"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mardi 23 décembre 2014

Mes lectures de l'année 2014



J'ai lu 164 livres cette année. Je ne savais pas trop quelle forme donner à mon résumé. En plus de publier les livres que j'ai lus pour chaque mois, je me demandais si un classement incluant mes préférés de l'année était nécessaire étant donné que j'ai publié un top 100 durant l'année et ainsi, un autre billet du même type devenait répétitif. De plus, j'ai fait plusieurs relectures et cela devient encore plus répétitif pour ceux qui suivent mon blogue régulièrement. Alors, pour ce qui est des romans et des romanciers, je vous référerai à mon top 100 en cliquant ici: Mon TOP 100 ÉCRIVAINS.

Parmi les livres qui m'ont marqué cette année (si j'exclus les relectures), je citerai en premier lieu « William Shakespeare » de Victor Hugo. Je préférai Hugo en poésie plutôt qu'en roman mais avec un essai aussi puissant que celui-ci, je crois maintenant que son génie a pleinement éclaté dans cette forme. Contrairement à ce que le titre laisse entrevoir, il ne parle pas beaucoup de Shakespeare mais c'est plus un essai sur le génie (au sens large). Ensuite, « Feu pâle » de Nabokov est un des meilleurs romans que j'aie lus dans ma vie et c'est la première fois que je le lisais. Et pout terminer, les deux seuls livres de Nietzsche que je n'avais jamais lus m'ont grandement impressionné : « Ecce Homo » et « Le crépuscule des idoles ». Les derniers livres de Nietzsche sont généralement les meilleurs. Plus sa carrière d'écrivain-philosophe avançait, plus son génie brillait.

Aussi, vous retrouverez un top 3 pour des formes littéraires différentes du roman un peu plus bas dans cette page. Les notes (sur dix) que je place pour chaque livre que j'ai lu me permettent ainsi d'en faire un classement assez juste. Je compte faire cet exercice à chaque année, et comme je ne ferai pas de top 100 à chaque année, j'imagine que j'inclurai un top 20 de mes romans préférés de 2015, l'an prochain à la même date. En attendant, je vous souhaite de belles lectures en 2015 !





Janvier
1-Gombrowicz - journal tome 1 - 6/10
2-Gombrowicz  - journal tome 2 - 6/10
3-Neruda - La rose détachée - 8/10
4-Bloom - Anatomy of influence. Literature as a way of life - 8/10
5-Bloom - Western Canon - 10/10
6-Saramago - L'année de la mort de Ricardo Reis - 9/10
7-Linda Lê - Lame de fond 7/10
8-La fonction du balai - David Foster Wallace 5/10
9-La littérature nazie en amérique - Roberto Bolano 7,5/10
10-Gatsby le magnifique - Fitzsgerald 8/10
11-Chiens galeux - Don Delillo 7/10

 Février
1-Neige - Orhan Pamuk 8,5/10
2-Le château blanc - Orhan Pamuk 7/10
3-L'institut benjamenta - Robert Walser 8,5/10
4-Michael Kohlhaas - Kleist 8/10
5-Baltiques - Thomas Transtromer 8/10
6-Les cyniques Grecs - Fragments et témoignage 8/10
7-La tache - Philip Roth 9/10
8-Chants/Canti - Leopardi 10/10
9-La comedie - Dante 9/10
10-Le théâtre de Sabbath - Philip Roth 9/10
11-Vie de poète - Robert Walser 8/10

Mars
1-La défense loujine – Nabokov 8,5/10
2-La dame blanche - Christian Bobin 8/10
3-La métamorphose – Kafka 8,5/10
4-Joueurs - Don DeLillo 8/10
5-Le livre noir - Orhan Pamuk 6/10
6-L'inconscient - Freud 7/10
7-Poétique de la prose - Todorov 7/10
8-Littérature et psychanalyse - Paul-Laurent Assoun 8/10
9-Promenade avec Robert Walser - Carl Seelig 8,5/10
10-L’homme sans qualités tome 1 – Robert Musil 10/10
11-Esthétique et théorie du roman – Bathkine 8,5/10
12-L’autre comme moi – José Saramago 9/10
13-Le maître et marguerite – Boulgakov 7/10

Avril

1-L’homme sans qualités – tome 2 – Robert Musil 10/10
2- Les mots et les choses – Michel Foucault 8/10
3- Grenouille – Mo Yan 8,5/10
4- Histoire du siège de Lisborne – José Saramago 8,5/10
5- Les intermittances de la mort – José Saramago 8/10
6- Par  de-là bien et mal / le gai savoir – Nietzsche 8,5/10
7-L’insoutenable légèreté de l’être – Milan Kundera 8/10
8-L’absence – Peter Handke 8,5/10
9-Pas facile de voler des chevaux – Per Petterson 8/10

 Mai
1-L’évangile selon Jesus Christ – José Saramago 9/10
2-Quasi objet – José Saramago 7,5/10
3-Le dernier jour du condamné – Victor Hugo 8/10
4-Mason et Dixon – Thomas Pynchon 7/10
5-Washington square – Henry James 8/10
6-Les Patriotes – Laurent Olivier David 8/10
7-Le livre de l’intranquilité – Fernando Pessoa 10/10
8-Paradis perdu – John Milton 9/10
9-Le mariage du ciel et de l’enfer et autres poèmes – William Blake 10/10
10-Poèmes – William Wordsworth 8/10
11-Poèmes et poésies – John Keats 10/10
12-La nuit de l’oracle – Paul Auster 6,5/10
13-Biographie Flaubert – Bernard Fauconnier 8/10
14-Le degré zéro de l’écriture – Roland Barthes 8,5/10
15-Le livre de sable – Jorge Luis Borges 9/10

 Juin
1-Claude Gueux – Victor Hugo 8/10
2-Le gaucho insupportable – Roberto Bolano 8/10
3-Les enfants Tanner – Robert Walser 8,5/10
4-Autres rivages – Vladimir Nabokov 8/10
5-Théorie de la littérature – Tzvetan Todorov et. All. 8/10
6-Feuilles d’herbe – Walt Whitman 9/10
7-Au-dessous du volcan – Malcolm Lowry 8/10
8-L’Aleph – Jorges Luis Borges 8/10
9-De la nature – Lucrèce 9/10
10-Récits 1971 à 1982– Thomas Bernhard 9/10
11-Biographie Shakespeare – Peter Akcroyd 9/10
12-Le crépuscule des idoles – Nietzsche 9/10
13-Ada ou l’ardeur – Nabokov 9/10
14-Choix de poèmes – Paul Celan 9/10

 Juillet
1-Patrimoine – Philip Roth 8,5/10
2-Enfance-Adolescence-Jeunesse– Tolstoï 7,5/10
3-Le refus – Imre Kertez 8,5/10
4-La mer – John Banville 8/10
5-Sur les cimes du désespoir –Cioran 8/10
6-Lettres à Milena – Kafka 8/10
7-Miettes philosophiques – Le concept d’angoisse – Traité du désespoir – Kierkegaard 8/10
8-Infrarouge – Nancy Huston 2/10 (j’ai arrêté de lire après 25 pages)
9-De grandes espérances – Charles Dickens 8,5/10
10-Adolphe – Benjamin Constant 9/10
11-L’écrivain et la vie – Virginia Woolf 8/10
12-Le gardeur de troupeau et autres poèmes – Pessoa 9/10
13-Aurélien – Aragon 7,5/10
14-Ecce homo / Nietzsche contre Wagner – Nietzsche 9/10
15-La dialectique du moi et de l’inconscient – Carl Jung 7/10
16-Lust – Elfriede Jelinek 8/10

 Août
1-La naissance de la tragédie – Nietzsche 8/10
2-Le loup des steppes – Herman Hesse 8,5/10
3-La faim – Knut Hamsun 8/10
4-L’appel de la forêt – Jack London 7/10
5-Odes, Élégies, Hymnes – Hölderlin 9,5/10
6-Approche de Hölderlin – Martin Heidegger 8,5/10
7-Fin de partie – Beckett 10/10
8-Une plaisanterie et autres nouvelles – Tchekhov 8/10
9-Pères et fils – Tourguéniev 7,5/10
10-L’adieu aux armes – Hemingway 7,5/10
11-Secrets de Polichinelle – Alice Munro 8/10
12-Considérations inactuelles volume 1 à 4 – Nietzsche 8,5/10
13-Oblomov – Gontcharov 8,5/10
14-Poésies - Stéphane Mallarme 8,5/10
15-Théâtre complet – Sophocle 10/10
16-Hamlet – Shakespeare 10/10

Septembre
1-Les armes secrètes – Julio Cortazar 8,5/10
2-Saules aveugles, femme endormie – Haruki Murakami 8/10
3-Le cœur des ténèbres – Joseph Conrad 8/10
4-L’écriture et la différence – Jacques Derrida 7,5/10
5-Élégies de Duino et Sonnets à Orphée – R. M. Rilke 9,5/10
6-Don Quichotte tome 1 et 2 (édition du seuil) – Cervantes 10/10
7-Achèvement de la métaphysique et poésie – Heidegger 8/10
8-Mauvaises pensées choisies – Nietzsche 7,5/10
9-Feu pâle – Vladimir Nabokov 10/10
10-Le cœur de l’homme – Erich Fromm 7,5/10
11-Aurore – Nietzsche 8/10
12-La vraie vie de Sebastien Knight – Vladimir Nabokov 8/10
13-Fureur et mystère – René Char 8,5/10
14-La transparence des choses – Vladimir Nabokov 7,5/10
15- Orlando – Virginia Woolf 8,5/10
16- Une rencontre – Kundera 8/10
17-Une malle pleine de gens (essai sur Pessoa) – Antonio Tabucchi 8/10

 Octobre

1-L’inquiétante étrangeté et autres essais – Freud 8/10
2-Le passage de la nuit – Murakami 8/10
3-Némésis – Philip Roth 8/10
4-Pnine – Nabokov 6/10
5-L’inviation au supplice – Nabokov 8/10
6-Léviathan – Paul Auster 8/10
7-Moon Palace – Paul Auster 7,5/10
8-Le journal d’Anne Frank 9/10
9-Sonnets – Shakespeare 7/10 (La traduction est décevante (gallimard poche))
10-Richard iii – Shakespeare 10/10
11-William Shakespeare – Écrit par Victor Hugo 10/10
12-Le coeur est un chasseur solitaire – Carson McCullers 8/10
13-L’éducation sentimentale – Flaubert 9/10
14-Salambô – Flaubert 9/10
15-Correspondance – Flaubert 9/10

 Novembre

1-L’enfant brûlé – Stig Dagerman 7,5/10
2-Chagrin précoce – Danilo Kis 7,5/10
3-Littératures – Vladimir Nabokov 8,5/10
4-Le nihilisme – Vladimir Biaggi 8/10
5-Le territoire du crayon – Robert Walser 8/10
6-Docteur Faustus – Thomas Mann 8,5/10
7-Persuasion – Jane Austen 7/10
8-Le sous-sol – Dostoïevski 9/10
9-Capitale de la douleur – Paul Éluard 8,5/10
10-Le livre des leurres – Cioran 8/10
11-Open City – Teju Cole 4/10
12-The irresponsible self – James Wood 8,5/10
13-La volonté de puissance(tome 1 et 2)–Nietzsche 8,5/10 (pas vraiment un livre de N.)
14-Le Don – Nabokov 9/10
15-Les vagues – Virginia Woolf  9/10
16-Les détectives sauvages – Roberto Bolano 10/10

Décembre

1-Les heures – Michael Cunningham 8/10
2-La muraille de chine - Kafka 8/10
3- Titus Andronicus – Shakespeare 7/10
4-La méprise – Vladimir Nabokov 8/10
5-Macbeth – Othello – Le roi Lear – Shakespeare 10/10
6-Des larmes et des saints – Cioran 8/10
7-Le crépuscule des pensées – Cioran 8,5/10
8-La prose du monde – Merleau-Ponty 7,5/10
9-Atala. René. Le dernier Abencerage – Chateaubriand 8,5/10
10-Biographie Nietzsche – Dorian Astor 8,5/10
11-Middlemarch – George Elliot 9/10




                                                             Top 3 Poésie

1) Chants / Canti - Giacomo Leopardi (traduction édition Flammarion)

2) Poèmes et poésies- John Keats (traduction Gallimard)

3) Le mariage du ciel et de l'enfer et autres poèmes - William Blake (traduction Gallimard)



                                           Top 3 Théâtre

1) Hamlet - William Shakespeare

2) Fin de partie - Samuel Beckett

3) Antigone - Sophocle




                                         Top 3 Philosophie, essai, autres

1)William Shakespeare - Victor Hugo

2)Western Canon - Harold Bloom

3)Le crépuscule des idoles - Friedrich Nietzsche







lundi 15 décembre 2014

La muraille de Chine, Franz Kafka


Ma note : 8/10

Voici la quatrième de couverture: «En cinq ans, on pouvait construire environ cinq cents mètres ; après quoi, il est vrai, les chefs étaient en général trop épuisés et ils avaient perdu toute confiance en eux-mêmes, toute foi dans la Construction et les choses du monde. Alors qu'ils étaient encore dans l'exaltation des festivités célébrant la jonction de mille mètres de Muraille, on les envoyait au loin, très loin. Au cours de ce voyage, ils voyaient surgir dans le paysage des pans achevés de la Muraille, ils passaient devant les quartiers généraux des grands chefs qui les décoraient ; à leurs oreilles retentissaient les clameurs des nouvelles armées de travailleurs déferlant des profondeurs du pays.»

Peter Gabriel a déjà dit de Robert Lepage que ce dernier ne touchait pas le « cœur » mais bien « l'esprit » des gens. En littérature, on pourrait dire que parmi les prosateurs du 20e siècle, Franz Kafka est celui qui se rapproche le plus d'une telle affirmation. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que Kafka avait un beau style d'écriture. Kafka avait du style, mais pas un beau style. Chez lui sont absentes les envolées lyriques que l'on retrouve entre autres dans l'œuvre romanesque de Goethe et Hugo. Il s'est complètement distancé du romantisme. Aussi, Kafka est selon moi à l'opposé de beaucoup d'écrivains de son époque, notamment de Marcel Proust et de Virginia Woolf. Le style de Kafka est mécanique, précis, concis. Et cela est vrai dans ses romans de même qu'ici, avec ses nouvelles. D'un point de vue plus personnelle, j'ai commencé à aimer Kafka-l'écrivain lors de la relecture du « Procès » quand j'ai compris que Joseph K. était en réalité bel et bien coupable. Coupable de vivre ! Quant à Kafka-l'homme, que l'on retrouve dans sa correspondance et dans son journal, comme tout le monde, je l'ai toujours aimé.

Alors, qu'en est-il de ce recueil de 35 nouvelles et textes ? La citation de Jean-Paul Sartre sur la quatrième de couverture représente assez bien ces nouvelles (comme les romans de Kafka) : « Son univers est à la fois fantastique et rigoureusement vrai. » Dans « La taupe géante », la deuxième du recueil, le narrateur évoque l'histoire oubliée d'une taupe géante : « Ceux qui, comme moi, ne peuvent souffrir la vue d'une taupe ordinaire seraient sans doute morts de dégoût devant la taupe géante qui a été observe, il y a quelques années, à proximité d'un village sur lequel cette apparition renom passager. » Cette nouvelle rappelle « La métamorphose » avec l'apparition d'un phénomène inexplicable qui est pris relativement à la légère par la plupart des protagonistes. Elle rappelle aussi « Le procès » par l'absurdité des instances en autorité. De plus, elle rappelle le village du « Château ». Mais comme plusieurs autres textes du recueil, celui-ci reste inachevé et cela a même constitué, dans mon cas, une chute ! Ensuite, dans « Recherches d'un chien », le 33e texte du recueil, une nouvelle d'une cinquantaine de pages, restée à l'état de fragments parce que posthume, le narrateur est à la première personne du singulier mais l'on suivra un chien : « Peut-être m'apportèrent-elles fatigue et lassitude, mais, à tout prendre, je restai un chien correct, bien qu'un peu froid, réservé, inquiet et prévoyant. Comment aurais-je pu d'ailleurs sans ces périodes de détente atteindre à l'âge avancé dont je jouis maintenant ? » Encore une fois, Kafka nous amène dans des contrées étrangères comme dans « La métamorphose » à la découverte de « l'autre » et le plus intéressant dans cette nouvelle, c'est que le narrateur-chien s'adresse non pas à nous-lecteur mais à un lectorat-chien : « Bien que troublé par le vacarme qui les accompagnait, on les avait salués comme chiens, mais c'étaient bien des chiens, des chiens comme vous et moi ; on les regardait comme on fait d'habitude pour les chiens rencontrés sur la route. » Ensuite, dans ce livre, il y a plusieurs petites proses comme « Le retour » où un homme semble étranger à sa propre famille, alors qu'il revient d'un lieu gardé secret (encore une fois, « La métamorphose » n'est pas loin) : « Que leur suis-je, moi, pourtant fils du vieux fermier, mon père ? Et je n'ose frapper à la porte de la cuisine, je n'écoute que de loin, et debout ! de peur de me faire surprendre en train d'écouter aux portes. » Il semble revenir d'entre les morts ! Dans « Le voisin », autre petite prose, le narrateur, comme plusieurs autres nouvelles, semble éloigné de la vie extérieure ce qui finit toujours par se retourner contre lui. Et ici, le narrateur a un étrange nouveau voisin de bureau...Certains textes sont inachevés comme « La taupe géante », d'autres sont complets et assez longs, d'autres ne font qu'une page ou deux. Bref, ce recueil de constitution assez disparate est parfois frustrant à lire mais l'on retrouve l'esprit kafkaïen, sa volonté de grandeur, son étouffement, etc. Je ne le conseillerais pas aux non-initiés, mais pour compléter l'œuvre de cet écrivain, il constitue une lecture extraordinaire.

En guise de conclusion, j'aimerais comparer, d'une façon générale, Kafka avec d'autres écrivains:

Jusqu'à preuve du contraire, Dieu n'existe pas et la vie n'a pas de sens. C'est pour cela, entre autres, que je considère Leopardi, Schopenhauer et Beckett comme les trois plus grands génies des lettres, constituant selon moi la trinité ultime de la poésie, de la philosophie et de la littérature. Pour Kafka, je ne peux pas vraiment le placer dans cette catégorie parce que son œuvre nous renvoie certes l'absence de sens (bien que même cela, c'est parfois équivoque), mais avec ses paraboles, sa relation avec Dieu devient complexe, énigmatique. (Je parle toujours de son œuvre et non de sa correspondance). Quant à Nietzsche, il a tué Dieu, donc bien sûr Dieu est mort pour lui, mais ce philosophe nous est arrivé avec l'éternel retour et ainsi, par la force des choses, Nietzsche voit un sens à la vie. Pour Nietzsche, l'éternel retour du même est la vie qui se répète (ce n'est qu'un concept) et notre devoir est donc de vivre comme si notre vie se répètera éternellement, de vivre pour être heureux. Globalement, il nous dit : deviens qui tu es et sois heureux, sans autre élément perturbateur derrière la conscience, comme, par exemple, le christianisme. Mais n'empêche, Nietzsche voit forcément un sens à tout cela. Kafka est un peu le contraire de Nietzsche. Alors que ce dernier exclut Dieu mais célèbre la vie en y voyant un sens, Kafka ne voit pas de raison de se réjouir mais n'exclut pas Dieu. On pourrait placer Cioran avec les trois de la trinité, mais celui-ci n'en a pas beaucoup à dire, son message se limitant à quelques thèmes et concepts seulement alors que son œuvre est abondante. Son message est celui-ci : le non-être est préférable à l'être. Rien de plus, rien de moins. Aussi, Cioran est le visage même de l'hypocrisie en incitant ses lecteurs au suicide alors que lui-même est mort vieux et de causes naturelles. Saramago est peut-être celui qui se rapproche le plus des trois nommés plus haut mais son manque d'originalité le disqualifie de facto. Cette absence d'originalité, de nouveauté, s'explique tout simplement par son arrivée tardive sur la scène littéraire (fin 20e siècle). Les trois de ma trinité ne voient pas de buts à la vie, mais n'incitent pas non plus au suicide parce que pour eux, plus particulièrement pour Schopenhauer, les personnes qui se suicident veulent vivre, d'une certaine manière, mais ne le peuvent pas autant qu'elles le voudraient. Elles ont une trop grande force de volonté de vivre contrairement à la croyance populaire qui dit que les suicidés ne voulaient plus vivre. Schopenhauer dit qu'elles voulaient trop vivre ! Par contre, pour ces trois auteurs, on se dirige tous vers la mort et il n'y a pas d'espoir. Un des personnages de Beckett dans « Fin de partie » dit : « Vous êtes sur terre, c'est sans remède ! ». Le meilleur livre que j'ai lu de ma vie est le recueil « Chants / Canti » de quarante poèmes de Giacomo Leopardi. Il l'a écrit tout au long de sa vie et tous les thèmes traités plus haut sont abordés et bien d'autres aussi. Pour Kafka, l'absence de sens se fait différemment. C'est une absurdité mécanique, réglée à la seconde près, pourrait-on dire. Une sorte de théâtre invisible se déploie contre les personnages, les entraîne, les manipule. Schopenhauer croyait au hasard combiné à un déterminisme qui est proche de la biologie. Mais pour Kafka, en tout cas dans son œuvre, le hasard n'a pas sa place, tout est absurdité contrôlée. Kafka a compris lui aussi qu'il n'y a pas d'espoir (son journal tend à confirmer cela), mais son œuvre nous renvoie un Dieu quelque peu diabolique, contrairement aux trois autres. Et dans sa vie personnelle, Milena Jesenska le décrivait comme un homme nu au centre de la foule. Elle disait à Max Brod que Kafka était différent des autres hommes. Elle expliquait que « pour lui, l'argent, la Bourse, le contrôle des devises, une machine à écrire sont des choses tout à fait mystiques [...] ». Il n'avait pas une âme de nihiliste comme les trois auteurs de ma trinité. Je vois mal un Schopenhauer ou un Leopardi, deux nihilistes, s'attarder à ce genre de choses comme Kafka le faisait dans sa vie. Alors que notre société s'est transformée en enfer de débilité, d'une façon totale, avec la surconsommation de biens matériels, tous les auteurs discutés dans ce paragraphe servent de remède pour notre époque.  

vendredi 5 décembre 2014

Les heures, Michael Cunningham


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: " Une magnifique méditation sur le temps, l'amour, la mort à travers le récit d'une journée dans la vie de trois femmes. C'est à New York, en cette fin de XXè siècle. C'est à Londres, en 1923. C'est à Los Angeles, en 1949. Clarissa est éditrice, Virginia, écrivain, Laura, mère au foyer. Trois femmes, trois histoires reliées par un subtil jeu de correspondances, dont l'émouvante cohésion ne sera révélée que dans les dernières pages... Tour de force littéraire, bouleversant de sensibilité, Les Heures ont été couronnées en 1999 par le Pen Faulkner et le Prix Pulitzer. Au-delà d'une formidable réussite romanesque, cette oeuvre célèbre la féconde entente d'un trio qui exacerbe ici les pouvoirs de l'imaginaire : l'écrivain, son personnage et son lecteur. "

Depuis quelque temps Virginia Woolf fait partie de mes écrivains préférés. Je la considère du même calibre que Tolstoï, Hugo, Proust, entre autres. Je lisais dernièrement « Les vagues » et je suis encore renversé par cette prose poétique d'une finitude absolue. Certaines pages d'une perfection ultime n'ont d'égal que celles qu'on retrouve dans « Suttree » de Cormac McCarthy (surtout le début de « Suttree » où McCarthy nous renvoyait une poésie d'un vocabulaire hors norme). En plus des « Vagues » et de « Orlando », deux magnifiques romans, j'avais plongé dans l'œuvre de Virginia Woolf avec « Mrs Dalloway », un roman qui a changé la littérature à jamais en y incorporant le « courant de conscience » et ainsi, lorsqu'on le lit, on se retrouve un peu à l'opposé du cinéma et de ce que les premiers théoriciens grecs de la littérature considéraient comme littéraire. Les images, l'objectivité du récit, sont remplacées par la conscience du personnage principal, lui qui évolue généralement dans un moment restreint dans le temps et aussi dans un espace assez clôt. Mais ce roman à l'origine devait s'appeler « Les heures », titre qui sera repris ici pour en faire une histoire qui tourne autour de Virginia Woolf et de son roman. L'auteur y incorpore de nombreux éléments biographiques de Woolf et la forme devient éclatée en ce sens que l'on suivra trois femmes de trois générations différentes, l'auteur parcourant ainsi le 20e siècle avec un récit décrivant seulement trois journées. La plus éloignée dans le temps sera Virginia Woolf, et elle a des problèmes psychologiques (Woolf finira par se suicider en se jetant dans une rivière avec des pierres dans les poches). La plus rapprochée sera Clarissa, qui porte le nom de l'héroïne du roman de « Mrs Dalloway ». Et enfin Laura, un personnage dont Michael Cunningham aurait pu se passer étant donné qu'elle ne joue pas un grand rôle dans l'intrigue du roman (le livre est une sorte de mise en abyme en ayant le roman de « Mrs Dalloway » comme sujet). Elle est la mère d'un homosexuel affaibli par la maladie, écrivain, récipiendaire d'un prestigieux prix et qui est ami avec Clarissa à notre époque. C'est une fiction du début à la fin mais Cunningham nous dit avoir respecté le plus possible l'aspect biographique de l'histoire. Lorsqu'on suit Virginia Woolf, l'action se déroule « lors d'une journée fictive de 1923 » pour reprendre les mots de l'auteur.

En avoir tiré une œuvre cinématographique magistrale n'est pas nécessairement un cadeau qu'ils ont fait à Michael Cunningham. La lecture postérieure au visionnement du film fait paraître ce roman un peu « préfabriqué ». De plus, l'exceptionnalisme de la trame sonore de Philip Glass rajoutait de la profondeur à la grandeur du film. Je suis de ceux qui pensent que la littérature a des capacités infiniment supérieures au cinéma (quoique ce soit deux arts complètement différents, le cinéma étant conçu pour toucher les yeux du spectateur avec l'image alors que la littérature touche l'esprit avec les mots). Mais pour cette œuvre en particulier, « Les heures », les choses sont un peu différentes parce que le film est selon moi un des meilleurs, alors que le roman avec toutes ses qualités n'arrive pas à nous toucher autant que le film. Cunningham n'a pas le sublime talent de Virginia Woolf et son livre est moins littéraire parce que contrairement à Woolf, il y une mécanique, une intrigue, avec les différentes parties qui alternent et qui finissent par se rencontrer. On voit très facilement le plan derrière cela. Mais avec Woolf, il n'y a pas de plan, seulement une prose emplie de beauté. Un roman comme « Les heures » est donc un exercice littéraire périlleux, parce que celui qui le réalise est généralement moins talentueux que son sujet, et ici, en l'occurrence, un classique du modernisme.

Les personnages forment le noyau du roman, les parties étant même titrées avec leurs noms. Clarissa évolue à notre époque et comme le personnage de Virginia Woolf, elle passera la journée à préparer le repas du soir : « Quelle émotion, quel frisson, d'être en vie par un matin de juin, d'être prospère, presque scandaleusement privilégiée, avec une simple course à faire ! Elle, Clarissa Vaughan, une personne banale (à son âge, à quoi bon le nier ?), a des fleurs à acheter et une réception à préparer. » Le nom Mrs Dalloway lui est donné par son ami l'écrivain : « Richard avait surgi derrière elle, posé une main sur son épaule et dit: "Tiens donc, bonjour, Mrs Dalloway." Le nom de Mrs Dalloway était une idée de Richard - un trait d'esprit qu'il avait lancé au cours d'une soirée trop arrosée au foyer de l'université. Le nom de Vaughan ne lui seyait guère, lui avait-il assuré. Elle devait porter le nom d'une grande figure de la littérature, et, alors qu'elle penchait pour Isabel Archer ou Anna Karénine, Richard avait décrété que Mrs Dalloway était le choix unique et évident. » Quant à Virginia Woolf, Cunningham la présente comme quelqu'un qui n'arrive pas à se débarrasser de ses démons : « Elle, elle a échoué. Elle n'est pas du tout un écrivain, en réalité ; elle n'est qu'une excentrique douée. Des pans de ciel brillent dans les flaques laissées par la pluie de la nuit dernière. Ses chaussures s'enfoncent légèrement dans la terre molle. Elle a échoué, et les voix sont revenues, avec leur murmure indistinct par-delà les confins de sa vision, derrière elle, ici, non, elle se retourne, et elles sont parties ailleurs. Les voix sont revenues, et la migraine s'annonce aussi sûrement que la pluie, la migraine qui la broiera, qui broiera tout ce qu'elle est, et s'installera à sa place. » Dès le prologue on assiste à son suicide. Ensuite, les parties intitulées « Mrs Brown » nous font découvrir Laura qui vit en 1949 et qui se loue une chambre d'hôtel pour lire « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf. Comme je le disais plus haut, nous saurons que Laura est la mère de l'ami de Clarissa. Laura, comme tous ces personnages qui gravitent dans l'univers de mélancolie et de tristesse de Cunningham, pense au suicide : « Pourtant, quand elle a ouvert les yeux il y a quelques minutes (déjà sept heures passées !) - encore imprégnée de son rêve, une sorte de machine tambourinant en cadence quelque part au loin, un martèlement régulier tel un gigantesque cœur mécanique, qui semblait se rapprocher -, elle a ressenti cette froideur humide autour d'elle, une sensation de néant, et elle a su que la journée serait difficile. » Le temps est le symbole ultime du roman, à commencer par le titre, ce qui n'est pas toujours subtil. Le lecteur fait des sauts dans le temps, revient en arrière, reste en place, etc. Le style d'écriture, même s'il n'arrive pas au niveau de celui de Virginia Woolf, est quand même d'un éclat certain: « La porte du vestibule s'ouvre sur une matinée de juin si pure, si belle que Clarissa s'immobilise sur le seuil ainsi qu'elle le ferait au bord d'une piscine, regardant l'eau turquoise lécher la margelle, les mailles liquides du soleil trembler dans les profondeurs bleutées. Et, comme si elle se tenait debout au bord d'une piscine elle retarde d'un instant le plongeon, l'étau subit du froid, le choc de l'immersion. New York, avec son vacarme et sa brune et austère décrépitude, son déclin sans fond, prodigue toujours quelques matins d'été comme celui-ci [...]. » Lorsque je lisais Cunningham décrire les promenades de Clarissa dans New York, je pensais à "Open City" de Teju Cole que je venais juste de lire et je me disais que Michael Cunningham avait réussi là où l'autre a échoué. Il a réussi à nous faire vivre l'errance urbaine (bien que ce soit un des clichés de la littérature).

En terminant, je dois dire que je suis assoiffé de ce genre de roman où chaque phrase semble avoir été travaillé, retravaillé à l'extrême. Souvent, avec les romans contemporains, on peut reprocher à l'écrivain de n'avoir pas placé assez d'effort dans son travail. Mais ici c'est le contraire. Michael Cunningham est pour moi une valeur sûre. Avec « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, nous avions droit à une poétique en mouvement où les digressions faisaient partie intrinsèque de la construction romanesque. Le récit était "digressions" en tant que tel, et ainsi, il se rapprochait de « Ulysse » de James Joyce, même si Virginia Woolf déteste ce roman. Avec "Les heures", Michael Cunningham nous signe en quelque sorte un roman différent, mais cela n'empêche pas qu'il soit un bon écrivain, avec de bonnes idées et un talent de prosateur indéniable.

mardi 25 novembre 2014

Open City, Teju Cole


Ma note: 4/10

Voici la quatrième de couverture: Jeune Nigérian interne en psychiatrie, hanté par une rupture, Julius trompe sa solitude en arpentant New York. De rencontres fortuites – professeur de lettres déclinant, cireur haïtien, patients –, en rêveries ou résonnent l'œuvre de Mahler et l'architecture de la ville, ses déambulations dessinent un paysage humain cosmopolite, à la fois déchiré et uni par la question de l'autre.

Il y a très peu de jeunes auteurs présentés sur ce blogue. Et pour cause ! Chaque fois que j'en lis un, je reste déçu pendant quelques jours. On vit à une époque où les « distractions » sont nombreuses et la technologie a polluée notre esprit, notre manière de penser. Les cerveaux ne fonctionnent plus de la même façon, ils changent parfois pour le meilleur, et en littérature, on pourrait dire pour le pire. Qu'on le veuille ou non, les écrivains contemporains n'ont plus le temps de se mettre au travail avec sérieux, comme Flaubert le faisait en prenant cinq ans pour écrire ses chefs-d'œuvre, et la technologie est la principale responsable. Avec les médias sociaux, c'est encore pire. Les écrivains « titanesques » sont donc rares. On peut compter là-dedans Don DeLillo, Cormac McCarthy, Philip Roth et quelques autres. Ainsi, ils sont tous vieux. La télé a commencé le travail de démolition des cerveaux littéraires au milieu du siècle, lorsque davantage de gens y avaient accès, et l'écran d'ordinateur (et autres petits écrans) a terminé le travail. Alors, mes attentes pour un écrivain de 39 ans comme Teju Cole étaient basses. Par contre, c'est encore pire que ce que je pensais. Le travail de démolition est rendu vraiment loin sachant que ce Cole est perçu comme une valeur sûre de sa génération. Il a gagné de prestigieux prix et Philip Roth en a même dit de bons mots. Mais il faut lui donner qu'il représente bien sa génération parce qu'il se sert des outils technologiques pour promouvoir son œuvre et sa personne. L'intelligentsia américaine new-yorkaise semble être en amour avec lui, il apparaît dans nombre de classements des écrivains les plus prometteurs. Teju Cole est né à Cleveland dans le Michigan en 1975, il a grandi en Afrique avant de revenir habiter aux États-Unis.

Avec « Open City », il nous ressort ce genre de roman sans réelle intrigue où le narrateur (c'est-à-dire l'auteur lui-même) se promène dans la grande ville : « Et donc, quand j'ai commencé ces marches le soir, l'automne dernier Morningside Heights m'est apparu comme un endroit pratique d'où partir dans la ville. » Après quelques lignes de descriptions sur New York, Cole poursuit avec un des plus grands clichés de l'histoire de la littérature, celui de l'errance sans but (ce qui, soit dit en passant, laisse présager le pire pour le reste du roman) : « Peu de temps avant que ne commence cette errance sans but, j'avais pris l'habitude d'observer les migrations des oiseaux depuis mon appartement et je me demande aujourd'hui si les deux sont liés. » Les « je, me, moi » sont très nombreux durant tout le roman (une autre facette de Cole qui représente bien sa génération d'écrivains). Marcher était pour lui sans but au commencement mais c'est en marchant qu'il trouva un intérêt à cette activité, en plus d'un effet thérapeutique. Le narrateur (à la différence de l'auteur) est médecin et l'on ne sent pas de talent d'écrivain dans sa prose (ce qui n'est certainement pas voulu). Après trente pages on se demande si ces errances auront une fin. J'apprécie généralement les romans « littéraires » sans intrigue, sans suspense, en autant qu'ils nous offrent une prose poétique originale. Ce qui n'est vraiment pas le cas ici. La poétique urbaine de Teju Cole ne fonctionne pas. À la page 31, le narrateur nous apprend qu'il n'y a pas de blancs à Harlem la nuit et que les blockbusters sont en train de disparaître, ce qui, au mieux, est complètement sans intérêt et démontre que les  Américains se croient supérieurs pour penser que les problèmes des clubs vidéo des États-Unis intéresseront les lecteurs étrangers.

Même lorsque le narrateur parle de ses lectures, il ne parvient pas à me happer, pourtant s'il y a un sujet qui m'intéresse c'est bien celui-là. Il fait quelques listes de livres qu'il lit à différentes périodes. En voici un exemple : « Cet automne-là je voletais de livre en livre : La chambre claire de Barthes, Télégrammes de l'âme de Peter Altenberg, Le dernier Ami de Tahar Ben Jelloun, entre autres. » Il n'y a pas vraiment d'intérêt à lire ce roman et comme je l'écrivais plus haut, il ne sait même pas pourquoi il commence ces marches. En fait, je crois qu'il les commence pour seulement écrire un roman. En tout cas, ces marches fatiguent le narrateur : « Je me suis trouvé plus fatigué, aussi, après avoir commencé ces marches. Un épuisement différent de tous ceux ressentis depuis le début de mon internat, trois ans plus tôt. » Et pour revenir à sa poésie urbaine, elle est souvent ratée, et c'est le moins que l'on puisse dire : « En surface, j'accompagnais des milliers d'autres gens dans leur solitude, mais dans le métro, debout près d'inconnus que je bousculais et qui me bousculaient pour un peu de place et une bouffée d'air, nous reproduisions des traumas non avoués et la solitude s'intensifiait. » En voici un exemple encore plus éloquent : « Les hommes exploraient les bacs de CD avec la patience d'animaux broutant et certains avaient des paniers rouges où ils déposaient ce qu'ils avaient choisi, tandis que d'autres serraient les boîtiers brillants et plastifiés contre leur poitrine. » C'est là qu'elle est rendue la littérature contemporaine ? Ses personnages sont des simulacres comme ceux des romans postmodernistes mais ici, cela n'a pas lieu d'être parce que ce n'est pas un roman postmoderniste. Avec le postmodernisme, par exemple avec les romans de Don DeLillo, ces personnages qui n'en sont pas, qui n'ont pas de profondeur, répondent à une certaine logique parce que l'auteur veut passer un message, il critique une époque, un système, les médias, etc. Teju Cole a écrit un semblant de roman réaliste, assez banal, et par moments tout simplement mal écrit. Malheureusement, on sent le travail derrière ce texte, on voit les ficelles. De plus, il reprend tous les travers des écrivains américains contemporains en citant une grande quantité de marques (Louis vuitton, entre autres) et en recyclant les clichés des médias de masse, en ayant peut-être comme but de critiquer la société mais sans jamais y parvenir. Il est extrêmement difficile d'écrire de la fiction et sans être le pire écrivain de sa génération, Teju Cole est du même niveau. Tout a été fait en littérature mais je reproche quand même à cet écrivain d'avoir choisi un des sujets les plus éculés. En plus d'apprécier davantage les écrivains de la génération précédente, je préfère les auteurs qui ont écrit tard dans leur vie comme Don DeLillo et José Saramago, deux véritables génies.

samedi 15 novembre 2014

Le Docteur Faustus, Thomas Mann


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Voici l’un des plus grands romans de Thomas Mann, celui qu’il a composé aux Etats-Unis de 1943 à 1947. L’intrigue, comme un écho flamboyant et tragique de l’histoire contemporaine, traite sur le mode romanesque de la crise spirituelle qui secoue l’Europe au sortir de la guerre. Brassant les mythes, renouant avec le démoniaque, livrant son véritable testament spirituel, Thomas Mann compose la biographie imaginaire d’un artiste qui, comme Nietzsche, braverait la folie pour porter la souffrance d’une époque dans son orgueil de créateur et, comme Schönberg, serait l’inventeur de la musique sérielle. « Jamais, disait-il, je n’ai autant aimé un personnage imaginaire. »

L'essence de cette quatrième de couverture est assez représentative du roman, notamment parce qu'elle laisse une grande place pour le personnage principal. "La montagne magique" de Thomas Mann m'avait laissé froid, mais "Le docteur Faustus", avec sa chaleur diabolique, m'a plutôt convaincu que cet auteur mérite sa place parmi les grands (soulignions au passage qu'un de mes écrivains préférés, Vladimir Nabokov, déteste les romans de Thomas Mann alors que mon idole, le critique littéraire Harold Bloom, le place dans les hauteurs de sa liste des plus grands génies). Sur Wikipédia, le roman est bien résumé avec cette phrase : "Le roman est une biographie fictive d'un musicien, Adrian Leverkühn (1885- 1940), racontée par son ami de longue date Serenus Zeitblom : celui-ci commence la rédaction du récit le 23 mai 1943 soit 3 ans après la mort du compositeur et la termine en 1945." Avec cette période de l'histoire et l'origine de Thomas Mann, et le thème du Faust qui lui sert de titre, vous aurez compris que l'allégorie sur le nazisme sera quelque peu présente. Contrairement à l'idée reçue, Goethe n'est pas le créateur du savant Faust qui vendit son âme au diable. C'est un conte populaire allemand qui remonte quelques siècles avant. Ainsi, Thomas Mann poursuit une tradition et le titre de son bouquin reprend le titre d'une œuvre d'Adrian Leverkühn, son personnage imaginaire.

Ce dernier est un artiste dans l'âme, avec tout ce que cela comporte d'égoïsme morbide : "Si grande était son indifférence qu'il remarquait à peine les contingences extérieures, ni dans quelle société il se trouvait ; et s'il interpellait très rarement par son nom l'interlocuteur occasionnel, j'en induis que le plus souvent il ignorait ce nom, quand l'autre se croyait fondé à croire le contraire. Je comparerai son isolement à un abîme où tous les sentiments qu'on lui offrait sombraient silencieusement sans laisser de traces. Un halo de froideur l'environnait - et quelle est mon émotion en employant ce mot que lui aussi traça jadis, dans un contexte effroyable, extra-naturel." Les digressions du narrateur lui permettent de réfléchir sur la condition de l'artiste (réflexion que j'avais déjà lue chez Schopenhauer à propos du génie) : "[...] car l'artiste, il est vrai, demeure toujours plus près de son enfance, ou peut-être plus fidèle à son enfance que l'homme cantonné dans la réalité pratique ; et l'on peut dire que différent de celui-ci, il s'attarde éternellement dans l'état rêveur d'une humanité pure et les jeux de l'enfant." Adrian a une vision opposée au narrateur sur l'artiste : "Sur l'art et l'état de l'artiste, il émettait des opinions rassises à l'extrême, tranchantes par réaction, et il répugnait au "verbiage romantique" dont le monde les avait naguère entourés. Les mots "art" et "artiste" sonnaient désagréablement à son oreille ainsi que le trahissait sa mine lorsqu'on les prononçait devant lui. De même le mot haïssable d'"inspiration" qu'il fallait éviter en sa présence et remplacer à la rigueur par "idée subite"". Le génie d'Adrian est redevable à sa mère selon le narrateur Serenus : "Toujours est-il que jamais dans la vie femme ne me parut plus attrayante qu'Elsbeth Leverkühn ; et de sa personne simple, complètement dépourvue de prétentions à l'intellectualité, je parle avec un respect né de la conviction que le génie du fils devait beaucoup à l'heure eurythmie vitale de la mère." Adrian est le cadet de la famille et dès son adolescence, il est perçu comme un futur savant : "Notons pourtant que de bonne heure, dans l'esprit des siens comme dans le nôtre, la conviction s'ancra qu'Adrien serait un savant." Comme si le génie était génétique (ce que nous sommes plusieurs à penser), ou comme si l'on ne peut pas apprendre à être un génie. En plus de sa biographie, plusieurs digressions parcourent le roman et sa grande érudition, proche du "Loup des Steppes" d'Herman Hesse, est amenée par un narrateur qui a une grande "conscience de soi", qui a "pris conscience" de lui-même, qui a acquis une grande sagesse.

Ensuite, pour ce qui est de ce narrateur (on pourrait dire qu'il occupe la place du réel personnage principal), il est docteur en philosophie, il veut laisser toute la place à Adrien Leverkühn mais il ne peut s'empêcher d'intervenir, d'incorporer quelques éléments de sa vie. Il aime son sujet, mais cela ne le retient pas de se complimenter : "D'une nature modérée à l'extrême, et j'ose dire, saine, tempérée d'humanité, tournée vers l'harmonieux et le rationnel, je suis un savant et conjuratus de la "légion latine", non sans commerce avec les beaux-arts (je joue de la viole d'amour) mais un fils des Muses au sens académique du mot." Par contre, il doute de pouvoir accomplir ce qu'il veut, écrire cette biographie : "suis-je qualifié pour la mission que je m'assigne ?" et "ai-je les affinités requises pour mener à bien mon entreprise ?" Ensuite, le narrateur dit les choses clairement : "Il m'a été donné de passer plusieurs années de ma vie dans l'intimité d'un homme de génie, le héros de ces pages." Ce n'est donc pas une véritable biographie, non plus une biographie fictive mais bien le récit d'un homme qui écrit une biographie, ce qui ajoute un niveau de lecture à cette forme romanesque et Thomas Mann lui fait honneur.

Je suis un grand amateur de cette forme en particulier, et conséquemment ce roman m'a plu. Contrairement au style d'écriture bancal qu'avait offert la lecture de "La montagne magique", celui du "Docteur Faustus" est recherché et s'imbrique parfaitement dans la mélancolie qui se dégage de ce personnage hors norme. Voici une dernière citation qui nous montre le talent de l'auteur : "La vie et l'expérience peuvent donner à des vocables isolés un accent qui les dépouille complètement de leur signification usuelle et les nimbe d'un effroi incompréhensible à qui n'a pas appris à les connaître dans leur plus terrible acception." Par contre, en terminant, je dois absolument dire que je ne conseillerais à personne ce roman, même si je l'ai apprécié, entre autres parce qu'il comporte de longs passages ennuyeux, qu'il est extrêmement difficile d'approche et en somme, l'on se doit d'aimer les biographies fictives et l'on se doit d'aimer les romans qui jouissent d'une érudition gigantesque, parce que la masse d'informations en tout genre qui nous est transmise est extrêmement grande. C'est un roman de 600 pages et ma chronique est en lien avec seulement une petite partie du livre.

mercredi 5 novembre 2014

Le territoire du crayon, Robert Walser



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: "L'optimisme est une chose magnifique, voilà la réflexion que m'a inspirée une voix retentissante qui sortait de la bouche d'un promeneur." Robert Walser, né à Bienne en 1878, est mort à Herisau en 1956. Maître de la petite prose, il a écrit autant pour des livres et des journaux, où il envoyait ses textes pour vivre, que pour lui-même, dans l'attente de décider s'il pouvait et voulait les faire paraître.

Robert Walser avait l'écriture dans le sang. Chaque fois que je relis "Le Brigand" - ce qui arrive très souvent - j'en ai le souffle coupé. Voici un des écrivains les plus talentueux, sinon le plus talentueux. Malheureusement, quelques-uns de ses romans ont été perdus dans ses microgrammes. Ceux-ci étaient tellement difficiles à déchiffrer que les premiers qui tombaient dessus, à la mort de Walser, pensaient à tort que ces microgrammes étaient des dessins sans significations. Eh bien non ! Walser écrivait, dans les derniers temps de sa période active, dans une forme d'écriture extrêmement serrée où certaines lettres minuscules en regroupaient d'autres, s'emboîtaient, etc. Le génie de Walser faisait en sorte qu'il pût se permettre très peu de corrections, de retours en arrière, de ratures. Parmi les romans écrits sous cette forme, il y avait "Le Brigand" de même que nombre de petites proses et l'on retrouve certaines d'entre elles dans le présent recueil.

Alors, avec ces petites proses, la légèreté et la simplicité prédomineront la plupart du temps contrairement à ses romans que l'on peut analyser sous plusieurs angles. Promeneur solitaire, Walser ne comprenait pas pourquoi le monde allait si vite, que les gens étaient si pressés, en voiture ou à la marche, alors qu'il préférait prendre son temps et admirer le paysage lors des ses escapades. Au nombre de près de quatre-vingts, ces petites proses de quelques pages chacune sont regroupées sous des titres et des thèmes comme « Écrire en optimiste », « Berne, la Suisse et au-delà » et « Notre époque » alors que le titre de chaque prose reprend le début du récit. Ainsi, dans « La mesure est bientôt comble », Walser revient sur un thème qui lui est cher : la vie d'écrivain. Il dit: "Je suis devenu un véritable artiste dans tous les genres de renoncements lucratifs". Tout ce qu'écrit Walser, d'une certaine façon, est autobiographique, comme la plupart des écrivains. Toujours dans "La mesure est bientôt comble", il dit: "Jamais personne n'aura l'air plus bête et joyeux que moi, mais je me demande combien de temps va durer cette comédie.". Cette première petite prose du recueil rappelle Fernando Pessoa, notamment lorsqu'il affirme: "Je meurs de ne pouvoir pour ainsi dire jamais mourir et à force de sérieux, je me suis fourvoyé dans le jardin ensorcelé de la dissipation." Il termine cette prose de quatre pages avec une sorte de clin d'œil au "Brigand", parce qu'il semble surveiller une fille. Est-ce Édith ? Nous ne le saurons jamais: "Tous les soirs, avant d'aller me coucher, je regarde si peut-être elle se cache derrière le rideau de la fenêtre." Et tout cela, tous ces sujets, en seulement quatre petites pages.

Dans la seconde prose, le narrateur dit s'être fait comparer à Dostoïevski, alors qu'il trouve cet exercice futile: "Pourquoi n'avons-nous pas le courage de croire en l'époque dans laquelle nous vivons ? Tout ce que nous exhumons, béants d'admiration, chez les grands créateurs d'antan, il me semble que cela nous fait du tort." (Je ne suis pas certain qu'il dirait la même chose aujourd'hui, par contre, avec les écrivains médiocres). En plus de ses questionnements métaphysiques et de ses interrogations sur sa place dans la société, Walser écrit sur le quotidien banal au long de ses promenades, comme dans sa prose « Que le monde dans lequel nous vivons soit méchant » : "Oui, de part et d'autre, les choses ont l'air d'aller mal. Il y a de méchants petits garçons et il y a de méchantes petites filles. Hier, comme je marchais dans la rue sous un soleil délicieux, combien de lamentations de pères et de mères me sont venues aux oreilles. Un vilain garçon, sans s'arrêter aux règles de la décence et à la beauté de la contrainte, renversa une boîte avec son contenu, obligeant la personne qui était en droit de se dire à part soi qu'elle était sa nourricière et lui vouait sa vie à se baisser pour ramasser ce qui était tombé." La nature occupe aussi une grande place pour Robert Walser. Notamment, les proses à ce sujet sont regroupées sous « Paysages, promenades » : "oui, là-bas, il semblait impossible à la nature de ne pas tourner vers les hommes un visage toujours riant, et ses pierres et ses rivières brillaient comme un sourire engageant, affectueux. Le fleuve, dans région que je dis , se trouvait en quelque sorte en pleine jeunesse, dans un état de nouveauté inépuisablement belle et signifiante, pour ainsi dire, et s'il se montrait impétueux, cette impétuosité avait un charme enfantin." [Vous remarquerez les défauts du style de Walser, les répétions, les adverbes, les adjectifs, etc., nous y reviendrons.] Pour un amant de la nature et un passionné des promenades solitaires, (qu'il faisait à chaque jour et le livre de Carl Seelig à ce sujet est excellent), Robert Walser jouit d'une grande érudition, ce que nous sommes à même de constater dans ses proses réunies sous « Lecture, théâtre, cinéma ». Il parle entre autres de Flaubert : "Avez-vous déjà pris connaissance de L'éducation sentimentale de Flaubert ? Ce livre est aussi célèbre que grandiose, il est un document d'une précision naturaliste réellement inouïe. Le naturaliste vétilleux qu'était Flaubert devait presque détester le romantique haut en couleur, désinvolte à certains égards, qu'était Stendhal, sentiment qui n'empêcha pas le plus tardif d'emprunter en quelque sorte à celui qui avait écrit et aimé avant lui une figure de femme, jusqu'à la limite de ce qui lui parut convenable."

Pour revenir aux défauts de cet écrivain, Hermann Hesse disait que le style de Walser est rempli de maladresses mais il se demandait s'il pouvait se passer de celles-ci. C'est ce que je ressens avec Walser. Une écriture à peine "travaillée" mais avec un talent tellement immense qu'il ne fait aucun doute que cet homme était béni par tous les dieux. Ce livre est un bon résumé de l'œuvre - et de l'homme - de Walser, parce qu'il couvre nombre de sujets de manière fictionnelle, autobiographique et parfois même avec un œil digne des meilleurs essayistes.

En terminant, voici un lien pour écouter une émission de radio portant sur Robert Walser: Les microgrammes de Robert Walser (France culture)

dimanche 26 octobre 2014

Invitation au supplice, Vladimir Nabokov


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Cincinnatus C..., condamné à mort, est détenu dans une prison extraordinaire, nantie d'un personnel non moins bizarre. Importuné par d'étranges visiteurs qui viennent le tourmenter dans son cachot, chacun à sa manière, rongé par la peur du supplice dont il ignore la date, le détenu ne cesse de ruminer son cas : «Il n'est pas comme les autres : il reste imperméable à la lumière.» À la suite d'un ultime cauchemar, sonne l'heure du supplice. Mais, avant que le bourreau n'ait achevé son geste fatal, Cincinnatus se relève du billot, descend les marches de l'échafaud et se dirige du côté «où se tiennent les êtres semblables à lui».

"Aux termes de la loi, le verdict de mort contre Cincinnatus C... lui fut annoncé à mi-voix. Tous s'étaient levés, échangeant des sourires. Penché sur le condamné, le Juge au poil gris lui soufflait dans l'oreille et la commission faite, s'écarta lentement, à croire qu'il se décollait." Cincinnatus semble aimer la solitude: "Mieux valait la solitude - solitude percée, il est vrai, dans ce réduit à judas, rappelant une nacelle qui fait eau." Après une page de narration, le narrateur nous parle d'un mystérieux roman: "Ainsi donc, nous approchons de la fin. Du roman ouvert devant nous, la partie droite, non entamée, et que pendant l'affriolante lecture nous tâtions à peine pour vérifier machinalement s'il restait encore beaucoup de page [...]". Serait-ce une métaphore de la condition de Cincinnatus ou bien la métafiction servirait-elle de base à ce roman ? Restant planté là sans réponses, nous poursuivons la lecture de ce roman stylistiquement prodigieux comme toujours avec Vladimir Nabokov. "Cincinnatus écrivit: ...Et malgré tout, je me sens à peu près bien." Il se demande s'il aura le temps d'écrire: "Mais comment me mettre à écrire, puisque j'ignore si je dispose du temps suffisant, puisque la torture réside précisément en ceci que l'on se dit aujourd'hui : Hier, tu aurais eu le temps...et voilà que tu te reprends à songer: Oui, hier, tu aurais pu!" Comme le narrateur du "Dernier jour d'un condamné" de Victor Hugo, Cincinnatus écrit son histoire de prisonnier condamné à mort. Il est seul dans la prison: "[...] car Cincinnatus se trouvait pour le moment l'unique captif de la citadelle, pourtant si vaste." L'univers, l'ambiance de ce roman sont terrifiants: "Au détour du couloir se tenait de faction, l'arme au pied, un autre garde, anonyme celui-là, affublé d'un masque en forme de tête de chien, avec une gueule de tulle." Malgré la triste fin qui doit l'attendre, Cincinnatus se fait philosophe: "Une condamnation à mort trouve sa compensation dans la connaissance exacte de l'heure du supplice." Mais le directeur ne connaît pas le jour et l'heure du supplice final, il dit qu'on l'informe à la dernière minute. Du début à la fin, le roman est étrange, les gens ne se comportent pas normalement, nous croyons naviguer à la limite du rêve, du cauchemar surtout et de la réalité. Il semble que Cincinnatus sera victime de l'ablation de la tête, en tout cas selon ce que dit le directeur. Plus tard, Cincinnatus se plaindra d'être entouré de fantômes, ce qui étrangement semble se confirmer par la narration. Et la fin du bouquin lèvera un certain voile sur ce théâtre...

Remontons un peu à l'enfance de Cincinnatus. Il a grandi dans un orphelinat. Il est spécial: "Il était leste et adroit, mais on n'aimait pas jouer avec lui." Adolescent, "il se délectait chaque soir à lire de très vieux livres, [...]". Il commença jeune à travailler dans un atelier de jouets. À 22 ans, il devint instituteur dans une garderie. Une fois enfermé, Cincinnatus voulut à tout prix connaître le jour de son exécution de la même façon que K. voulait trouver le château. Ainsi, nous pouvons dire sans peur de se tromper que ce roman est avant tout Kafkaïen (même si Nabokov affirme qu'il n'avait pas encore lu Kafka lorsqu'il l'a écrit) et le côté allégorique du récit peut prendre plusieurs formes (notamment avec la terreur sous le stalinisme, le roman évoluant dans un environnement totalitaire ou à tout le moins aliénant). "L'invitation au supplice" ne cesse de surprendre de page en page, et Nabokov nous montre sa grande passion pour l'art (ici la terreur comme art) et cela débouche sur l'explication que le mal est à la base de la vie. Il adapte son style d'écriture pour ce genre en particulier, ce qu'il n'avait pas réussi à faire pour son roman "Pnine", qui lui, était un peu plus faible. Aussi, la prose poétique est omniprésente: "Serais-tu adulte, songeait Cincinnatus, et ton âme eût-elle été de la même essence rêveuse que la mienne, choisissant exprès quelque nuit bien sombre, tu ferais boire aux geôliers un coup de trop, ainsi qu'aux temps poétiques et révolus..."

Nabokov a en horreur les romans qui ont une mécanique de "suspense", de "policier". Il dit, entre autres, que la relecture d'un roman est quelque chose de très important et qu'avec ces policiers (comme Dostoïevski le fait en empruntant ses intrigues au genre policier), la relecture nous donne une sensation de vide parce que l'intérêt sera dissous avec notre connaissance de l'action, de l'intrigue, de la fin. Ainsi, bien que "L'invitation au supplice" puisse sembler être un suspense, il n'en est rien parce que l'auteur fait tout en son pouvoir de créateur pour se distancer de ce genre de construction romanesque. Finalement, j'ai grandement apprécié ce livre qui nous offre plusieurs niveaux de lecture et où le condamné écrit ce qui lui passe par la tête lorsqu'il en a l'occasion, ce qui rajoute encore plus d'intérêt pour le lecteur parce que nous nous retrouvons en quelque sorte avec deux histoires.

vendredi 17 octobre 2014

Pnine, Vladimir Nabokov


Ma note: 6/10

Voici la quatrième de couverture: «Lorsque j'ai commencé à écrire Pnine, j'avais un projet artistique précis : créer un personnage comique, pas séduisant physiquement – grotesque, si vous voulez – et le faire ensuite apparaître, par rapport aux individus soi-disant "normaux", comme, et de loin, le plus humain, le plus important, et, sur un plan moral, le plus séduisant. Quoi qu'il en soit, Pnine n'a vraiment rien du bouffon. Ce que je vous offre, c'est un personnage tout à fait nouveau dans la littérature – un personnage important et intensément pathétique – et en littérature, il naît des personnages nouveaux tous les jours.» Vladimir Nabokov, 1955.

J'ai terminé depuis plusieurs semaines "Feu Pâle" de ce même Nabokov et j'en suis encore renversé. Non seulement est-il le meilleur roman que j'aie lu de cet auteur mais je crois même qu'il est le meilleur roman que j'aie lu dans ma vie, ou sinon, un des meilleurs. En tout cas, il est le plus complexe, le plus original. Je dis cela parce que l'on retrouve - un peu - le personnage de Pnine dans "Feu pâle" et ce roman évolue dans le milieu universitaire...

"Nabokov est le meilleur des écrivains mais il n'a rien à dire" : je ne me souviens plus qui disait cela, mais depuis que je me suis lancé dans l'œuvre complète de cet écrivain, je trouve cette affirmation d'une justesse absolue. D'un point de vue esthétique, Nabokov est sans failles. Son style d'écriture est d'une beauté éclatante, ses personnages parfaitement construits, la structure de ses œuvres est digne des meilleurs romanciers. Je lisais dernièrement ses cours universitaires regroupés sous le titre "Littératures" et je découvris avec surprise que Nabokov se fait un malin plaisir à critiquer sévèrement Dostoïevski (en fait il déteste tous ses romans à l'exception du "Double"). Entre autres, il décortique le "Sous-sol" pour lui trouver une foule de défauts mais son texte nous convainc plus ou moins. Le fait que la force du roman - et des romans de Nabokov en général - soit principalement dans son esthétisme ne serait pas un défaut si l'on demandait l'avis de Nabokov pour son propre roman. Avec "Pnine", on pourrait croire que Nabokov reprend certaines idées du "Sous-sol" de Dostoïevski même si ces deux romans sont extrêmement différents. Le personnage principal, Pnine, est décalé de la société, il ne trouve pas de place qu'il ne recherche pas de toute façon, et tout est tellement poussé à l'extrême que l'ironie grinçante du départ se change rapidement en une satire un peu bancale de la société en général et du milieu universitaire en particulier. C'est donc avec un certain malaise que j'ai lu "Pnine" parce que je venais de lire Nabokov critiquer très durement Dostoïevski, qui lui, avait réussi là où Nabokov a échoué en quelque sorte. Même si j'ai adoré le style, comme c'est toujours le cas avec Nabokov, le contenu tombe souvent à plat contrairement à la "Défense Loujine", où là aussi on suit un personnage décalé de la société du début à la fin, et qui maintient une justesse dans le propos.

On termine généralement un roman de Nabokov sans avoir retenu de "message" étant donné, comme je le disais plus haut, que tout est concentré sur l'esthétique. C'est exactement cela qui arrive avec "Pnine". Le personnage Timofeï Pnine est décrit de cette manière : "Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de près, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d'écaille (masquant l'infantilisme de son absence de sourcils), cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d'athlète à l'étroit sans la veste de tweed, mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres (à présent recouvertes de flanelle grise et croisées) chaussées par des pieds d'un aspect fragile et quasi féminin." Pnine "enseignait le russe à l'Université Waindell, institution assez provinciale", et que "en tant que professeur, Pnine était bien incapable de faire concurrence à ces merveilleuses dames russes éparpillées à travers l'Amérique universitaire". Pnine, à l'origine, est diplômé de sociologie et d'économie politique. Pnine est un chevalier solitaire dans un environnement aliénant : "C'était le monde qui était distrait et c'était la tâche de Pnine d'y remédier." Nabokov utilise plusieurs métaphores sublimes pour décrire Pnine: "On l'aimait non pas en raison d'un don particulier mais à cause de ses inoubliables digressions, où il enlevait ses lunettes afin de sourire au passé pendant qu'il polissait les vers du présent." En voici une autre: "Non seulement ses affreuses dents, mais encore une partie étonnamment considérable de la gencive supérieure, faisait un bond comme dans une détente de diable qui sort d'une boîte [...]". Comme le titre de l'ouvrage le laisse présager, l'histoire se concentre sur le personnage de Pnine qui vient d'une famille reconnue en Russie : "Pnine sortait d'une famille honorable et assez prospère de Saint-Pétersbourg. Le docteur Pavel Pnine, son père, oculiste bien connu, avait eu jadis l'honneur de soigner une conjonctivite de Léon Tolstoï." Les personnages secondaires, qui gravitent pour la plupart autour de l'université, sont benêts, ne savent pas de quoi ils parlent : "Il m'a paru tout à fait bien. D'une certaine façon, cependant, je dois dire qu'il m'a rappelé la figure vraisemblablement inventée de toutes pièces de ce président des Études françaises qui croyait que Chateaubriand était un cuisinier célèbre."

Pnine est maintenant en Amérique et Nabokov - bien qu'il aimait les États-Unis - critique assez durement son milieu universitaire. La satire de l'université prend plusieurs formes, notamment lorsqu'on croise au fil de notre lecture le directeur du département de français qui parle très mal cette langue (contrairement à Nabokov qui est parfaitement trilingue (russe, français et anglais)). Pnine est l'immigrant dont se sert Nabokov pour expliquer les travers de la diaspora, du pays d'accueil, etc.

La traduction en français enlève une grande partie du charme de "Pnine" parce que Nabokov joue avec l'anglais et le russe, entre autres avec Pnine qui prononce mal l'anglais. Selon moi, "Pnine" est davantage un roman qui vient appuyer "Feu pâle", même s'il fut écrit avant. Originaire de la deuxième période d'écriture de l'auteur, soit de sa période anglaise, "Pnine" saura combler seulement les très grands amateurs de Nabokov et ainsi, je ne vous conseillerais pas ce roman pour commencer la lecture de son œuvre. "Ada ou l'Ardeur" de même que "Feu pâle" lui sont de loin supérieurs.