur la complexité des rapports entre un écrivain, sa création et ses créatures. » « Malone meurt apparemment va plus loin. (...) Il n'y a que la chambre, le lit, il y a le bâton avec lequel celui qui meurt attire et repousse les choses, augmentant par là le cercle de son immobilité. (…) Malone, comme Molloy, c'est un nom et une figure, et c'est aussi une suite de récits, mais ces récits ne reposent plus sur eux-mêmes ; loin d'être racontés pour que le lecteur y croie, ils sont dénoncés aussitôt dans leur artifice d'histoires inventées. »

"Malone Meurt" est le deuxième roman d'une trilogie qui débuta avec le stupéfiant "Molloy" et qui se terminera avec "L'innommable" que je lirai tout de suite après cette chronique. Beckett a écrit ces trois romans en français, bien que sa langue maternelle soit l'anglais, peut-être pour se démarquer (et écrire autre chose) de son mentor James Joyce. Beckett est un pionnier de la littérature du néant et pour certaines parties de la littérature métafictionnelle. C'est pourquoi plusieurs spécialistes de la littérature le considèrent comme le meilleur écrivain du 20e siècle au côté de Marcel Proust. Mais Samuel Beckett est mon préféré (de ces deux auteurs), parce qu'il est (selon moi), le seul écrivain, de par son style dépouillé et précis, qui permet au lecteur de rentrer dans la tête de ses personnages.

Et pour ce roman en tant que tel, je dois dire que dès le départ, toutes les qualités de l'écriture de Beckett ressurgissent. Le narrateur, Malone (ou Beckett?) nous annonce sa mort pour le mois d'avril ou mai. Le ton est donné. Il est pessimiste, il souhaite la souffrance aux autres, se considère récompensé par cette mort qui approche. Beckett joue avec la langue, comme lui seul sait le faire, les "je" foisonnent, le narrateur est égoïste, narcissique, introverti. On sent que cette prose lui fait bonheur, et que pour une fois, il peut vraiment exprimer le fond de sa pensée. Beckett semble se projeter dans ce personnage, comme il se projette à la fin de sa vie. En somme, il se pense déjà mort, cette condamnation que la plupart d'entre nous refusons de voir. Alors que dans "Molloy" le pessimisme de Becket s'exprimait dans la "nature" avec le personnage principal qui léchait les pierres de la forêt ravageuse, ici avec "Malone meurt" un autre roman extraordinaire, on est enfermé avec le narrateur dans une chambre inconnue et avec le pouvoir de l'imagination comme seul salut. La forme du roman alterne entre les histoires qu'il nous raconte et sa vie dans sa chambre. Il garde sa prose épurée à l'extrême, d'une froideur sans nom et va à l'essentiel. On est touché au plus profond de notre être.

La littérature du néant offre davantage de beauté (selon moi) que celle du réalisme. Peut-être que cela est dû à la langue et au vocabulaire qui se prête pour ce genre d'exercice ou c'est peut-être tout simplement que les auteurs avec le plus de talent écrivent sur ces sujets. Par contre, cette trilogie de Beckett va plus loin que le simple roman nihiliste. Fondamentalement, c'est une trilogie sur l'imagination comme remède à la vie. L'auteur ne nous cache rien. Il invite le romanesque par les histoires qu'invente le narrateur et aussi par la prise de contrôle de son propre roman. En plus d'Elfriede Jelinek qui est sans aucun doute sa plus digne héritière, on voit un grand attachement de Paul Auster pour l'oeuvre de Beckett. La chambre où est confiné un personnage, un protagoniste qui se voit confier la mission de surveiller quelqu'un d'autre, la métafiction, les mises en abymes, sont tous des sujets et des formes maintes fois employés par Auster par l'influence de Samuel Beckett.

mardi 9 juillet 2013

Opération Shylock, Philip Roth



Ma note: 6/10

Voici la quatrième de couverture: En face de Philip Roth, personnage central de cette confession, un deuxième Philip Roth, un homonyme, un imposteur. Et ce sosie parfait, ce double monstrueux, s'est mis en tête de faire retourner «chez eux» - en Pologne, en Ukraine, en Allemagne - les Juifs venus d'Europe vivant en Israël.Tout se noue en quelques jours à Jérusalem, pendant le procès de John Demjanjuk, un Ukrainien alors suspecté d'être le «bourreau de Treblinka». Ajoutons que Philip Roth relève d'une profonde dépression, qu'il se fait passer pour le Philip Roth qu'il n'est pas, et que le Mossad s'en mêle...Opération Shylock est un livre pétillant d'intelligence et d'humour. C'est aussi l'émouvant bilan d'un homme entièrement investi dans son œuvre.

Selon moi, c'est le roman de Philip Roth le moins intéressant (et le moins bon aussi). Il reprend un peu la même forme et surtout les mêmes thèmes que "La contrevie", que je venais tout juste de lire. On croirait, et Roth en fait mention dans le bouquin, qu'il est un chapitre de "La contrevie", même s'il s'étire sur 600 pages. Et c'est là son plus grand défaut.

Commençant avec une fausse préface où l'auteur essaie d'ajouter un élément de réel à toute cette histoire (en plus d'avoir ajouté "Une confession" au titre de l'ouvrage), on devine dès le début que tout ceci est absurde. Le double est une invention de Roth lui-même, le vrai, pour montrer la possibilité qu'apporte le pouvoir de la création (comme dans "La contrevie" où cette fois-là, Roth utilisait les mises en abymes et son alter ego littéraire Nathan Zukerman). Et contrairement à la plupart de ses autres romans, "Opération Shylock" a une résonance universelle où la politique est omniprésente, de même que les complots qui en dérivent. Mais l'histoire commence avec un Philip Roth (le vrai?) en dépression, souffrant d'anxiété, suicidaire, perdant ses points de repère avec la réalité, ce qui explique peut-être (et je dis bien peut-être) l'apparition de son double. Roth cherche à se soigner, et peu après, reçoit un appel l'informant de l'existence de son double. Il doit donc partir à sa recherche pour rétablir cet imbroglio à Jérusalem. Il assiste ainsi au procès d'un bourreau, nous raconte l'horreur des camps de concentration. Ensuite, il rencontre son double, et se met à imaginer toutes les maladies dont pourrait souffrir son double ou bien toutes les hypothèses de cette situation plus qu'absurde. S'ensuit presqu'un cours d'histoire sur les Juifs, Israël, Jérusalem (là où se déroule l'action), etc. Il tourne ensuite autour du débat sur la diaspora juive (est-ce le salut juif tant espéré?) et revient pendant de nombreuses pages sur sa relation avec son double qui lui, n'est peut-être pas si menteur que cela. Et ensuite, dans la deuxième moitié, l'histoire devient un peu n'importe quoi.

Dans ce roman-ci, on retrouve les thèmes que sont le sionisme, la judaïcité, l'antisémitisme, avec un mélange de l'autobiographie de Philip Roth. C'est une sorte de suite métafictionnelle de "La contrevie" qui lui aussi était métafictionnel. Philip Roth est un grand lecteur de Dostoïevski et il est donc facile d'imaginer qu'il se soit inspiré du roman "Le double" pour écrire "Opération Shylock". De plus, le narrateur souffre un peu des mêmes tourments existentiels. Dostoïevski est même cité dans le roman, par sa plus belle réplique de "Crime et châtiment".

Roth est un excellent romancier et bien que je sois très déçu de ce roman, il ne peut pas vraiment écrire de mauvais livres. Après celui-ci, il écrira quatre chefs-d'oeuvre, coup sur coup, ses quatre meilleurs romans, avec "Le théâtre de Sabbath", "Pastorale américaine", "J'ai épousé un communiste" et "La tache". C'est, pour moi, et de loin, la période faste de Philip Roth (il avait entre 62 et 67 ans) que l'on pourrait comparer aux années miraculeuses de Dostoïevski qui écrivit "Crime et châtiment", "Le joueur", "L'idiot", "L'éternel mari" et "Les possédés" entre 1866 et 1871. Avec Philip Roth, le plus grand plaisir que j'éprouve est de relire continuellement ses livres, mais ici, je crois que l'on est en face de son pire roman.

mardi 2 juillet 2013

La contrevie, Philip Roth



Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: La contrevie est le roman d'hommes et de femmes qui réalisent leur rêve de prendre un nouveau départ et d'échapper au cours censément irréversible de la destinée - parfois au péril de leur vie. Où qu'ils se trouvent, ces personnages se laissent tenter par la perspective d'une existence de rechange, à rebours de la voie tracée. La conscience du romancier Nathan Zuckerman éclaire ces vies en transit et nous fait visiter les paysages du livre, familiers ou lointains mais toujours riches de sens. Sa vision d'ensemble, son intelligence sceptique évaluent le prix à payer pour qui veut réécrire son destin personnel ou infléchir l'histoire, que ce soit dans le cabinet dentaire d'une banlieue résidentielle du New Jersey, un village ancestral du Gloucestershire, une église du West End à Londres, ou une minuscule colonie israélienne en Cisjordanie.

Selon moi, "La contrevie" est un roman plutôt moyen de Philip Roth. Le roman commence de cette façon : Nathan Zuckerman, écrivain et personnage récurrent chez Roth, doit écrire l'éloge funèbre de son frère décédé. Mais il n'y parvient pas. L'écrivain Zuckerman est davantage tenté, comme chaque auteur, de raconter cette vie de façon autofictionnelle. Et la vie d'Henry, le frère de Nathan, c'est Philip Roth qui commence à nous la raconter dans les premières pages du récit, avec un chapitre écrit à la troisième personne, entrecoupé d'un récit découvert parmi un vieux journal intime qu'il tenait sur Henry. Ensuite, on assiste à la rencontre de Nathan, au moment des funérailles, avec des connaissances d'Henry. (C'est le talent de Roth d'esquisser une peinture de la vie américaine par le truchement de la biographie des personnages). Le deuxième chapitre est écrit à la première personne, par Nathan Zuckerman, qui se retrouve en Israël (il y rencontre même le Premier ministre). Zuckerman (Roth?) parle de sa condition de juif, et aussi, de la condition mondiale des Juifs. Nathan est en fait sur les traces de son frère dentiste (le même Henry) avant qu'il ne meurt. Roth en profite pour critiquer les Juifs au passage comme il le fait souvent dans ses romans (il est lui-même juif soit dit en passant). Il retrouve un frère complètement changé après avoir eu des problèmes cardiaques. Nathan reprend ensuite l'avion pour écrire à Henry.

Je ne peux m'aventurer plus loin dans l'histoire parce que j'en dirais trop. Ce roman offre quelques surprises. Disons simplement qu'il est question d'attentats terroristes, le thème du judaïsme (et du sionisme) et d'Israël revient plusieurs fois, des relations de Nathan et d'Henry (une sorte de rivalité s'installe) et pour la forme, on y retrouve différentes narrations (avec différents narrateurs), de la métafiction (des mises en abyme), les rôles des personnages changent (et pas à peu près), etc. On est presque dans le recueil de nouvelles. Et aussi, je dirais que c'est le roman de Philip Roth (j'en ai lu une vingtaine) qui se rapproche le plus de l'oeuvre de Paul Auster. Mais contrairement à lui, Roth n'a pas réécrit sans cesse le même roman comme Auster l'a fait. La plupart des critiques s'entendent ainsi pour dire que Philip Roth est un meilleur écrivain.

Nathan Zuckerman est selon moi le personnage de Roth le plus intéressant (ce qui inclut Mickey Sabbath). C'est l'alter ego littéraire de Roth qui lui ressemble le plus. Par contre, pour "La contrevie", l'auteur n'a pas une idée forte comme pour "La tache" (l'identité) et "Pastorale américaine" (le terrorisme et sa relation avec la famille stéréotypée américaine). Ici, il n'y a rien de vraiment intéressant qui solidifie le socle du roman. Parce qu'au fond, quel est le thème dominant de "La contrevie" ? Le pouvoir de la création ? Le judaïsme ? La vie de quotidienne des Zuckerman (de Philip Roth) ? Les thèmes de Roth sont souvent accrocheurs, mais pour le présent roman, ils m'ont ennuyé.

  Pour conclure, attardons-nous un peu sur le style d'écriture de cet auteur (qui lui, est toujours réussi). Avec Philip Roth, ce n'est pas la beauté de la prose qui se démarque, qui nous enchante. C'est davantage l'ensemble de l'oeuvre ; il a un souffle, sa plume est rythmée, etc. Ainsi, par ses romans, Philip Roth ne réussit peut-être pas à nous toucher par la beauté de l'art romanesque, mais il parvient certainement à toucher notre esprit. Malgré un roman avec plusieurs défauts, c'est quand même une bonne lecture.

mardi 25 juin 2013

Monsieur Pain, Roberto Bolaño



Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: Paris, avril 1938. Tandis que sévissent le fascisme et la guerre civile espagnole, le poète Vallejo se meurt, possédé d'un hoquet incurable. Surgit alors un homme étrange aux poumons brûlés, acupuncteur féru de sciences occultes, Pierre Pain, qui eût pu arracher Vallejo à la mort mais qui s'abîme dans l'angoisse d'un labyrinthe psychique, vaincu par des forces démoniaques, impuissant à juguler l'agonie de Vallejo qui accomplit une fonction rituelle effroyable.

Roberto Bolaño est mon écrivain préféré. Il est l'écrivain le plus complet selon moi, et je crois qu'il faut remonter à Dostoïevski pour trouver son équivalent. Les deux ont un style d'écriture où la fluidité, la profondeur et la puissance d'écriture (et de vivre) font des ravages. Toute la littérature mondiale (et de tout temps) se retrouve dans l'écrivain Bolaño. J'ai lu un nombre incalculable de fois "2666" et "Les détectives sauvages". Ce sont les deux meilleurs romans que j'ai lus dans ma vie. Au fil des années, "Les détectives sauvages" sont devenus mon roman préféré, de par ses multiples voix et surtout son côté "underground". Je découvre le reste de son oeuvre petit à petit, je prends mon temps, en sachant fort bien que ses autres romans occupent davantage une place de soutien à ces deux grandes oeuvres et en ayant une attente modérée à leur égard.

Contrairement à ces deux romans de 1300 et 900 pages, "Monsieur Pain" n'en fait que 160 pages. Il fait donc partie de ses très courts romans (Bolaño l'appelle même une nouvelle dans sa préface) et il est écrit à la première personne, le narrateur étant monsieur Pain lui-même, un homme inquiet, qui ne cesse, au début du récit, de regarder constamment autour de lui. On rentre dans l'histoire facilement, par l'écriture toujours juste de l'auteur, et son psychisme nous est dévoilé dans une histoire sans échappatoire pour le lecteur de même que pour les personnages.

Revenons au début du roman. Comme je le disais Monsieur Pain est inquiet. Il se sent suivi. Une rencontre mystérieuse lui fait ensuite découvrir les raisons de son inquiétude qui elle, était bien fondée. Des hommes qu'il semble avoir croisés plus tôt lui demandent d'oublier Vallejo, d'oublier la clinique, etc. De ne plus s'occuper de son patient. Le médecin l'avait auparavant traité de charlatan (n'oublions pas que monsieur Pain est acupuncteur). Pierre Pain accepte donc la demande, accompagné d'un pot-de-vin mais en même temps, il n'en revient pas de cette situation parce qu'il vient juste de connaître Vallejo et n'est pas attaché à lui (en fait il ne le considère même pas comme son patient). Et c'est là que les choses commencent à déraper. La réalité fait place à une absurdité peu commune (on n'est pas loin du "Procès" de Kafka), et l'on se demande si monsieur Pain est en proie au délire ou si une autre réalité prend vraiment place. La suite de l'histoire est par moments reliée à la science, la radioactivité, Marie Curie, etc.

J'ai bien aimé ma lecture, même si je ne suis pas certain d'avoir très bien compris. Jusqu'au milieu du récit, les choses sont bien mises en place mais la deuxième moitié et surtout la chute sont un peu précipitées (oui je sais qu'une chute doit être précipitée). Mais n'empêche, l'histoire est plaisante même si je crois que Bolaño aurait dû fournir un peu plus d'éclaircissement. Et je pense même que ce roman aurait dû être beaucoup plus long parce qu'on sent quelque chose de grand qui tombe un peu à plat.

jeudi 20 juin 2013

V., Thomas Pynchon



Ma note: 4/10

Voici la quatrième de couverture: Que signifie V.? Victoire, vol d'oiseaux, ou encore Vheissu, un pays imaginaire et mystérieux? C'est la question que se pose Herbert Stencil depuis qu'il a repéré le fameux signe dans le journal intime de son père défunt. Très vite, V. devient une énigme aux nombreuses significations, une figure féminine aux multiples visages, la clé de voûte de la vaste réalité. Un récit vertigineux, dans le sillage de Kerouac et Joyce.

J'aime la littérature postmoderne. Les lecteurs de mon blog ne seront pas surpris de l'apprendre. Je reviens sans cesse à ce courant littéraire qui a une façon bien particulière de raconter une histoire. La forme de ses romans est éclatée, la métafiction est souvent présente, ses personnages (et surtout l'identité de ceux-ci) sont oubliés dans une histoire plus grande qu'eux et souvent présentés sous forme de simulacres, et ses sujets sont contemporains. Les écrivains ont une vision décalée de la société, à tout le moins ils nous présentent leurs points de vue en retrait d'une société sclérosée. Et parmi eux, Pynchon est celui qui, le premier, a poussé l'éclatement du récit le plus loin possible. Et ce "V." est la référence du postmodernisme. Il l'a tellement poussé loin que l'action devient vite absurde.

Un des nombreux problèmes de ce roman est que sa quatrième de couverture est meilleure que le roman en tant que tel. Notamment parce qu'il n'est pas du tout cohérent. C'est probablement le roman le plus difficile que j'ai lu. Il part dans tous les sens, l'écriture est parfois illisible, il n'y a aucun repère où l'on peut s'accrocher. Je pense que c'est la première fois, en toute humilité, que je lisais un auteur trop intelligent pour moi (même si j'avais déjà lu Pynchon). Je ne parviens pas vraiment à saisir la signification de sa structure romanesque. J'avais adoré "Contre-jour" même si lui aussi était difficile à comprendre, mais j'avais détesté "Vice caché" qui était mal traduit.

Encore une fois, pour "V.", la traduction cause problème. Pynchon écrit des romans à peu près intraduisibles. Je ne peux même pas dire que j'ai réellement lu ce livre, parce qu'il use d'une langue très américaine, à la limite du slang, parfois incompréhensible. En ajoutant une action incompréhensible pour moi, tout y était pour que je déteste. Par exemple, voici quelques situations (action) qu'on retrouve dans le roman "V.": en plus d'Herbert Stencil qui tente de trouver la signification de V, on a Berny Profane, l'autre personnage principal du roman, qui part à la chasse aux alligators dans les égouts de New York, on a aussi un prêtre qui est dans ces mêmes égouts et qui tente de convertir des rats, une ratte s'appelle Véronica (il y a un "V", vous avez vu?), il y a l'intrigue qui semble se diriger vers le Venezuela comme étant "V", une danseuse de ballet qui meurt sur scène, etc. Bref c'est un peu du n'importe quoi ce roman et en plus, les scènes ne sont pas cohérentes entre elles. Et que dire de la narration qui nous échappe complètement dans une foule de digressions fumeuses, inintéressantes, bancales, illogiques.

En terminant, il faut savoir que Pynchon est un auteur culte qui a sa légion de fans derrière lui. Je m'inscris, non en faux contre eux, parce que cela serait beaucoup trop prémédité, mais davantage en attente de voir s'il a un réel génie. Du courant postmoderniste j'apprécie plus un Paul Auster qui, même s'il se répète de livre en livre, parvient à rester dans le domaine du compréhensible, de la littérature intelligente et profonde. Don DeLillo que j'ai lu récemment est un autre bel exemple d'auteur postmoderniste qui réussit à me convaincre. Avec Pynchon, et surtout avec "V.", tout est trop gonflé, déjanté, hallucinatoire. Je n'ai rien retenu de ma lecture, c'est décevant.

jeudi 13 juin 2013

La dure loi du karma, Mo Yan



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Selon la dure loi du karma, Ximen Nao est condamné à être réincarné en animal. Âne, puis boeuf, cochon, chien ou singe : il revient dans son village, partageant le quotidien de ses descendants. Témoin discret et acteur décalé, comique et déguisé, il suit cinquante ans durant le destin d'une communauté de paysans. Et justement, dans le village, vit un petit drôle mal élevé et terriblement bavard : Mo Yan.

Quand je lis Mo Yan (et Haruki Murakami) il m'est frappant de constater les nombreux liens à faire entre ces deux auteurs mondialement célèbres. Murakami est le meilleur écrivain japonais, favoris du prix Nobel de littérature à chaque année, tandis que Mo Yan est le meilleur écrivain chinois, récipiendaire du dernier Nobel. Les deux écorchent une réalité qui semblait inaliénable au départ, et ainsi, Murakami passe très souvent à la "science-fiction" (ce n'est pas un hasard si je l'ai placé entre guillemets) alors que Mo Yan nous offre un réalisme hallucinatoire (comme l'a décrit le comité du Nobel), hystérique, tellement impatient que la réalité devient vite absurde, charcutée, éclatée. Contrairement à Mo Yan, les romans de Murakami souffrent selon moi d'un rythme beaucoup trop lent. Je reconnais la grande qualité de ses livres (j'en ai lu plusieurs que je n'ai pas critiqués sur ce site) et sa prose est parfois poétique, mais selon mes préférences, Mo Yan contrôle mieux le rythme qui est si essentiel en littérature. De plus, il use d'un vocabulaire recherché, ne rentre pas dans un genre de roman en particulier (il n'est pas moderniste, postmoderniste, réaliste, etc.), nous fait découvrir une culture loin de nos médias et de notre propre réalité (contrairement au Japon de Murakami qui lui, a épousé sur plusieurs aspects la vie américaine-occidentale). J'avais lu de Mo Yan son "Supplice du Santal" qui était extraordinaire. Je commençais donc avec fébrilité "La dure loi du karma", souvent reconnu comme son meilleur roman, du moins son plus complet, avec ses 1000 pages de prose.

"La dure loi du karma" est un roman difficile d'approche, contrairement au "Supplice du Santal" qui était certes aussi recherché, mais avec une lecture davantage plaisante. J'avais remarqué dans le "Supplice du Santal" que l'auteur avait le souci d'incorporer, à la forme, à l'esthétique du roman, des éléments originaux, par exemple, les différents narrateurs et cela se confirme avec "La dure loi du karma". En plus de faire parler (et surtout penser) plusieurs animaux (les différentes réincarnations du personnage principal), nous retrouvons d'autres narrateurs qui sont proches de l'histoire et de ce personnage. Aussi, Mo Yan se met en scène, comme l'écrivain qui a déjà abordé les sujets traités dans ce roman. Mais la plupart du temps cela est complètement faux et Mo Yan fait référence à des livres qui n'existent même pas. Mo Yan, le personnage du roman, est présenté comme une canaille, un petit drôle, un petit bavard, alors qu'en réalité le nom "Mo Yan" en est un de plume que l'écrivain a choisi parce qu'on peut le traduire par "celui qui ne parle pas", la véritable personnalité de l'auteur, dans la vraie vie. Mo Yan, contrairement au personnage du même nom qu'il met en scène, était quelqu'un de discret, qui ne parlait jamais. Cela ajoute à l'absurdité qu'il tente de nous transmettre.

Je ne résumerai pas le roman étant donné l'ampleur de la chose. Comme je le disais, il fait 1000 pages et il aborde dans une large mesure les années Mao Zedong. Ayant un intérêt marqué pour l'histoire du communisme, je peux dire que le roman m'a grandement plu. La scène du début, la réincarnation du narrateur et personnage principal en âne est très bien rendue ce qui démarre parfaitement une histoire assez complexe. Par contre, cette histoire est un peu trop longue pour ce qu'il nous en reste en terminant notre lecture. Je reproche à Mo Yan d'avoir trop étiré la sauce, sur cet interminable cycle de réincarnations, en détaillant la vie de chaque animal qui reçoit l'âme de l'humain qu'est Ximen Nao. L'aspect historique est fort intéressant (en plus d'être appuyé par une traductrice exceptionnelle), mais les interminables descriptions des sentiments de chaque animal m'ont ennuyé.

En terminant, il est facile de voir que Mo Yan est très critique de Mao Zedong et du parti communiste, contrairement à ce que disent ses détracteurs qui affirment qu'il fait partie de ce système en étant le président de l'association des écrivains de Chine. Bien sûr qu'il ne peut pousser sa critique jusqu'au bout (notamment par les médias) tout comme nous ne voyons pas d'écrivains anticapitalistes à CNN (de toutes façons nous ne voyons pas d'écrivains tout court à CNN, ce qui est encore pire). Et quant à la fin de "La dure loi du karma", son explication se retrouve peut-être au début lorsque Mo Yan cite un adage bouddhique : " La dure loi du karma trouve son origine dans la convoitise. Restreignez vos désirs, pratiquez le non-agir et vous vous sentirez libre dans votre corps comme dans votre esprit ". Ximen Nao ne comprenait pas pourquoi il était sans cesse réincarné dans des espèces inférieures. Voilà la réponse.

jeudi 6 juin 2013

Le brigand, Robert Walser




Ma note : 9/10

Voici la présentation de l'éditeur: Retrouvé dans les manuscrits difficilement déchiffrables (les «microgrammes») laissés par l'auteur, ce «roman» écrit en quelques semaines pendant l'été 1925 résume tout l'art et toute la personnalité de Walser. Le «brigand» qui en est le héros n'est autre que l'auteur lui-même, ce marginal inoffensif sévèrement jugé par la société, et qu'un narrateur faussement naïf tente de voir de l'extérieur. Les amateurs de ses autres romans adoreront ce roman qui refuse d'en être un, et qui est sans doute la plus belle réussite de Robert Walser. Il est né en 1878, à Bienne, dans le canton de Berne. Il avait sept frères et sœurs. Il publie son premier roman, Les enfants Tanner, en 1907. Son deuxième roman, Le commis, paraît en 1908, et en 1909 L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten). Il écrit ensuite des poèmes et des nouvelles, dont La promenade, qui date de 1917. Son dernier livre, La rose, paraît en 1925. En 1929, il entre dans une clinique qu'il ne devait plus quitter. Il meurt en 1956, le jour de Noël.

Court roman de 200 pages, "Le brigand" de Robert Walser, lequel a été retrouvé longtemps après la mort de l'auteur, n'avait pas même un titre. Il a été écrit en 1925, et le nom "brigand" que l'on retrouve tout au long du récit, est en fait une métaphore du personnage principal. Avec ce livre, nous ne sommes vraiment pas dans le polar comme le titre le laisse présager.

Kafka est souvent vu - et avec raison - comme celui qui révolutionna le genre romanesque, en ajoutant, entre autres, un élément de suffocation au récit, une absurdité où l'imaginaire sans limite n'était dépassé que par l'impossibilité du héros de sortir de son piège (je parle particulièrement du "Procès"). Robert Walser va encore plus loin selon moi - et il le fait à la même époque que Kafka, ce qui démontre sa grande précocité - en jouant avec le narrateur. Ainsi, avec "Le brigand", le narrateur est extérieur au héros mais il voit le brigand de l'intérieur. Par moments, il se prend même pour lui, et malgré un ton où la certitude prédomine, ce "je" extérieur se confond avec le brigand qui lui, est le personnage principal de l'histoire. On peut donc dire que le narrateur est le brigand, mais aussi, par sa forte présence autobiographique, il est Walser lui-même. De plus, le narrateur est omniscient, et donc, il est dieu. Je ne crois pas qu'un auteur a joué autant avec le narrateur avant l'époque de Walser. C'est extraordinaire ce qu'il a fait subir au roman. Walser est le romancier préféré d'Elfriede Jelinek qui le compare à Thomas Bernhard et ce même Kafka. J'ai remarqué qu'avec Walser on a un peu le même flux de pensées que dans l'oeuvre de Jelinek, en plus ramassé et concis. On entend cette voix, cette oralité si difficile à atteindre en littérature.

Et pour "Le brigand" en particulier, nous ne sommes pas dans l'histoire linéaire qui a un début, un milieu et une fin (de toute façon on ne sait pas si Walser avait terminé son roman ou s'il l'avait même commencé à la bonne place). Le brigand, et le narrateur, et Walser, est un être désespéré qui vagabonde d'un endroit à l'autre, d'une pensée à l'autre. Les sujets abordés (et la mince intrigue pour ne pas dire l'intrigue inexistante) sont, selon moi, secondaires par rapport à ce que j'ai dit plus haut. On est dans le premier quart du vingtième siècle et avec ses romans, je crois que Robert Walser a complètement transformé la littérature. Pour reprendre Jelinek, je dirais qu'il n'est plus nécessaire d'écrire après lui. Il est le génie qui a donné une forme nouvelle au roman, une esthétique où l'on pénètre dans la tête du "je" extérieur, qui contient tous les "je" pour analyser par l'intérieur un être à part de la société qui n'a d'échappatoire que ses pensées. Cela est écrit d'une façon majestueuse et dès les premières lignes on est accroché jusqu'à la fin.

En terminant, "Le brigand" est le genre de roman que l'on aime ou pas. Il ne peut y avoir d'équivoque. Robert Walser est, selon moi, un grand de la littérature !

mercredi 22 mai 2013

Rome, Émile Zola



Ma note: 7/10


Voici la quatrième de couverture: Le deuxième roman de la suite des Trois Villes (Lourdes, Rome, Paris) parut en 1896. Après avoir écrit un livre où il résume son expérience très critique de la société, La Rome nouvelle, l'abbé Pierre Froment se rend à Rome pour défendre son livre qui risque d'être condamné. Il souhaite rencontrer le pape Léon XIII (cet entretien sera le sommet du livre). On assiste aux intrigues, aux rivalités du «monde noir». «Le clergé romain depuis les cardinaux jusqu'aux petits prêtres de campagne sont défiés», écrit Zola.L'intérêt de Rome réside non seulement dans l'itinéraire intellectuel et spirituel du héros, prêtre en proie au doute, mais dans la peinture psychologique et sociale des milieux du Vatican, sujet que très peu de romans ont abordé en France. Le christianisme peut-il se renouveler, proposer un remède aux malheurs de l'humanité ?

Le premier volume de cette série sur les grandes villes, "Lourdes", m'avait un peu déçu et avec ce second volume, c'est la même chose. Comme promis, on retrouve Pierre, le personnage intéressant que l'on suivait dans "Lourdes" et qui évoluait dans un roman qui me laissait froid, avec un sujet, celui des miracles de Lourdes, assez ennuyeux. Ce deuxième tome de plus de 900 pages nous arrive cette fois encore avec le thème du christianisme mais on est plus particulièrement au coeur de la religion catholique, dans le Vatican.

On en apprend un peu plus sur Pierre Froment, de nouvelles facettes de sa personnalité nous sont dévoilées. Il dit revenir de Lourdes le coeur défait de ce qu'il a vu, et sur ce point (sur plusieurs autres aussi) c'est Émile Zola lui-même qui parle. Ensuite, nous découvrons le socialisme de Pierre et il s'interroge sur son travail auprès des démunis. Par le prisme de son livre, il se demande si un filet social exercé par l'état est nécessaire (sa réponse est sans équivoque), et ici aussi, ce n'est pas vraiment Pierre qui parle mais bien Zola. Après cela, il parle de l'histoire du christianisme et du catholicisme dans une perspective socialiste. Ce cours d'histoire fort instructif découle du livre que Pierre vient présenter et défendre à Rome.

Par contre, la suite du roman (en fait la majeure partie du roman), nous présente le Vatican et ses intrigues internes. Et là, c'est beaucoup moins plaisant. Sur 800 pages, on rencontre une foule de prêtres, de cardinaux et même le pape. Le Vatican (et Rome) de l'époque de Zola est fouillé de fond en comble. Pierre, comme Zola auparavant, veut rencontrer le pape. Cela devient aussi lassant que "Lourdes". Même si le début du bouquin m'avait enchanté, j'ai eu peine à terminer ma lecture. Il est certainement beaucoup trop long, avec une suite de digressions banales sur Rome. À moins d'être un grand amateur de l'histoire de cette ville, je ne vous conseille pas ce livre, malgré la beauté de la prose de l'auteur. Vraisemblablement, la série des trois villes n'arrive pas à retrouver la puissance de la saga des Rougon-Macquart. Comme plusieurs écrivains, Zola a connu son apogée avec le milieu de son oeuvre mais la fin (cette série des villes et les quatre évangiles) avec des sujets aussi pointus et des romans répétitifs, est malheureusement à éviter. Je lui place une note respectable pour son style et sa critique sociale, mais pour le reste...    

mardi 14 mai 2013

Lourdes, Émile Zola


Ma note: 7/10


Voici la présentation de l'éditeur: À la fin des Rougon-Macquart, soulagé d'en avoir terminé avec sa «terrible série», Zola cherche du nouveau. En 1891, de passage à Lourdes, il est saisi par le spectacle de cette «cité mystique» née de la vision d'une enfant en plein siècle positiviste. Il voit là un «admirable sujet» pour lequel il s'enthousiasme. De retour à Lourdes l'année suivante, il s'est documenté longuement, curieux de tout, reçu partout. Il en a rapporté un témoignage incomparable sur le pèlerinage, les malades, les foules ferventes, les intérêts affrontés autour de la Grotte, qu'il a transposé en un grand roman de la douleur et de l'espérance humaines. Il a fait aussi de Lourdes un symbole éternel, celui de l'humanité souffrante assoiffée de miracle, et le théâtre d'une grande idéologie moderne, la lutte de l'esprit de croyance et de l'esprit de raison.

J'ai la chance d'avoir déjà lu au complet la saga des Rougon-Macquart. Je sais donc que Zola est inégal, à tout le moins selon mes goûts littéraires personnels. Avec "Lourdes", qui est le premier (de trois) volumes de la série des grandes villes (les autres étant "Rome" et "Paris"), je le situe dans ses romans faibles.

Dans cette série de romans, nous suivrons le même personnage, nommé Pierre, qui est en fait, à plusieurs points de vue, un alter ego de Zola. Comme Zola l'a réellement fait, Pierre part pour Lourdes étudier les cas de guérisons miracles. Parce que Lourdes c'est la ville des miracles, où Zola a enquêté pendant deux semaines, et dans le roman, cela est conséquemment le sujet principal. Si dans les Rougon-Macquart les forces sociales (plus souvent qu'autrement) amenaient la maladie et la pauvreté, ici, dans "Lourdes", Zola s'attarde à ces maladies en tant que telles, et les supposés miracles qui les guérissent. Zola n'était pas croyant et comme pour les Rougon-Macquart, il essaiera d'étudier le cas de Lourdes d'un oeil scientifique (à l'exception des dernières pages). Il se dégage du roman une atmosphère de presque folie, où l'inconscient collectif remonte à la surface sous de fumeuses croyances. Mais comme je le disais, le tout nous parvient assez objectivement, et Zola se garde de juger les malades et leurs proches.

Et pour le récit en lui-même, il débute dans le train à destination de Lourdes, où les malades parisiens se rendent pour trouver la guérison. On bascule ensuite dans la vie de Pierre, le personnage principal, où l'on découvre son parcours religieux. Et c'est à la suite de cela, vers la cinquantième page, que le récit débute réellement. Le train arrive à Lourdes et l'action commence, la recherche vers la guérison. Le roman est donc presque entièrement le fait de gens malades qui viennent à Lourdes pour trouver la voie miraculeuse. Une longue suite de maladies est décrite par Zola et c'est vraiment redondant. Déjà qu'au départ le sujet ne m'intéressait pas beaucoup, en plus, il en fait son intrigue, sa trame, son histoire.

Et pour finir, un petit mot sur le style d'écriture (et cette prose), que l'on retrouve aussi magnifique et recherché que dans ses romans antérieurs (la série des trois villes en est une du Zola âgé, elle est parue après le vingtième roman des Rougon-Macquart, "Le docteur Pascal"). Et "Lourdes" est une sorte de précurseur des romans où l'enquête journalistique a été effectué par l'écrivain avant la rédaction, on peut citer "De sang-froid" de Truman Capote comme successeur (bien qu'il soit de genre un peu différent). Aussi, "Lourdes" est un roman écrit par un auteur rendu à la maturité où l'on sent presque sa condition bourgeoise et confortable. C'est un roman intéressant, mais pour ma part, je n'ai pas aimé le sujet et surtout, la façon répétitive qu'il a été traité.

mercredi 8 mai 2013

HHhH, Laurent Binet



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: A Prague, en 1942, deux hommes doivent en tuer un troisième. C'est l'opération " Anthropoïde " : deux parachutistes tchécoslovaques envoyés par Londres sont chargés d'assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo, chef des services secrets nazis, planificateur de la solution finale, " le bourreau de Prague ", " la bête blonde ", " l'homme le plus dangereux du IIIe Reich ". Heydrich était le chef d'Eichmann et le bras droit d'Himmler, mais chez les SS, on disait : " HHhH ". Himmlers Hirn heisst Heydrich - le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich. Tous les personnages de ce livre ont existé ou existent encore. Tous les faits relatés sont authentiques. Mais derrière les préparatifs de l'attentat, une autre guerre se fait jour, celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique. L'auteur, emporté par son sujet, doit résister à la tentation de romancer. Il faut bien, pourtant, mener l'histoire à son terme.

Je lis rarement les auteurs français contemporains. D'une part, ils se regardent trop le nombril, ce qui en résulte à des histoires fades et souvent superficielles. Et d'autre part, leur style d'écriture s'est détérioré au fil des décennies, et comme exemple, on peut dire que de passer de Victor Hugo à Christine Angot, la chute est brutale. De plus, les auteurs français semblent fonctionner en circuit fermé, parce qu'il est très difficile pour un lecteur nord-américain comme moi de bien comprendre toutes les subtilités de leur récit, contrairement aux grands auteurs américains de notre époque, où la résonance universelle (et le talent) sont beaucoup plus marqués. Avec Laurent Binet, l'auteur qui nous intéresse ici, ces nombreux défauts sont encore présents, mais il s'ouvre un peu plus à la littérature mondiale. Son histoire est notamment universelle (les nazis), d'une autre époque, et même s'il se met en scène là où l'action ne le demandait pas, on sent qu'il parvient à toucher à des lecteurs non-français, ce qui est une petite révolution dans le contexte. D'autres sont parvenus à le faire, comme Le Clézio, Houellebecq et Emmanuel Carrère.

Parlant de ce dernier, il semble avoir eu une forte influence sur l'oeuvre de Laurent Binet. Le modus operandi est un peu le même, parce que Binet raconte l'histoire du point de vue de sa propre personne et quelquefois de sa propre famille. Il mêle l'histoire d'Heydrich, du nazisme, des héros parachutistes à la sienne en racontant comment il écrit le roman que l'on est en train de lire. Il mélange l'intime avec l'histoire avec un grand H. Son style me fait aussi penser à celui de Carrère, il écrit très bien avec un rendu simple mais non simpliste. Il ne tombe pas dans le grand lyrisme inutile (pour ce genre d'histoire), et la forme qu'il prend est intéressante, parce que le genre romanesque lui permet d'intégrer les faits historiques, le récit familial, la fiction, l'autobiographie. Et c'est pourquoi le roman (en général) est un art supérieur aux autres (dans le domaine des lettres s'entend), selon moi, parce qu'il peut contenir toutes les formes et quand même fournir une imagination débridée comme le fait si bien Laurent Binet. Il en résulte donc dans "HHhH" une sorte de métafiction où l'autobiographie de l'auteur nous permet de voir les ficelles qu'il tisse. Bien que cela ait déjà été fait dans le passé (et souvent), dans le roman historique c'est plutôt rare.

L'auteur voue une passion pour les deux héros de ce roman (héros au sens premier), qui ont bel et bien existé, mais ils font de brèves et courtes apparitions dans le livre. La première moitié est consacrée à l'histoire de l'écrivain, du nazisme, de Reinhard Heydrich et les deux résistants arrivent dans la deuxième moitié où l'on assiste à leur complot pour l'assassinat du nazi Heydrich.

En terminant, je dois dire que c'est Bret Easton Ellis qui m'a amené à ce livre en écrivant qu'il était exceptionnel. Je ne sais pas si c'est le cas mais c'est à tout le moins un bon livre. On pourrait le résumé en disant qu'il est une biographie de Reinhard Heydrich sous une forme métafictionnelle. L'auteur ne nous cache rien, même ses erreurs de parcours sont dévoilées au grand jour, ce qui est rare en littérature et plutôt dispensable. Le nazisme, par la force des choses, est aussi un des thèmes principaux de l'ouvrage, et même si l'on connaît son histoire par coeur, Binet amène un petit quelque chose de plus. Quant à Reinhard Heydrich, le centre de ce roman, Laurent Binet le décrit comme il le mérite, comme le plus froid des monstres.

jeudi 2 mai 2013

Le Pendule de Foucault, Umberto Eco




Ma note : 7,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Après l'immense succès du Nom de la rose, voici le second grand roman d'un géant incontesté de la littérature mondiale. A Paris, au Conservatoire des Arts et Métiers où oscille le pendule de Foucault, Casaubon, le narrateur, attend le rendez-vous qui lui révélera pourquoi son ami Belbo se croit en danger de mort. A Milan, trois amis passionnés d'ésotérisme et d'occultisme ont imaginé par jeu un gigantesque complot ourdi au cours des siècles pour la domination mondiale. Et voici qu'apparaissent en chair et en os les chevaliers de la vengeance... Telles sont les données initiales de ce fabuleux thriller planétaire, incroyablement érudit et follement romanesque, regorgeant de passions et d'énigmes, qui est aussi une fascinante traversée de l'Histoire et de la culture occidentales, des parchemins aux computers, de Descartes aux nazis, de la kabbale à la science. Un de ces romans que l'on n'oublie plus jamais. Et assurément un classique.

"Le Pendule de Foucault" est mon roman préféré d'Umberto Eco, même si j'ai de grandes réserves quant à ses qualités. Après avoir lu "Le cimetière de Prague" et "Le nom de la rose", il a des thèmes qui m'ont davantage touché, et de plus, sa grande influence subséquente sur le thriller (ésotérique-religieux-conspirationniste) fera de lui une référence certaine. Le début du roman est un peu plus intimiste que ses autres romans, mais il débouche quand même sur une internationalité évidente avec les conspirations mondiales comme toile de fond. Ainsi, Eco nous parlera, sans jamais vraiment nous embarquer dans un suspense, des templiers, des rose-croix, de la franc-maçonnerie, du saint-graal, etc. Aussi, plusieurs sujets intellectuels seront abordés sous forme de digressions, comme les grands savants de l'histoire et leurs découvertes. Mais ce sont les complots dans leur ensemble qui deviennent rapidement le point central de l'histoire.

Ce dernier sujet semble passionner cet auteur. Il en fait le sujet principal dans ses autres romans (de même que les "faux") et ici, c'est encore plus vrai, parce que le complot fait partie intrinsèque de l'intrigue, bien que cette intrigue se cache profondément derrière une foule de connaissances que nous transmet l'écrivain par sa grande érudition. Le roman s'en va un peu dans tous les sens, ce qui ne facilite pas sa lecture. Cependant, le style d'écriture me convient mieux que celui de ses autres romans. Il est davantage contemporain et ses références sont connues.

J'aime comparer les auteurs que je critique sur ce blog avec d'autres auteurs du même genre mais avec Umberto Eco je suis plutôt embêté. C'est certain qu'il a influencé tout le courant des thrillers ésotériques que nous avons connu dans les dernières années, en première ligne Dan Brown et tous les autres épigones. Par contre, Umberto Eco a plus de valeurs littéraires, d'érudition, etc., ce qui en fait un écrivain à part dans le paysage de la littérature mondiale. Certains passages font tellement penser au "Da Vinci Code" que c'est évident que Dan Brown s'en est inspiré. Et dans le genre "conspirationniste", le meilleur roman, et de loin, c'est "La conspiration des ténèbres" de Theodor Roszak. Je vous conseille ce thriller fascinant sur un complot dans l'industrie du cinéma.

Avec "Le Pendule de Foucault", Eco ne se contente pas d'un complot en particulier mais il passe presque à travers tous les grands complots internationaux de l'histoire et ainsi, on croirait lire un livre jaune. Les amateurs de suspense seront déçus parce que le savoir passe ici avant l'intrigue. Et pour ma part, je me suis souvent ennuyé (comme pour chaque roman d'Umberto Eco) mais à d'autres moments, il y a des liens intéressants à faire avec notre époque et le monde dans lequel nous vivons.