"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


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jeudi 1 septembre 2016

L'envers du paradis, Francis Scott Fitzgerald


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture: Alors, soudain, tout changea, quand se leva le premier vent violent du succès et le délicieux voile de brume qu'il apporte. C'est un temps très bref et précieux, - car lorsque cette brume s'élève, en quelques semaines ou en quelques mois, on trouve que le meilleur est passé. Cela commença à l'automne 1919, J'étais comme un seau vide, si abruti après avoir écrit tout l'été que je m'étais embauché pour réparer les toits des wagons dans les ateliers de la Northern Pacific. C'est alors que le facteur sonna à ma porte, et ce jour-là je plaquai mon travail et je courus dans les rues, arrêtant les autos pour dire à mes amis et connaissances que mon roman, L'Envers du Paradis, avait été accepté par un éditeur. Cette semaine-là, le facteur sonna et sonna, et je payai mes terribles petites dettes, achetai un costume et me réveillai chaque matin dans un monde d'excitation et de promesses ineffables.

 Dans Genius, Harold Bloom parle de 100 auteurs pour lesquels il voulait écrire et Fitzgerald en fait partie :

 « Like his equivocal friend, Hemingway, Francis Scott Key Fitzgerald has joined American literary mythology. The Great Gatsby (1925) is a short novel of genius ; it and a few stories center Fitzgerald's legacy. after Gatsby, there were fifteen years of falling off, and then the Keastsian novelist died. Like nearly everyone else, I have written about The Great Gatsby several times before, but never from the perspective of testing the book's genius. In the nineteenth century, our national myth was Ralph Waldo Emerson's American Adam. The American Dream tended to be our characteristic myth in the twentieth century, and Scott Fitzgerald was both the prime celebrant and the great satirist of that dream-turned-nightmare. Now, at the start of the twenty-first century, it is unclear, just what - if anything - we entertain as a sustaining myth. Shall we say, in this new Gilded Age of George W. and his Robber Barons, Boom or Bust ? Scott Fitzgerald is reputed to have possessed by memory all of T.S. Eliot's Waste Land (1922), allusions to wich populate The Great Gatsby. The subtlest allusion, though, is to Keats's "Eve of Saint Agnes," as I will show, and perhaps the poetic dialect of The Great Gatsby is its enforced attempt to fuse the incompatible strains of Keats and of Eliot. »

 En plus de jouir de l'estime d'Harold Bloom, Fitzgerald est l'auteur préféré d'un monument des lettres contemporaines, Haruki Murakami. Celui-ci est surtout fasciné par Gatsby et il dit :

 « One of Fitzgerald’s themes is maturity—individual maturity and society’s maturity. He was in his 20s in the 1920s, a very special time for American society. His youth and society’s youth closely corresponded to each other and synchronized in a way. America was enjoying an unprecedented economic boom, and the young Fitzgerald was enjoying fame. The novel Gatsby was born almost by itself in the innocent fever of such times. But despite that fact, the novel itself is not innocent at all. Fitzgerald apparently captured a dark side of the noisy and tumultuous boom time.

 Et il ajoute :

 We meet a lot of people in our lives, and there are fateful encounters among them. Such encounters can sometimes change your life completely.Such encounters can often open up new doors and close others. You sometimes feel your whole being has completely changed from how it was beforehand. My encounter with The Great Gatsby was of that nature. »

 Fitzgerald est probablement le premier écrivain, avec Hemingway, du genre littéraire qu'ils ont créé, si l'on peut dire. En fait, c'est davantage un mouvement littéraire et il a pour nom "Génération perdue". De plus, aucun de ses épigones de la seconde moitié du XXe siècle n'aura réussi à s'élever à cette hauteur. Je pense notamment à Bret Easton Ellis. Si l'on peut reprocher quelque chose à Fitzgerald, c'est d'avoir écrit de telle façon qu'il est facile à imiter mais impossible à égaler. Cela a donné de très mauvais écrivains, parce que pour construire une histoire de débauche et de révolte, il faut avoir un grand vécu et une expérience "fine" de la vie, et ainsi, ne pas s'être engagé à fond dans le monde des livres et surtout dans celui de l'écriture. Un n'empêche peut-être pas l'autre complètement, mais il y a seulement 24 heures dans une journée et lire (et écrire) beaucoup est irréconciliable avec une grande expérience de la vie. Comme on s'en rend compte dans les biographies de Fitzgerald, celui-ci a pu acquérir une grande expérience de la vie (comme Hemingway, Kerouac, etc) et presque par miracle, il a pu rendre compte de cette expérience dans ses livres, qui sont merveilleusement bien écrits. Gatsby le magnifique est de ces rares moments littéraires qui révolutionna la littérature (il plaît à presque la totalité des grands lecteurs) en donnant l'impression au lecteur de vivre une expérience étrange, un peu en retrait du monde, et cela en étant tout à fait original pour son époque (je dirais même qu'il est encore original de nos jours).

 Avec L'envers du paradis, on remonte aux racines de ce mouvement et cela en fait une oeuvre plus proche de l'épigone que j'ai nommé plus haut (même si de nos jours, ce roman se lit d'une façon différente parce que nos moeurs ne sont pas les mêmes et conséquemment, il dérange moins). Ce livre est le premier de Fitzgerald et l'on suivra les tribulations d'Amory Blaine. Le bouquin est divisé en deux livres de neuf chapitres et il y a un intermède entre les deux livres. Le premier livre intitulé "L'égotiste romantique" montre l'enfance atypique d'Amory : « Il n'avait pas dix ans qu'elle le nourrissait d'extraits des Fêtes galantes ; à onze ans, il était capable de parler de façon éloquente, sinon très personnelle, de Brahms, Mozart, Beethoven. Un après-midi, se trouvant seul à l'hôtel de Hot Springs, il goûta au cordial à l'abricot de sa mère ; le goût lui plut, il s'enivra. Ce fut d'abord très amusant, mais, dans son exaltation, il essaya une cigarette et succomba à une réaction vulgaire, plébéienne. Tout en horrifiant Béatrice, cet incident l'amusa secrètement, et s'inclut dans ce qu'une génération postérieure eût appelé son "genre" ». Tout au long de notre lecture nous rencontrerons des poèmes et l'intermède sera fait de lettres. Fitzgerald essaie de jouer avec plus ou moins de succès avec la forme. La narration se fera à la 3e et 2e personne. Amory Blaine ira étudier la littérature à Princeton University. Amory a tout pour lui mais il est surtout arrogant, très jeune il croyait déjà qu'il aurait un futur rêvé. Il écrira de la poésie à Princeton et lorsqu'il ira à Minniapolis il entretiendra une relation avec Isabelle Borgé, une compagne qu'il avait connue lorsqu'il était jeune. Dans l'intermède, on saura qu'il est à la Première Guerre mondiale et lorsqu'il reviendra dans le deuxième livre, on le retrouvera à New York dans une histoire d'amour impossible. Amory est l'archétype du déterminisme social et biologique, pris dans une époque de grand bouleversement où le paradis, encore une fois, n'est qu'illusion inatteignable.

 Dans le premier livre, Amory se rebellera, mais il avait quand même hérité des traits de sa mère : « De sa mère, Amory Blaine avait hérité tous ses traits, sauf ceux, d'une qualité rare et indéfinissable, qui faisaient sa valeur. Son père, inefficace, confus, avec un goût marqué pour Byron et l'habitude de s'assoupir sur L'encyclopoedia Britannica, devint riche à trente ans, par la mort de ses deux frères aînés, courtiers à Chicago, et, dans la première griserie de sentir le monde lui appartenir, s'en fut à Bar Harbor où il fit la connaissance de Béatrice O'Hara. En conséquence, Stephen Blaine transmit à la postérité sa taille de 1 m 80 et sa tendance à hésiter aux moments critiques, caractéristiques qui se retrouvèrent chez son fils Amory. Pendant de nombreuses années, il flotta à l'arrière-plan de sa famille, silhouette effacée dont la chevelure molle, soyeuse, oblitérait le visage, se vouant en permanence à "prendre soin" de sa femme, harcelé par l'idée qu'il ne la comprenait pas et ne pouvait la comprendre. »

 Dans le Don de Nabokov des poèmes étaient aussi essaimés ici et là et Fitzgerald reprend un peu la même chose (mais avant Nabokov). Nabokov a plus de talent que Fitzgerald, dans la poésie aussi, mais on retrouve un peu de la même ironie dans leurs poèmes et ici en particulier, lorsque le métier de professeur est tourné en dérision, un thème fréquemment abordé par Nabokov. Dans celui-ci, Amory Blaine a écrit une satire sur les professeurs populaires :

 « Bonjour, Idiot...
Trois fois par semaine,
Impuissants, nous t'écoutons parler,

 Tromper la faim de nos âmes
Avec les "oui" mielleux de ta philosophie...
Eh bien, voici ton troupeau de moutons,
Dévide tes platitudes... nous dormons.
Tu es érudit, prétend-on ;
 Tu as pondu l'autre jour un syllabus,
Seule connaissance que nous ayons
De quelque grimoire disparu;
Tu avais fouiné dans le moisi des siècles,
Rempli tes narines de poussière,
Puis dans un gigantesque éternuement
Tu publias, en t'en sortant...
Mais j'ai là mon voisin de droite,
Âne bâté, qui passe pour un astre;
Il pose des questions....

A la fin de l'heure
 Il sera debout près de toi, l'oeil
Sincère et les doigts nerveux,
Pour t'expliquer qu'il a passé la nuit
 A ronger ton livre comme une taupe.
Ah, tu seras timide, et lui
Simulera la précocité,
Et, pédants tous deux, vous minauderez,
L'oeil clignotant, et vite retournerez
A vos chères études...

Voici une semaine aujourd'hui, monsieur, que vous m'avez
 Rendu une dissertation, où j'appris
(Grâce à divers commentaires dans la marge
Par vous griffonnés) que je défiais
Les lois premières de l'exégèse
Pour me payer de mots faciles...
 « En êtes-vous vraiment si sûr ? »
Ou « Shaw ne fait pas autorité ! »
Mais l'âne bâté, avec ses prestations,
Fait des ravages dans vos appréciations. »

 Publié en 1920, le titre de ce roman reprend un vers du poème de Robert Brooke "Tiare Tahiti". Une chose qui m'avait frappé avec Gatsby le magnifique était l'aisance qu'avait Fitzgerald à jouer avec le rythme, en le plaçant, lorsqu'il le voulait, dans une sorte d'état d'apesanteur, dans une volupté, avec une lenteur mesurée alors que L'envers du paradis, comme la plupart des premiers romans, se lance dans une fièvre et une fureur de l'écriture qui donne un résultat assez mitigé parce que la rapidité du déroulement de l'action est trop grande. Le pire exemple d'un premier roman raté (sur ce point) est Moins que zéro de Bret Easton Ellis. L'envers du paradis n'est pas selon moi un grand roman, en tout cas il n'arrive certainement pas à la grande qualité de Gatsby le magnifique. Par contre, il est intéressant, parce qu'il nous permet de prendre conscience que l'on tient, dès les débuts de Fitzgerald, un véritable talent d'écrivain, quelqu'un dont on sait avec certitude, ou presque, que le meilleur est devant lui. Ce qui, bien sûr, sera confirmé plus tard. Un autre aspect intéressant avec ce roman, c'est la pièce de théâtre, ou quelque chose qui s'en rapproche, qui sera utilisée pour certaines parties du roman. 

 Pietro Citati a déjà écrit un livre sur Fitzgerald et sa femme Zelda. Il disait, dans le passage où il parle de L'envers du paradis

 « Le 3 avril 1920, son premier roman, L'envers du paradis, était sorti depuis neuf jours : en deux jours, trois mille exemplaires furent vendus, et en un an, quarante-neuf mille - un chiffre énorme pour l'époque. « À ma grande stupeur, écrivit Fitzgerald en 1932, je ne fus pas adopté comme un provincial du Midwest, ni comme l'archétype de ce que New York désirait. » Il avait écrit pour les jeunes de sa génération et se sentait leur frère : les garçonnes et les jeunes gens de l'université, son public personnel, le considéraient comme une sorte d'oracle. Ou peut-être n'était-ce pas vrai : il n'avait écrit pour personne, ou bien pour lui-même et pour Zelda, pour les démons de sa jeunesse et ceux du futur, qui s'annonçaient déjà entre les lignes. » 

 En terminant, voici deux dernières citations qui peuvent vous donner une meilleure idée du style de Fitzgerald. 

 « Amory rougit, invisible par chance sous le rideau de pluie et de vent. Ils étaient assis l'un en face de l'autre dans un léger renfoncement du foin, recouverts en grande partie par l'imperméable, et par l'eau pour le reste. Amory essayait désespérément d'apercevoir Psyché, mais les éclairs refusaient de briller, et il attendait avec impatience. Grands dieux ! Si elle n'tait pas belle, si elle était âgée de quarante ans et pédante... Seigneur ! Et si, simple supposition, elle était folle ? Mais il eut honte de cette idée. La Providence lui envoyait une jeune fille pour le distraire comme elle avait envoyé à Benvenuto Cellini des hommes à assassiner, et il se demandait si elle était folle, simplement parce qu'elle s'accordait exactement à son humeur. » 

 « Tout en considérant son corps comme un frêle organisme, elle pensait son âme tout aussi malade, et donc importante dans sa vie. Elle avait jadis été catholique, mais, ayant trouvé les prêtres infiniment plus attentifs quand elle risquait de perdre ou de retrouver la foi dans l'Eglise mère, elle entretenait une attitude merveilleusement fluctuante. Elle déplorait souvent le caractère bourgeois du clergé catholique américain, et elle avait la certitude que, si elle avait vécu à l'ombre des grandes cathédrales européennes, la petite flamme de son âme eût encore brûlé sur l'autel du Vatican. Cependant, après les docteurs, les prêtres étaient son sport favori. "Ah, Monseigneur", déclarait-elle à l'évêque Wiston, "je ne veux pas parler de moi. J'imagine le flot de femmes hystériques qui affluent à votre porte, implorant votre sympathie...", et puis, après un interlude rempli par l'ecclésiastique : "...Mais mon histoire est étrangement particulière. " Elle ne révélait qu'à un évêque, pour le moins, son idylle cléricale. A son premier retour en Amérique, elle avait rencontré à Ashville un jeune païen imprégné de Swinburne dont les baisers passionnés et la conversation peu sentimentale lui avaient inspiré un sérieux penchant - ils discutaient ensemble avec une attirance intellectuelle dépourvue de mièvrerie. Par la suite, elle avait décidé de se marier pour acquérir une position, et le jeune païen d'Ashville avait traversé une crise spirituelle, s'était converti au catholicisme et était maintenant... Monsignor Darcy. »

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