"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 13 juin 2013

La dure loi du karma, Mo Yan



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Selon la dure loi du karma, Ximen Nao est condamné à être réincarné en animal. Âne, puis boeuf, cochon, chien ou singe : il revient dans son village, partageant le quotidien de ses descendants. Témoin discret et acteur décalé, comique et déguisé, il suit cinquante ans durant le destin d'une communauté de paysans. Et justement, dans le village, vit un petit drôle mal élevé et terriblement bavard : Mo Yan.

Quand je lis Mo Yan (et Haruki Murakami) il m'est frappant de constater les nombreux liens à faire entre ces deux auteurs mondialement célèbres. Murakami est le meilleur écrivain japonais, favoris du prix Nobel de littérature à chaque année, tandis que Mo Yan est le meilleur écrivain chinois, récipiendaire du dernier Nobel. Les deux écorchent une réalité qui semblait inaliénable au départ, et ainsi, Murakami passe très souvent à la "science-fiction" (ce n'est pas un hasard si je l'ai placé entre guillemets) alors que Mo Yan nous offre un réalisme hallucinatoire (comme l'a décrit le comité du Nobel), hystérique, tellement impatient que la réalité devient vite absurde, charcutée, éclatée. Contrairement à Mo Yan, les romans de Murakami souffrent selon moi d'un rythme beaucoup trop lent. Je reconnais la grande qualité de ses livres (j'en ai lu plusieurs que je n'ai pas critiqués sur ce site) et sa prose est parfois poétique, mais selon mes préférences, Mo Yan contrôle mieux le rythme qui est si essentiel en littérature. De plus, il use d'un vocabulaire recherché, ne rentre pas dans un genre de roman en particulier (il n'est pas moderniste, postmoderniste, réaliste, etc.), nous fait découvrir une culture loin de nos médias et de notre propre réalité (contrairement au Japon de Murakami qui lui, a épousé sur plusieurs aspects la vie américaine-occidentale). J'avais lu de Mo Yan son "Supplice du Santal" qui était extraordinaire. Je commençais donc avec fébrilité "La dure loi du karma", souvent reconnu comme son meilleur roman, du moins son plus complet, avec ses 1000 pages de prose.

"La dure loi du karma" est un roman difficile d'approche, contrairement au "Supplice du Santal" qui était certes aussi recherché, mais avec une lecture davantage plaisante. J'avais remarqué dans le "Supplice du Santal" que l'auteur avait le souci d'incorporer, à la forme, à l'esthétique du roman, des éléments originaux, par exemple, les différents narrateurs et cela se confirme avec "La dure loi du karma". En plus de faire parler (et surtout penser) plusieurs animaux (les différentes réincarnations du personnage principal), nous retrouvons d'autres narrateurs qui sont proches de l'histoire et de ce personnage. Aussi, Mo Yan se met en scène, comme l'écrivain qui a déjà abordé les sujets traités dans ce roman. Mais la plupart du temps cela est complètement faux et Mo Yan fait référence à des livres qui n'existent même pas. Mo Yan, le personnage du roman, est présenté comme une canaille, un petit drôle, un petit bavard, alors qu'en réalité le nom "Mo Yan" en est un de plume que l'écrivain a choisi parce qu'on peut le traduire par "celui qui ne parle pas", la véritable personnalité de l'auteur, dans la vraie vie. Mo Yan, contrairement au personnage du même nom qu'il met en scène, était quelqu'un de discret, qui ne parlait jamais. Cela ajoute à l'absurdité qu'il tente de nous transmettre.

Je ne résumerai pas le roman étant donné l'ampleur de la chose. Comme je le disais, il fait 1000 pages et il aborde dans une large mesure les années Mao Zedong. Ayant un intérêt marqué pour l'histoire du communisme, je peux dire que le roman m'a grandement plu. La scène du début, la réincarnation du narrateur et personnage principal en âne est très bien rendue ce qui démarre parfaitement une histoire assez complexe. Par contre, cette histoire est un peu trop longue pour ce qu'il nous en reste en terminant notre lecture. Je reproche à Mo Yan d'avoir trop étiré la sauce, sur cet interminable cycle de réincarnations, en détaillant la vie de chaque animal qui reçoit l'âme de l'humain qu'est Ximen Nao. L'aspect historique est fort intéressant (en plus d'être appuyé par une traductrice exceptionnelle), mais les interminables descriptions des sentiments de chaque animal m'ont ennuyé.

En terminant, il est facile de voir que Mo Yan est très critique de Mao Zedong et du parti communiste, contrairement à ce que disent ses détracteurs qui affirment qu'il fait partie de ce système en étant le président de l'association des écrivains de Chine. Bien sûr qu'il ne peut pousser sa critique jusqu'au bout (notamment par les médias) tout comme nous ne voyons pas d'écrivains anticapitalistes à CNN (de toutes façons nous ne voyons pas d'écrivains tout court à CNN, ce qui est encore pire). Et quant à la fin de "La dure loi du karma", son explication se retrouve peut-être au début lorsque Mo Yan cite un adage bouddhique : " La dure loi du karma trouve son origine dans la convoitise. Restreignez vos désirs, pratiquez le non-agir et vous vous sentirez libre dans votre corps comme dans votre esprit ". Ximen Nao ne comprenait pas pourquoi il était sans cesse réincarné dans des espèces inférieures. Voilà la réponse.

2 commentaires:

  1. Tu connais déjà mon avis sur ce roman...
    Je te rejoins au moins sur un point, ce récit est (beaucoup) trop long !
    Et je préfère -de loin- Murakami, dont je trouve les univers enchanteurs (ceci dit, j'ai trouvé son dernier roman, 1Q84, trop long et trop dilué aussi !).
    Je suis curieuse de lire tes prochaines chroniques : j'ai fait un essai avec Pynchon, qui n'a vraiment pas été concluant. Monsieur Pain est, je trouve, un Bolaño à la fois surprenant et plaisant, et Opération Shylock est selon moi un très bon Roth... mais peut-être ne seras-tu pas d'accord avec moi !

    Bonne soirée

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  2. Pour ma part j'ai bien aimé 1Q84, surtout les personnages, je vais le critiquer sur ce site quand je le relirai. J'ai détesté Kafka sur le rivage et trouvé ordinaire La fin des temps et La course au mouton sauvage. J'aime Pynchon et certains disent que V est son meilleur, bien hâte de le lire. Mais pour Opération Shylock c'est un des seuls Roth que j'ai entendu des critiques négatives mais j'espère avoir le même avis que toi, on verra bien !

    À bientôt

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