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mercredi 5 novembre 2014

Le territoire du crayon, Robert Walser



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: "L'optimisme est une chose magnifique, voilà la réflexion que m'a inspirée une voix retentissante qui sortait de la bouche d'un promeneur." Robert Walser, né à Bienne en 1878, est mort à Herisau en 1956. Maître de la petite prose, il a écrit autant pour des livres et des journaux, où il envoyait ses textes pour vivre, que pour lui-même, dans l'attente de décider s'il pouvait et voulait les faire paraître.

Robert Walser avait l'écriture dans le sang. Chaque fois que je relis "Le Brigand" - ce qui arrive très souvent - j'en ai le souffle coupé. Voici un des écrivains les plus talentueux, sinon le plus talentueux. Malheureusement, quelques-uns de ses romans ont été perdus dans ses microgrammes. Ceux-ci étaient tellement difficiles à déchiffrer que les premiers qui tombaient dessus, à la mort de Walser, pensaient à tort que ces microgrammes étaient des dessins sans significations. Eh bien non ! Walser écrivait, dans les derniers temps de sa période active, dans une forme d'écriture extrêmement serrée où certaines lettres minuscules en regroupaient d'autres, s'emboîtaient, etc. Le génie de Walser faisait en sorte qu'il pût se permettre très peu de corrections, de retours en arrière, de ratures. Parmi les romans écrits sous cette forme, il y avait "Le Brigand" de même que nombre de petites proses et l'on retrouve certaines d'entre elles dans le présent recueil.

Alors, avec ces petites proses, la légèreté et la simplicité prédomineront la plupart du temps contrairement à ses romans que l'on peut analyser sous plusieurs angles. Promeneur solitaire, Walser ne comprenait pas pourquoi le monde allait si vite, que les gens étaient si pressés, en voiture ou à la marche, alors qu'il préférait prendre son temps et admirer le paysage lors des ses escapades. Au nombre de près de quatre-vingts, ces petites proses de quelques pages chacune sont regroupées sous des titres et des thèmes comme « Écrire en optimiste », « Berne, la Suisse et au-delà » et « Notre époque » alors que le titre de chaque prose reprend le début du récit. Ainsi, dans « La mesure est bientôt comble », Walser revient sur un thème qui lui est cher : la vie d'écrivain. Il dit: "Je suis devenu un véritable artiste dans tous les genres de renoncements lucratifs". Tout ce qu'écrit Walser, d'une certaine façon, est autobiographique, comme la plupart des écrivains. Toujours dans "La mesure est bientôt comble", il dit: "Jamais personne n'aura l'air plus bête et joyeux que moi, mais je me demande combien de temps va durer cette comédie.". Cette première petite prose du recueil rappelle Fernando Pessoa, notamment lorsqu'il affirme: "Je meurs de ne pouvoir pour ainsi dire jamais mourir et à force de sérieux, je me suis fourvoyé dans le jardin ensorcelé de la dissipation." Il termine cette prose de quatre pages avec une sorte de clin d'œil au "Brigand", parce qu'il semble surveiller une fille. Est-ce Édith ? Nous ne le saurons jamais: "Tous les soirs, avant d'aller me coucher, je regarde si peut-être elle se cache derrière le rideau de la fenêtre." Et tout cela, tous ces sujets, en seulement quatre petites pages.

Dans la seconde prose, le narrateur dit s'être fait comparer à Dostoïevski, alors qu'il trouve cet exercice futile: "Pourquoi n'avons-nous pas le courage de croire en l'époque dans laquelle nous vivons ? Tout ce que nous exhumons, béants d'admiration, chez les grands créateurs d'antan, il me semble que cela nous fait du tort." (Je ne suis pas certain qu'il dirait la même chose aujourd'hui, par contre, avec les écrivains médiocres). En plus de ses questionnements métaphysiques et de ses interrogations sur sa place dans la société, Walser écrit sur le quotidien banal au long de ses promenades, comme dans sa prose « Que le monde dans lequel nous vivons soit méchant » : "Oui, de part et d'autre, les choses ont l'air d'aller mal. Il y a de méchants petits garçons et il y a de méchantes petites filles. Hier, comme je marchais dans la rue sous un soleil délicieux, combien de lamentations de pères et de mères me sont venues aux oreilles. Un vilain garçon, sans s'arrêter aux règles de la décence et à la beauté de la contrainte, renversa une boîte avec son contenu, obligeant la personne qui était en droit de se dire à part soi qu'elle était sa nourricière et lui vouait sa vie à se baisser pour ramasser ce qui était tombé." La nature occupe aussi une grande place pour Robert Walser. Notamment, les proses à ce sujet sont regroupées sous « Paysages, promenades » : "oui, là-bas, il semblait impossible à la nature de ne pas tourner vers les hommes un visage toujours riant, et ses pierres et ses rivières brillaient comme un sourire engageant, affectueux. Le fleuve, dans région que je dis , se trouvait en quelque sorte en pleine jeunesse, dans un état de nouveauté inépuisablement belle et signifiante, pour ainsi dire, et s'il se montrait impétueux, cette impétuosité avait un charme enfantin." [Vous remarquerez les défauts du style de Walser, les répétions, les adverbes, les adjectifs, etc., nous y reviendrons.] Pour un amant de la nature et un passionné des promenades solitaires, (qu'il faisait à chaque jour et le livre de Carl Seelig à ce sujet est excellent), Robert Walser jouit d'une grande érudition, ce que nous sommes à même de constater dans ses proses réunies sous « Lecture, théâtre, cinéma ». Il parle entre autres de Flaubert : "Avez-vous déjà pris connaissance de L'éducation sentimentale de Flaubert ? Ce livre est aussi célèbre que grandiose, il est un document d'une précision naturaliste réellement inouïe. Le naturaliste vétilleux qu'était Flaubert devait presque détester le romantique haut en couleur, désinvolte à certains égards, qu'était Stendhal, sentiment qui n'empêcha pas le plus tardif d'emprunter en quelque sorte à celui qui avait écrit et aimé avant lui une figure de femme, jusqu'à la limite de ce qui lui parut convenable."

Pour revenir aux défauts de cet écrivain, Hermann Hesse disait que le style de Walser est rempli de maladresses mais il se demandait s'il pouvait se passer de celles-ci. C'est ce que je ressens avec Walser. Une écriture à peine "travaillée" mais avec un talent tellement immense qu'il ne fait aucun doute que cet homme était béni par tous les dieux. Ce livre est un bon résumé de l'œuvre - et de l'homme - de Walser, parce qu'il couvre nombre de sujets de manière fictionnelle, autobiographique et parfois même avec un œil digne des meilleurs essayistes.

En terminant, voici un lien pour écouter une émission de radio portant sur Robert Walser: Les microgrammes de Robert Walser (France culture)

vendredi 20 juin 2014

Les enfants Tanner, Robert Walser


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: «De tous les endroits où j'ai été, poursuivit le jeune homme, je suis parti très vite, parce que je n'ai pas eu envie de croupir à mon âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question étaient de l'avis de tout le monde ce qu'il y avait de plus relevé dans le genre, des bureaux de banque par exemple. Cela dit, on ne m'a jamais chassé de nulle part, c'est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en quittant des emplois et des postes où l'on pouvait faire carrière, et le diable sait quoi, mais qui m'auraient tué si j'étais resté. Partout où je suis passé, on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m'a aussi prédit un sombre avenir, mais toujours on a eu le geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière.» Robert Walser est né en 1878, à Bienne, dans le canton de Berne. Il avait sept frères et sœurs. Il publie son premier roman, Les enfants Tanner, en 1907. Son deuxième roman, Le commis, paraît en 1908, et en 1909 L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten). Il écrit ensuite des poèmes et des nouvelles, dont La promenade, qui date de 1917. Son dernier livre, La rose, paraît en 1925. En 1929, il entre dans une clinique qu'il ne devait plus quitter. Il meurt en 1956, le jour de Noël.

On commence par suivre un jeune homme qui veut être libraire. Il, (on pourrait dire Robert Walser parce que ce premier roman est très autobiographique, comme l'était "L'institut Benjamenta" et dans une moindre mesure "Le brigand"), donc, il décide de jouer franc-jeu lors de sa rencontre avec l'employeur : il avoue avoir été destiné à la vie de bureau pour se rendre compte que son destin était tout autre. Cette vie austère n'est pas faite pour un poète comme Walser. L'honnêteté du jeune homme plaît à l'employeur et il obtient un essai de huit jours. On apprendra plus tard qu'il quittera après ces huit jours. Ensuite, la narration nous dévoile le nom du personnage de Walser : Simon. Et l'on peut supposer que son patronyme soit Tanner. Simon Tanner. Pendant ce temps, un des frères de Simon se fait du souci pour lui. Il lui souhaitait un bon emploi, de la stabilité, bref ce qui faisait son malheur. Le frère de Simon est un homme honorable, le docteur Klaus. Mais là où ce roman est intéressant, comme tout ce que fait Walser, est que l'on sent la présence du narrateur supposément neutre. Il prend position, subtilement, comme s'il arrivait au-dessous du texte, pour critiquer le style de vie du docteur Klaus, qu'il considère comme une prison, alors qu'avec Simon, il est tendre, comme s'ils étaient la même personne, ce qu'ils sont en réalité. "Le docteur Klaus, s'obligeait bien de temps en temps à une certaine forme d'insouciance, très mesurée, mais il réintégrait bien vite ses devoirs gris et tristes comme une prison." Le questionnement sur la liberté du poète contre la prison du carriériste parcourt tout le roman et fut, en somme, ce qui conduit Robert Walser à se retirer du monde, en plongeant dans le tumulte de la création. C'est le carriériste malheureux qui s'en fait pour le poète, qui lui, recherche une certaine paix intérieure. L'un, le carriériste, le fait pour l'honneur, la gloire, l'extérieur alors que l'autre le fait pour le bonheur en tant que tel mais aussi pour sa propre conscience et non celle des autres. Le docteur Klaus est en réalité perdu sans qu'il le sache tout à fait, et Walser le décrit comme l'esclave de la société. Même s'il se sait malheureux, le docteur Klaus pense avoir une conscience de soi tellement haute pour pouvoir dicter la vie de son frère Simon. Le roman prend la forme d'une recherche d'espérance pour Simon. Ce dernier recherche des emplois seulement pour le maintenir en vie et sa recherche est vraisemblablement beaucoup plus profonde. C'est une recherche de son être. Simon est un factotum qui attend le bon moment pour tout arrêter.

Le roman abordera aussi la relation entre les trois frères, de leur sœur, et de son copain le jeune poète Sébastien. Ils auraient aussi un mystérieux quatrième frère. Donc, en plus de Klaus, nous suivrons Kaspar qui n'est peut-être pas aussi insignifiant que le docteur Klaus, bien qu'il n'ait pas l'esprit libre de Simon. La sœur de Simon est davantage en symbiose avec lui, et ces deux personnages, Simon et sa sœur, rejoignent la pensée de Walser, alors que Sébastien est là pour représenter le métier de Walser. Ces trois personnages, de même que Walser lui-même, ont un amour indéfectible pour la liberté, la poésie. Kaspar est sur la bonne voie de les rattraper, et même de les dépasser (par son métier), mais Klaus le carriériste, l'esclave, est complètement dans les limbes. Alors que les frères Karamazov de Dostoïevski avaient tous une métaphysique différente, les frères Tanner ont tous un style de vie qui leur est propre et cela, indubitablement, finit par les distancer les uns des autres, comme ce fut le cas dans le roman de Dostoïevski.  

Avec ce livre, Walser parvient à résumer parfaitement la vie de la plupart des écrivains. Ce n'est pas surprenant qu'il soit l'idole de plusieurs d'entre eux, et qu'on pourrait dire qu'il est l'écrivain des écrivains. C'est une passion qui demande beaucoup de temps et elle est, dans une large mesure, incompatible avec la vie normale en société, avec le quotidien banal, d'une insignifiance crasse. Nietzsche disait : "Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui." Le poète doit en quelque sorte se distancer de ce troupeau le plus possible. Emily Dickinson, quant à elle, disait que "Le rivage est plus sûr, mais j’aime me battre avec les flots.". Les textes de Walser, et encore plus sa vie réelle, fondamentalement, tourne tous autour de ce questionnement. Finalement, j'ai grandement aimé ce roman, notamment parce que Walser se pose au-dessus de la critique - éculée - du capitalisme. La critique de Walser est de loin plus profonde parce que c'en est une de l'être en tant qu'être. Par contre, il ne parvient pas, comme "L'intitut Benjamenta" n'était pas parvenu à le faire, à rejoindre, sur le plan de la puissance romanesque, son chef-d'oeuvre ultime, et un de mes romans préférés à vie, "Le brigand".

dimanche 23 février 2014

L'Institut Benjamenta, Robert Walser



Ma note : 8,5/10

Voici la quatrième de couverture : « Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l'Institut Benjamenta, nous n'arriverons à rien, c'est-à-dire que nous serons plus tard des gens très humbles et subalternes. » Dès la première phrase, le ton est donné. Jacob von Gunten a quitté sa famille pour entrer de son plein gré dans ce pensionnat où l'on n'apprend qu'une chose : obéir sans discuter. C'est une discipline du corps et de l'âme qui lui procure de curieux plaisirs : être réduit à zéro tout en enfreignant le sacro-saint règlement. Jacob décrit ses condisciples, sort en ville, observe le directeur autoritaire, brutal, et sa sœur Lise, la douceur même. Tout ce qu'il voit nourrit ses réflexions et ses rêveries, tandis que l'Institut Benjamenta perd lentement les qualités qui faisaient son renom et s'achemine vers le drame. « L'expérience réelle et la fantasmagorie sont ici dans un rapport poétique qui fait invinciblement penser à Kafka, dont on peut dire qu'il n'eût pas été tout à fait lui-même si Walser ne l'eût précédé », écrit Marthe Robert dans sa très belle préface où elle range l'écrivain, à juste titre, parmi les plus grands.

La pauvreté a marqué très tôt les enfants de l'Institut Benjamenta, et en fait, la plupart des enfants pauvres le sont avant même de naître. Le narrateur Jacob dit :"Nous nous ressemblons tous sur un point, celui de notre pauvreté et de notre dépendance totales". En plus de vivre dans la "dépendance totale", ils  ne cessent d'apprendre "comment se comporter", ce qui leur sauve la vie! Ensuite, le récit devient rapidement inquiétant, mystérieux. Voici un passage du début qui amène l'histoire dans une région étrangère : " À la place des maîtres qui, pour je ne sais quelles raisons bizarres, sont effectivement couchés là, pareils à des morts, et somnolent, c'est une jeune dame qui nous fait la classe [...]". De plus, les élèves ne semblent rien apprendre de concret. Parmi ces élèves, les condisciples de Jacob, il y a Henri, le parfait. Il y a Kraus le battant, le plus "dur" du groupe, et celui qui est d'une servilité indépassable. Il y a Schacht, son camarade, qui rêve d'être musicien, de même que Schilinski, le Polonais extravagant. Quant au directeur, M. Benjamenta, il représente l'autorité, la force, la puissance, la discipline, etc. Une des forces de Walser est dans les descriptions de ces personnages, lesquelles sont minutieuses, pointues, parfois drôles, toujours réussies. Walser est un écrivain qui fait preuve d'une grande sagacité, il pense à des choses impossibles pour les autres écrivains. Ce qu'il écrit est d'une simplicité désarmante, mais avec un grand génie, notamment parce que cette simplicité est la chose la plus rare, la plus difficile en littérature. Et pour revenir au résumé, nous continuons de découvrir d'étranges choses comme : " [...] nous autres élèves de l'Institut Benjamenta, nous sommes condamnés à une oisiveté étrange qui dure parfois la moitié de la journée". On retrouve ce thème de l'oisiveté ailleurs dans l'œuvre de Walser, entre autres dans son recueil de petites proses "Vie de poète". En plus de la discipline, les instituteurs de ce pensionnat semble vouloir les habituer à l'ennui. Dès le premier tiers du roman, Walser, ou plutôt Jacob, nous laisse entrevoir que le"magique" n'est pas loin : "Je le sais, il y a des choses merveilleuses quelque part dans cette maison". Cela rend le reste du bouquin plutôt intrigant...

Écrivain de la petite prose, Walser a écrit quelques rares romans, comme celui-ci, et le résultat est génial. Mais avant tout, il est surtout reconnu pour ses petites proses. La littérature de Walser, bien qu'elle ne soit pas nihiliste, en est une du néant, de l'ailleurs, de l'inconnu. Il veut disparaître, se faire oublier, s'éloigner de la réalité. L'Institut Benjamenta est plus qu'une banale histoire de pensionnat, elle est une allégorie de la disparition, une apologie de la découverte, du voyage intérieur surtout. Même l'ailleurs physique prend une grande place dans ce livre et dans la philosophie de Robert Walser. Récit proche de l'autobiographie, parce que Walser est Jacob von Gunten, il a vécu ce que l'autre a vécu, il est passé dans un système proche de ce pensionnat. Dans la préface du livre, on a cette citation de Carl Selig : " Il s'arrêta comme enraciné dans le sol, me regarda de l'air le plus grave et me dit que si je tenais à notre amitié, je ne vienne plus jamais lui faire de pareils compliments. Lui, Robert Walser, était un zéro et voulait se faire oublier". Jacob, son narrateur d'occasion, est l'antithèse de Kraus, et donc, il est l'antithèse de l'autorité, de la discipline, etc. Walser est fondamentalement un poète, et comme on le sait, il deviendra un des plus grands écrivains du 20e siècle. La légèreté du style d'écriture de Walser nous fait oublier l'étouffement du récit de "L'Institut Benjamenta", un étouffement proche du "Château" de Kafka de même que du "Procès". Comme je le disais lors d'une précédente chronique, Walser c'est Kafka avant le temps. Les liens personnels et intellectuels qui unissent les deux écrivains sont éloquents, même s'ils ne se sont jamais rencontrés : Kafka était un très grand lecteur de Walser, ce dernier connaissait Max Brod le comparse de Kafka, Walser était le maître et les grands écrivains ne cessent de faire son éloge, en tout premier lieu Kafka lui-même (le dernier en date à faire l'éloge de Walser est Coetzee qui le définit comme un génie !). Plusieurs critiques disent de Kafka qu'il n'a pas de prédécesseur, mais je ne suis pas d'accord, on sent l'influence de Walser dans l'oeuvre de Kafka. En lisant ces deux auteurs on se demande si l'on est dans la réalité ou dans le rêve. Quel autre roman, et quel autre écrivain peut se vanter de nous donner ce sentiment avant eux ? Avant Walser ? Personnellement, je préfère Robert Walser, le maître, parce que sa prose est davantage poétique, belle, musicale, par moments chirurgicale et le rythme est toujours le même peu importe la forme qu'il utilise.

Je dois terminer avec mon appréciation qui oscille, comme un pendule, entre l'étonnement et l'émerveillement. Par contre, je préfère encore, et de loin, son "Brigand" qui est plus mature, plus subtil. "L'Institut Benjamenta" offre lui aussi de belles réflexions, et cela nous permet d'apprécier encore plus Walser, qui lui, écrit sur les choses simples et belles du monde et de la littérature. On définit généralement Robert Walser comme le promeneur solitaire et ce roman est éclairant sur ce génie qui affrontait l'abîme et qui voulait disparaître...

jeudi 6 juin 2013

Le brigand, Robert Walser




Ma note : 9/10

Voici la présentation de l'éditeur: Retrouvé dans les manuscrits difficilement déchiffrables (les «microgrammes») laissés par l'auteur, ce «roman» écrit en quelques semaines pendant l'été 1925 résume tout l'art et toute la personnalité de Walser. Le «brigand» qui en est le héros n'est autre que l'auteur lui-même, ce marginal inoffensif sévèrement jugé par la société, et qu'un narrateur faussement naïf tente de voir de l'extérieur. Les amateurs de ses autres romans adoreront ce roman qui refuse d'en être un, et qui est sans doute la plus belle réussite de Robert Walser. Il est né en 1878, à Bienne, dans le canton de Berne. Il avait sept frères et sœurs. Il publie son premier roman, Les enfants Tanner, en 1907. Son deuxième roman, Le commis, paraît en 1908, et en 1909 L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten). Il écrit ensuite des poèmes et des nouvelles, dont La promenade, qui date de 1917. Son dernier livre, La rose, paraît en 1925. En 1929, il entre dans une clinique qu'il ne devait plus quitter. Il meurt en 1956, le jour de Noël.

Court roman de 200 pages, "Le brigand" de Robert Walser, lequel a été retrouvé longtemps après la mort de l'auteur, n'avait pas même un titre. Il a été écrit en 1925, et le nom "brigand" que l'on retrouve tout au long du récit, est en fait une métaphore du personnage principal. Avec ce livre, nous ne sommes vraiment pas dans le polar comme le titre le laisse présager.

Kafka est souvent vu - et avec raison - comme celui qui révolutionna le genre romanesque, en ajoutant, entre autres, un élément de suffocation au récit, une absurdité où l'imaginaire sans limite n'était dépassé que par l'impossibilité du héros de sortir de son piège (je parle particulièrement du "Procès"). Robert Walser va encore plus loin selon moi - et il le fait à la même époque que Kafka, ce qui démontre sa grande précocité - en jouant avec le narrateur. Ainsi, avec "Le brigand", le narrateur est extérieur au héros mais il voit le brigand de l'intérieur. Par moments, il se prend même pour lui, et malgré un ton où la certitude prédomine, ce "je" extérieur se confond avec le brigand qui lui, est le personnage principal de l'histoire. On peut donc dire que le narrateur est le brigand, mais aussi, par sa forte présence autobiographique, il est Walser lui-même. De plus, le narrateur est omniscient, et donc, il est dieu. Je ne crois pas qu'un auteur a joué autant avec le narrateur avant l'époque de Walser. C'est extraordinaire ce qu'il a fait subir au roman. Walser est le romancier préféré d'Elfriede Jelinek qui le compare à Thomas Bernhard et ce même Kafka. J'ai remarqué qu'avec Walser on a un peu le même flux de pensées que dans l'oeuvre de Jelinek, en plus ramassé et concis. On entend cette voix, cette oralité si difficile à atteindre en littérature.

Et pour "Le brigand" en particulier, nous ne sommes pas dans l'histoire linéaire qui a un début, un milieu et une fin (de toute façon on ne sait pas si Walser avait terminé son roman ou s'il l'avait même commencé à la bonne place). Le brigand, et le narrateur, et Walser, est un être désespéré qui vagabonde d'un endroit à l'autre, d'une pensée à l'autre. Les sujets abordés (et la mince intrigue pour ne pas dire l'intrigue inexistante) sont, selon moi, secondaires par rapport à ce que j'ai dit plus haut. On est dans le premier quart du vingtième siècle et avec ses romans, je crois que Robert Walser a complètement transformé la littérature. Pour reprendre Jelinek, je dirais qu'il n'est plus nécessaire d'écrire après lui. Il est le génie qui a donné une forme nouvelle au roman, une esthétique où l'on pénètre dans la tête du "je" extérieur, qui contient tous les "je" pour analyser par l'intérieur un être à part de la société qui n'a d'échappatoire que ses pensées. Cela est écrit d'une façon majestueuse et dès les premières lignes on est accroché jusqu'à la fin.

En terminant, "Le brigand" est le genre de roman que l'on aime ou pas. Il ne peut y avoir d'équivoque. Robert Walser est, selon moi, un grand de la littérature !