mardi 25 juin 2013

Monsieur Pain, Roberto Bolaño



Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: Paris, avril 1938. Tandis que sévissent le fascisme et la guerre civile espagnole, le poète Vallejo se meurt, possédé d'un hoquet incurable. Surgit alors un homme étrange aux poumons brûlés, acupuncteur féru de sciences occultes, Pierre Pain, qui eût pu arracher Vallejo à la mort mais qui s'abîme dans l'angoisse d'un labyrinthe psychique, vaincu par des forces démoniaques, impuissant à juguler l'agonie de Vallejo qui accomplit une fonction rituelle effroyable.

Roberto Bolaño est mon écrivain préféré. Il est l'écrivain le plus complet selon moi, et je crois qu'il faut remonter à Dostoïevski pour trouver son équivalent. Les deux ont un style d'écriture où la fluidité, la profondeur et la puissance d'écriture (et de vivre) font des ravages. Toute la littérature mondiale (et de tout temps) se retrouve dans l'écrivain Bolaño. J'ai lu un nombre incalculable de fois "2666" et "Les détectives sauvages". Ce sont les deux meilleurs romans que j'ai lus dans ma vie. Au fil des années, "Les détectives sauvages" sont devenus mon roman préféré, de par ses multiples voix et surtout son côté "underground". Je découvre le reste de son oeuvre petit à petit, je prends mon temps, en sachant fort bien que ses autres romans occupent davantage une place de soutien à ces deux grandes oeuvres et en ayant une attente modérée à leur égard.

Contrairement à ces deux romans de 1300 et 900 pages, "Monsieur Pain" n'en fait que 160 pages. Il fait donc partie de ses très courts romans (Bolaño l'appelle même une nouvelle dans sa préface) et il est écrit à la première personne, le narrateur étant monsieur Pain lui-même, un homme inquiet, qui ne cesse, au début du récit, de regarder constamment autour de lui. On rentre dans l'histoire facilement, par l'écriture toujours juste de l'auteur, et son psychisme nous est dévoilé dans une histoire sans échappatoire pour le lecteur de même que pour les personnages.

Revenons au début du roman. Comme je le disais Monsieur Pain est inquiet. Il se sent suivi. Une rencontre mystérieuse lui fait ensuite découvrir les raisons de son inquiétude qui elle, était bien fondée. Des hommes qu'il semble avoir croisés plus tôt lui demandent d'oublier Vallejo, d'oublier la clinique, etc. De ne plus s'occuper de son patient. Le médecin l'avait auparavant traité de charlatan (n'oublions pas que monsieur Pain est acupuncteur). Pierre Pain accepte donc la demande, accompagné d'un pot-de-vin mais en même temps, il n'en revient pas de cette situation parce qu'il vient juste de connaître Vallejo et n'est pas attaché à lui (en fait il ne le considère même pas comme son patient). Et c'est là que les choses commencent à déraper. La réalité fait place à une absurdité peu commune (on n'est pas loin du "Procès" de Kafka), et l'on se demande si monsieur Pain est en proie au délire ou si une autre réalité prend vraiment place. La suite de l'histoire est par moments reliée à la science, la radioactivité, Marie Curie, etc.

J'ai bien aimé ma lecture, même si je ne suis pas certain d'avoir très bien compris. Jusqu'au milieu du récit, les choses sont bien mises en place mais la deuxième moitié et surtout la chute sont un peu précipitées (oui je sais qu'une chute doit être précipitée). Mais n'empêche, l'histoire est plaisante même si je crois que Bolaño aurait dû fournir un peu plus d'éclaircissement. Et je pense même que ce roman aurait dû être beaucoup plus long parce qu'on sent quelque chose de grand qui tombe un peu à plat.

jeudi 20 juin 2013

V., Thomas Pynchon



Ma note: 4/10

Voici la quatrième de couverture: Que signifie V.? Victoire, vol d'oiseaux, ou encore Vheissu, un pays imaginaire et mystérieux? C'est la question que se pose Herbert Stencil depuis qu'il a repéré le fameux signe dans le journal intime de son père défunt. Très vite, V. devient une énigme aux nombreuses significations, une figure féminine aux multiples visages, la clé de voûte de la vaste réalité. Un récit vertigineux, dans le sillage de Kerouac et Joyce.

J'aime la littérature postmoderne. Les lecteurs de mon blog ne seront pas surpris de l'apprendre. Je reviens sans cesse à ce courant littéraire qui a une façon bien particulière de raconter une histoire. La forme de ses romans est éclatée, la métafiction est souvent présente, ses personnages (et surtout l'identité de ceux-ci) sont oubliés dans une histoire plus grande qu'eux et souvent présentés sous forme de simulacres, et ses sujets sont contemporains. Les écrivains ont une vision décalée de la société, à tout le moins ils nous présentent leurs points de vue en retrait d'une société sclérosée. Et parmi eux, Pynchon est celui qui, le premier, a poussé l'éclatement du récit le plus loin possible. Et ce "V." est la référence du postmodernisme. Il l'a tellement poussé loin que l'action devient vite absurde.

Un des nombreux problèmes de ce roman est que sa quatrième de couverture est meilleure que le roman en tant que tel. Notamment parce qu'il n'est pas du tout cohérent. C'est probablement le roman le plus difficile que j'ai lu. Il part dans tous les sens, l'écriture est parfois illisible, il n'y a aucun repère où l'on peut s'accrocher. Je pense que c'est la première fois, en toute humilité, que je lisais un auteur trop intelligent pour moi (même si j'avais déjà lu Pynchon). Je ne parviens pas vraiment à saisir la signification de sa structure romanesque. J'avais adoré "Contre-jour" même si lui aussi était difficile à comprendre, mais j'avais détesté "Vice caché" qui était mal traduit.

Encore une fois, pour "V.", la traduction cause problème. Pynchon écrit des romans à peu près intraduisibles. Je ne peux même pas dire que j'ai réellement lu ce livre, parce qu'il use d'une langue très américaine, à la limite du slang, parfois incompréhensible. En ajoutant une action incompréhensible pour moi, tout y était pour que je déteste. Par exemple, voici quelques situations (action) qu'on retrouve dans le roman "V.": en plus d'Herbert Stencil qui tente de trouver la signification de V, on a Berny Profane, l'autre personnage principal du roman, qui part à la chasse aux alligators dans les égouts de New York, on a aussi un prêtre qui est dans ces mêmes égouts et qui tente de convertir des rats, une ratte s'appelle Véronica (il y a un "V", vous avez vu?), il y a l'intrigue qui semble se diriger vers le Venezuela comme étant "V", une danseuse de ballet qui meurt sur scène, etc. Bref c'est un peu du n'importe quoi ce roman et en plus, les scènes ne sont pas cohérentes entre elles. Et que dire de la narration qui nous échappe complètement dans une foule de digressions fumeuses, inintéressantes, bancales, illogiques.

En terminant, il faut savoir que Pynchon est un auteur culte qui a sa légion de fans derrière lui. Je m'inscris, non en faux contre eux, parce que cela serait beaucoup trop prémédité, mais davantage en attente de voir s'il a un réel génie. Du courant postmoderniste j'apprécie plus un Paul Auster qui, même s'il se répète de livre en livre, parvient à rester dans le domaine du compréhensible, de la littérature intelligente et profonde. Don DeLillo que j'ai lu récemment est un autre bel exemple d'auteur postmoderniste qui réussit à me convaincre. Avec Pynchon, et surtout avec "V.", tout est trop gonflé, déjanté, hallucinatoire. Je n'ai rien retenu de ma lecture, c'est décevant.

jeudi 13 juin 2013

La dure loi du karma, Mo Yan



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Selon la dure loi du karma, Ximen Nao est condamné à être réincarné en animal. Âne, puis boeuf, cochon, chien ou singe : il revient dans son village, partageant le quotidien de ses descendants. Témoin discret et acteur décalé, comique et déguisé, il suit cinquante ans durant le destin d'une communauté de paysans. Et justement, dans le village, vit un petit drôle mal élevé et terriblement bavard : Mo Yan.

Quand je lis Mo Yan (et Haruki Murakami) il m'est frappant de constater les nombreux liens à faire entre ces deux auteurs mondialement célèbres. Murakami est le meilleur écrivain japonais, favoris du prix Nobel de littérature à chaque année, tandis que Mo Yan est le meilleur écrivain chinois, récipiendaire du dernier Nobel. Les deux écorchent une réalité qui semblait inaliénable au départ, et ainsi, Murakami passe très souvent à la "science-fiction" (ce n'est pas un hasard si je l'ai placé entre guillemets) alors que Mo Yan nous offre un réalisme hallucinatoire (comme l'a décrit le comité du Nobel), hystérique, tellement impatient que la réalité devient vite absurde, charcutée, éclatée. Contrairement à Mo Yan, les romans de Murakami souffrent selon moi d'un rythme beaucoup trop lent. Je reconnais la grande qualité de ses livres (j'en ai lu plusieurs que je n'ai pas critiqués sur ce site) et sa prose est parfois poétique, mais selon mes préférences, Mo Yan contrôle mieux le rythme qui est si essentiel en littérature. De plus, il use d'un vocabulaire recherché, ne rentre pas dans un genre de roman en particulier (il n'est pas moderniste, postmoderniste, réaliste, etc.), nous fait découvrir une culture loin de nos médias et de notre propre réalité (contrairement au Japon de Murakami qui lui, a épousé sur plusieurs aspects la vie américaine-occidentale). J'avais lu de Mo Yan son "Supplice du Santal" qui était extraordinaire. Je commençais donc avec fébrilité "La dure loi du karma", souvent reconnu comme son meilleur roman, du moins son plus complet, avec ses 1000 pages de prose.

"La dure loi du karma" est un roman difficile d'approche, contrairement au "Supplice du Santal" qui était certes aussi recherché, mais avec une lecture davantage plaisante. J'avais remarqué dans le "Supplice du Santal" que l'auteur avait le souci d'incorporer, à la forme, à l'esthétique du roman, des éléments originaux, par exemple, les différents narrateurs et cela se confirme avec "La dure loi du karma". En plus de faire parler (et surtout penser) plusieurs animaux (les différentes réincarnations du personnage principal), nous retrouvons d'autres narrateurs qui sont proches de l'histoire et de ce personnage. Aussi, Mo Yan se met en scène, comme l'écrivain qui a déjà abordé les sujets traités dans ce roman. Mais la plupart du temps cela est complètement faux et Mo Yan fait référence à des livres qui n'existent même pas. Mo Yan, le personnage du roman, est présenté comme une canaille, un petit drôle, un petit bavard, alors qu'en réalité le nom "Mo Yan" en est un de plume que l'écrivain a choisi parce qu'on peut le traduire par "celui qui ne parle pas", la véritable personnalité de l'auteur, dans la vraie vie. Mo Yan, contrairement au personnage du même nom qu'il met en scène, était quelqu'un de discret, qui ne parlait jamais. Cela ajoute à l'absurdité qu'il tente de nous transmettre.

Je ne résumerai pas le roman étant donné l'ampleur de la chose. Comme je le disais, il fait 1000 pages et il aborde dans une large mesure les années Mao Zedong. Ayant un intérêt marqué pour l'histoire du communisme, je peux dire que le roman m'a grandement plu. La scène du début, la réincarnation du narrateur et personnage principal en âne est très bien rendue ce qui démarre parfaitement une histoire assez complexe. Par contre, cette histoire est un peu trop longue pour ce qu'il nous en reste en terminant notre lecture. Je reproche à Mo Yan d'avoir trop étiré la sauce, sur cet interminable cycle de réincarnations, en détaillant la vie de chaque animal qui reçoit l'âme de l'humain qu'est Ximen Nao. L'aspect historique est fort intéressant (en plus d'être appuyé par une traductrice exceptionnelle), mais les interminables descriptions des sentiments de chaque animal m'ont ennuyé.

En terminant, il est facile de voir que Mo Yan est très critique de Mao Zedong et du parti communiste, contrairement à ce que disent ses détracteurs qui affirment qu'il fait partie de ce système en étant le président de l'association des écrivains de Chine. Bien sûr qu'il ne peut pousser sa critique jusqu'au bout (notamment par les médias) tout comme nous ne voyons pas d'écrivains anticapitalistes à CNN (de toutes façons nous ne voyons pas d'écrivains tout court à CNN, ce qui est encore pire). Et quant à la fin de "La dure loi du karma", son explication se retrouve peut-être au début lorsque Mo Yan cite un adage bouddhique : " La dure loi du karma trouve son origine dans la convoitise. Restreignez vos désirs, pratiquez le non-agir et vous vous sentirez libre dans votre corps comme dans votre esprit ". Ximen Nao ne comprenait pas pourquoi il était sans cesse réincarné dans des espèces inférieures. Voilà la réponse.

jeudi 6 juin 2013

Le brigand, Robert Walser




Ma note : 9/10

Voici la présentation de l'éditeur: Retrouvé dans les manuscrits difficilement déchiffrables (les «microgrammes») laissés par l'auteur, ce «roman» écrit en quelques semaines pendant l'été 1925 résume tout l'art et toute la personnalité de Walser. Le «brigand» qui en est le héros n'est autre que l'auteur lui-même, ce marginal inoffensif sévèrement jugé par la société, et qu'un narrateur faussement naïf tente de voir de l'extérieur. Les amateurs de ses autres romans adoreront ce roman qui refuse d'en être un, et qui est sans doute la plus belle réussite de Robert Walser. Il est né en 1878, à Bienne, dans le canton de Berne. Il avait sept frères et sœurs. Il publie son premier roman, Les enfants Tanner, en 1907. Son deuxième roman, Le commis, paraît en 1908, et en 1909 L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten). Il écrit ensuite des poèmes et des nouvelles, dont La promenade, qui date de 1917. Son dernier livre, La rose, paraît en 1925. En 1929, il entre dans une clinique qu'il ne devait plus quitter. Il meurt en 1956, le jour de Noël.

Court roman de 200 pages, "Le brigand" de Robert Walser, lequel a été retrouvé longtemps après la mort de l'auteur, n'avait pas même un titre. Il a été écrit en 1925, et le nom "brigand" que l'on retrouve tout au long du récit, est en fait une métaphore du personnage principal. Avec ce livre, nous ne sommes vraiment pas dans le polar comme le titre le laisse présager.

Kafka est souvent vu - et avec raison - comme celui qui révolutionna le genre romanesque, en ajoutant, entre autres, un élément de suffocation au récit, une absurdité où l'imaginaire sans limite n'était dépassé que par l'impossibilité du héros de sortir de son piège (je parle particulièrement du "Procès"). Robert Walser va encore plus loin selon moi - et il le fait à la même époque que Kafka, ce qui démontre sa grande précocité - en jouant avec le narrateur. Ainsi, avec "Le brigand", le narrateur est extérieur au héros mais il voit le brigand de l'intérieur. Par moments, il se prend même pour lui, et malgré un ton où la certitude prédomine, ce "je" extérieur se confond avec le brigand qui lui, est le personnage principal de l'histoire. On peut donc dire que le narrateur est le brigand, mais aussi, par sa forte présence autobiographique, il est Walser lui-même. De plus, le narrateur est omniscient, et donc, il est dieu. Je ne crois pas qu'un auteur a joué autant avec le narrateur avant l'époque de Walser. C'est extraordinaire ce qu'il a fait subir au roman. Walser est le romancier préféré d'Elfriede Jelinek qui le compare à Thomas Bernhard et ce même Kafka. J'ai remarqué qu'avec Walser on a un peu le même flux de pensées que dans l'oeuvre de Jelinek, en plus ramassé et concis. On entend cette voix, cette oralité si difficile à atteindre en littérature.

Et pour "Le brigand" en particulier, nous ne sommes pas dans l'histoire linéaire qui a un début, un milieu et une fin (de toute façon on ne sait pas si Walser avait terminé son roman ou s'il l'avait même commencé à la bonne place). Le brigand, et le narrateur, et Walser, est un être désespéré qui vagabonde d'un endroit à l'autre, d'une pensée à l'autre. Les sujets abordés (et la mince intrigue pour ne pas dire l'intrigue inexistante) sont, selon moi, secondaires par rapport à ce que j'ai dit plus haut. On est dans le premier quart du vingtième siècle et avec ses romans, je crois que Robert Walser a complètement transformé la littérature. Pour reprendre Jelinek, je dirais qu'il n'est plus nécessaire d'écrire après lui. Il est le génie qui a donné une forme nouvelle au roman, une esthétique où l'on pénètre dans la tête du "je" extérieur, qui contient tous les "je" pour analyser par l'intérieur un être à part de la société qui n'a d'échappatoire que ses pensées. Cela est écrit d'une façon majestueuse et dès les premières lignes on est accroché jusqu'à la fin.

En terminant, "Le brigand" est le genre de roman que l'on aime ou pas. Il ne peut y avoir d'équivoque. Robert Walser est, selon moi, un grand de la littérature !

mercredi 22 mai 2013

Rome, Émile Zola



Ma note: 7/10


Voici la quatrième de couverture: Le deuxième roman de la suite des Trois Villes (Lourdes, Rome, Paris) parut en 1896. Après avoir écrit un livre où il résume son expérience très critique de la société, La Rome nouvelle, l'abbé Pierre Froment se rend à Rome pour défendre son livre qui risque d'être condamné. Il souhaite rencontrer le pape Léon XIII (cet entretien sera le sommet du livre). On assiste aux intrigues, aux rivalités du «monde noir». «Le clergé romain depuis les cardinaux jusqu'aux petits prêtres de campagne sont défiés», écrit Zola.L'intérêt de Rome réside non seulement dans l'itinéraire intellectuel et spirituel du héros, prêtre en proie au doute, mais dans la peinture psychologique et sociale des milieux du Vatican, sujet que très peu de romans ont abordé en France. Le christianisme peut-il se renouveler, proposer un remède aux malheurs de l'humanité ?

Le premier volume de cette série sur les grandes villes, "Lourdes", m'avait un peu déçu et avec ce second volume, c'est la même chose. Comme promis, on retrouve Pierre, le personnage intéressant que l'on suivait dans "Lourdes" et qui évoluait dans un roman qui me laissait froid, avec un sujet, celui des miracles de Lourdes, assez ennuyeux. Ce deuxième tome de plus de 900 pages nous arrive cette fois encore avec le thème du christianisme mais on est plus particulièrement au coeur de la religion catholique, dans le Vatican.

On en apprend un peu plus sur Pierre Froment, de nouvelles facettes de sa personnalité nous sont dévoilées. Il dit revenir de Lourdes le coeur défait de ce qu'il a vu, et sur ce point (sur plusieurs autres aussi) c'est Émile Zola lui-même qui parle. Ensuite, nous découvrons le socialisme de Pierre et il s'interroge sur son travail auprès des démunis. Par le prisme de son livre, il se demande si un filet social exercé par l'état est nécessaire (sa réponse est sans équivoque), et ici aussi, ce n'est pas vraiment Pierre qui parle mais bien Zola. Après cela, il parle de l'histoire du christianisme et du catholicisme dans une perspective socialiste. Ce cours d'histoire fort instructif découle du livre que Pierre vient présenter et défendre à Rome.

Par contre, la suite du roman (en fait la majeure partie du roman), nous présente le Vatican et ses intrigues internes. Et là, c'est beaucoup moins plaisant. Sur 800 pages, on rencontre une foule de prêtres, de cardinaux et même le pape. Le Vatican (et Rome) de l'époque de Zola est fouillé de fond en comble. Pierre, comme Zola auparavant, veut rencontrer le pape. Cela devient aussi lassant que "Lourdes". Même si le début du bouquin m'avait enchanté, j'ai eu peine à terminer ma lecture. Il est certainement beaucoup trop long, avec une suite de digressions banales sur Rome. À moins d'être un grand amateur de l'histoire de cette ville, je ne vous conseille pas ce livre, malgré la beauté de la prose de l'auteur. Vraisemblablement, la série des trois villes n'arrive pas à retrouver la puissance de la saga des Rougon-Macquart. Comme plusieurs écrivains, Zola a connu son apogée avec le milieu de son oeuvre mais la fin (cette série des villes et les quatre évangiles) avec des sujets aussi pointus et des romans répétitifs, est malheureusement à éviter. Je lui place une note respectable pour son style et sa critique sociale, mais pour le reste...    

mardi 14 mai 2013

Lourdes, Émile Zola


Ma note: 7/10


Voici la présentation de l'éditeur: À la fin des Rougon-Macquart, soulagé d'en avoir terminé avec sa «terrible série», Zola cherche du nouveau. En 1891, de passage à Lourdes, il est saisi par le spectacle de cette «cité mystique» née de la vision d'une enfant en plein siècle positiviste. Il voit là un «admirable sujet» pour lequel il s'enthousiasme. De retour à Lourdes l'année suivante, il s'est documenté longuement, curieux de tout, reçu partout. Il en a rapporté un témoignage incomparable sur le pèlerinage, les malades, les foules ferventes, les intérêts affrontés autour de la Grotte, qu'il a transposé en un grand roman de la douleur et de l'espérance humaines. Il a fait aussi de Lourdes un symbole éternel, celui de l'humanité souffrante assoiffée de miracle, et le théâtre d'une grande idéologie moderne, la lutte de l'esprit de croyance et de l'esprit de raison.

J'ai la chance d'avoir déjà lu au complet la saga des Rougon-Macquart. Je sais donc que Zola est inégal, à tout le moins selon mes goûts littéraires personnels. Avec "Lourdes", qui est le premier (de trois) volumes de la série des grandes villes (les autres étant "Rome" et "Paris"), je le situe dans ses romans faibles.

Dans cette série de romans, nous suivrons le même personnage, nommé Pierre, qui est en fait, à plusieurs points de vue, un alter ego de Zola. Comme Zola l'a réellement fait, Pierre part pour Lourdes étudier les cas de guérisons miracles. Parce que Lourdes c'est la ville des miracles, où Zola a enquêté pendant deux semaines, et dans le roman, cela est conséquemment le sujet principal. Si dans les Rougon-Macquart les forces sociales (plus souvent qu'autrement) amenaient la maladie et la pauvreté, ici, dans "Lourdes", Zola s'attarde à ces maladies en tant que telles, et les supposés miracles qui les guérissent. Zola n'était pas croyant et comme pour les Rougon-Macquart, il essaiera d'étudier le cas de Lourdes d'un oeil scientifique (à l'exception des dernières pages). Il se dégage du roman une atmosphère de presque folie, où l'inconscient collectif remonte à la surface sous de fumeuses croyances. Mais comme je le disais, le tout nous parvient assez objectivement, et Zola se garde de juger les malades et leurs proches.

Et pour le récit en lui-même, il débute dans le train à destination de Lourdes, où les malades parisiens se rendent pour trouver la guérison. On bascule ensuite dans la vie de Pierre, le personnage principal, où l'on découvre son parcours religieux. Et c'est à la suite de cela, vers la cinquantième page, que le récit débute réellement. Le train arrive à Lourdes et l'action commence, la recherche vers la guérison. Le roman est donc presque entièrement le fait de gens malades qui viennent à Lourdes pour trouver la voie miraculeuse. Une longue suite de maladies est décrite par Zola et c'est vraiment redondant. Déjà qu'au départ le sujet ne m'intéressait pas beaucoup, en plus, il en fait son intrigue, sa trame, son histoire.

Et pour finir, un petit mot sur le style d'écriture (et cette prose), que l'on retrouve aussi magnifique et recherché que dans ses romans antérieurs (la série des trois villes en est une du Zola âgé, elle est parue après le vingtième roman des Rougon-Macquart, "Le docteur Pascal"). Et "Lourdes" est une sorte de précurseur des romans où l'enquête journalistique a été effectué par l'écrivain avant la rédaction, on peut citer "De sang-froid" de Truman Capote comme successeur (bien qu'il soit de genre un peu différent). Aussi, "Lourdes" est un roman écrit par un auteur rendu à la maturité où l'on sent presque sa condition bourgeoise et confortable. C'est un roman intéressant, mais pour ma part, je n'ai pas aimé le sujet et surtout, la façon répétitive qu'il a été traité.

mercredi 8 mai 2013

HHhH, Laurent Binet



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: A Prague, en 1942, deux hommes doivent en tuer un troisième. C'est l'opération " Anthropoïde " : deux parachutistes tchécoslovaques envoyés par Londres sont chargés d'assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo, chef des services secrets nazis, planificateur de la solution finale, " le bourreau de Prague ", " la bête blonde ", " l'homme le plus dangereux du IIIe Reich ". Heydrich était le chef d'Eichmann et le bras droit d'Himmler, mais chez les SS, on disait : " HHhH ". Himmlers Hirn heisst Heydrich - le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich. Tous les personnages de ce livre ont existé ou existent encore. Tous les faits relatés sont authentiques. Mais derrière les préparatifs de l'attentat, une autre guerre se fait jour, celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique. L'auteur, emporté par son sujet, doit résister à la tentation de romancer. Il faut bien, pourtant, mener l'histoire à son terme.

Je lis rarement les auteurs français contemporains. D'une part, ils se regardent trop le nombril, ce qui en résulte à des histoires fades et souvent superficielles. Et d'autre part, leur style d'écriture s'est détérioré au fil des décennies, et comme exemple, on peut dire que de passer de Victor Hugo à Christine Angot, la chute est brutale. De plus, les auteurs français semblent fonctionner en circuit fermé, parce qu'il est très difficile pour un lecteur nord-américain comme moi de bien comprendre toutes les subtilités de leur récit, contrairement aux grands auteurs américains de notre époque, où la résonance universelle (et le talent) sont beaucoup plus marqués. Avec Laurent Binet, l'auteur qui nous intéresse ici, ces nombreux défauts sont encore présents, mais il s'ouvre un peu plus à la littérature mondiale. Son histoire est notamment universelle (les nazis), d'une autre époque, et même s'il se met en scène là où l'action ne le demandait pas, on sent qu'il parvient à toucher à des lecteurs non-français, ce qui est une petite révolution dans le contexte. D'autres sont parvenus à le faire, comme Le Clézio, Houellebecq et Emmanuel Carrère.

Parlant de ce dernier, il semble avoir eu une forte influence sur l'oeuvre de Laurent Binet. Le modus operandi est un peu le même, parce que Binet raconte l'histoire du point de vue de sa propre personne et quelquefois de sa propre famille. Il mêle l'histoire d'Heydrich, du nazisme, des héros parachutistes à la sienne en racontant comment il écrit le roman que l'on est en train de lire. Il mélange l'intime avec l'histoire avec un grand H. Son style me fait aussi penser à celui de Carrère, il écrit très bien avec un rendu simple mais non simpliste. Il ne tombe pas dans le grand lyrisme inutile (pour ce genre d'histoire), et la forme qu'il prend est intéressante, parce que le genre romanesque lui permet d'intégrer les faits historiques, le récit familial, la fiction, l'autobiographie. Et c'est pourquoi le roman (en général) est un art supérieur aux autres (dans le domaine des lettres s'entend), selon moi, parce qu'il peut contenir toutes les formes et quand même fournir une imagination débridée comme le fait si bien Laurent Binet. Il en résulte donc dans "HHhH" une sorte de métafiction où l'autobiographie de l'auteur nous permet de voir les ficelles qu'il tisse. Bien que cela ait déjà été fait dans le passé (et souvent), dans le roman historique c'est plutôt rare.

L'auteur voue une passion pour les deux héros de ce roman (héros au sens premier), qui ont bel et bien existé, mais ils font de brèves et courtes apparitions dans le livre. La première moitié est consacrée à l'histoire de l'écrivain, du nazisme, de Reinhard Heydrich et les deux résistants arrivent dans la deuxième moitié où l'on assiste à leur complot pour l'assassinat du nazi Heydrich.

En terminant, je dois dire que c'est Bret Easton Ellis qui m'a amené à ce livre en écrivant qu'il était exceptionnel. Je ne sais pas si c'est le cas mais c'est à tout le moins un bon livre. On pourrait le résumé en disant qu'il est une biographie de Reinhard Heydrich sous une forme métafictionnelle. L'auteur ne nous cache rien, même ses erreurs de parcours sont dévoilées au grand jour, ce qui est rare en littérature et plutôt dispensable. Le nazisme, par la force des choses, est aussi un des thèmes principaux de l'ouvrage, et même si l'on connaît son histoire par coeur, Binet amène un petit quelque chose de plus. Quant à Reinhard Heydrich, le centre de ce roman, Laurent Binet le décrit comme il le mérite, comme le plus froid des monstres.

jeudi 2 mai 2013

Le Pendule de Foucault, Umberto Eco




Ma note : 7,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Après l'immense succès du Nom de la rose, voici le second grand roman d'un géant incontesté de la littérature mondiale. A Paris, au Conservatoire des Arts et Métiers où oscille le pendule de Foucault, Casaubon, le narrateur, attend le rendez-vous qui lui révélera pourquoi son ami Belbo se croit en danger de mort. A Milan, trois amis passionnés d'ésotérisme et d'occultisme ont imaginé par jeu un gigantesque complot ourdi au cours des siècles pour la domination mondiale. Et voici qu'apparaissent en chair et en os les chevaliers de la vengeance... Telles sont les données initiales de ce fabuleux thriller planétaire, incroyablement érudit et follement romanesque, regorgeant de passions et d'énigmes, qui est aussi une fascinante traversée de l'Histoire et de la culture occidentales, des parchemins aux computers, de Descartes aux nazis, de la kabbale à la science. Un de ces romans que l'on n'oublie plus jamais. Et assurément un classique.

"Le Pendule de Foucault" est mon roman préféré d'Umberto Eco, même si j'ai de grandes réserves quant à ses qualités. Après avoir lu "Le cimetière de Prague" et "Le nom de la rose", il a des thèmes qui m'ont davantage touché, et de plus, sa grande influence subséquente sur le thriller (ésotérique-religieux-conspirationniste) fera de lui une référence certaine. Le début du roman est un peu plus intimiste que ses autres romans, mais il débouche quand même sur une internationalité évidente avec les conspirations mondiales comme toile de fond. Ainsi, Eco nous parlera, sans jamais vraiment nous embarquer dans un suspense, des templiers, des rose-croix, de la franc-maçonnerie, du saint-graal, etc. Aussi, plusieurs sujets intellectuels seront abordés sous forme de digressions, comme les grands savants de l'histoire et leurs découvertes. Mais ce sont les complots dans leur ensemble qui deviennent rapidement le point central de l'histoire.

Ce dernier sujet semble passionner cet auteur. Il en fait le sujet principal dans ses autres romans (de même que les "faux") et ici, c'est encore plus vrai, parce que le complot fait partie intrinsèque de l'intrigue, bien que cette intrigue se cache profondément derrière une foule de connaissances que nous transmet l'écrivain par sa grande érudition. Le roman s'en va un peu dans tous les sens, ce qui ne facilite pas sa lecture. Cependant, le style d'écriture me convient mieux que celui de ses autres romans. Il est davantage contemporain et ses références sont connues.

J'aime comparer les auteurs que je critique sur ce blog avec d'autres auteurs du même genre mais avec Umberto Eco je suis plutôt embêté. C'est certain qu'il a influencé tout le courant des thrillers ésotériques que nous avons connu dans les dernières années, en première ligne Dan Brown et tous les autres épigones. Par contre, Umberto Eco a plus de valeurs littéraires, d'érudition, etc., ce qui en fait un écrivain à part dans le paysage de la littérature mondiale. Certains passages font tellement penser au "Da Vinci Code" que c'est évident que Dan Brown s'en est inspiré. Et dans le genre "conspirationniste", le meilleur roman, et de loin, c'est "La conspiration des ténèbres" de Theodor Roszak. Je vous conseille ce thriller fascinant sur un complot dans l'industrie du cinéma.

Avec "Le Pendule de Foucault", Eco ne se contente pas d'un complot en particulier mais il passe presque à travers tous les grands complots internationaux de l'histoire et ainsi, on croirait lire un livre jaune. Les amateurs de suspense seront déçus parce que le savoir passe ici avant l'intrigue. Et pour ma part, je me suis souvent ennuyé (comme pour chaque roman d'Umberto Eco) mais à d'autres moments, il y a des liens intéressants à faire avec notre époque et le monde dans lequel nous vivons.

jeudi 25 avril 2013

Le nom de la rose, Umberto Eco



Ma note : 7/10

Voici la quatrième de couverture: Rien ne va plus dans la chrétienté. Rebelles à toute autorité, des bandes d'hérétiques sillonnent les royaumes et servent à leur insu le jeu impitoyable des pouvoirs. En arrivant dans le havre de sérénité et de neutralité qu'est l'abbaye située entre Provence et Ligurie, en l'an de grâce et de disgrâce 1327, l'ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville, accompagné de son secrétaire, se voit prié par l'abbé de découvrir qui a poussé un des moines à se fracasser les os au pied des vénérables murailles. Crimes, stupre, vice, hérésie, tout va alors advenir en l'espace de sept jours. Le Nom de la rose, c'est d'abord un grand roman policier pour amateurs de criminels hors pair qui ne se découvrent qu'à l'ultime rebondissement d'une enquête allant un train d'enfer entre humour et cruauté, malice et séductions érotiques. C'est aussi une épopée de nos crimes quotidiens qu'un triste savoir nourrit.

Le film tiré de ce roman m'avait marqué. Je m'en rappelais avec précision. Une enquête solide, avec de bons acteurs et une ambiance très bien rendue. Le livre, que je lis pour la première fois, me donnait l'espoir d'être encore meilleur, comme c'est souvent le cas pour des adaptations. Eh bien non, je ne sais pas si c'est le fait que je connaissais l'intrigue et le dénouement final, mais ce roman d'Umberto Eco m'a laissé froid.

Il y a pourtant de l'érudition, un souffle certain accompagné par un style d'écriture où  la fluidité épate (même si tout cela reste dans le domaine du "tape-à-l'oeil"). Le roman offre davantage que le film, parce qu'on apprend une foule de choses, mais pour ma part, ce ne sont pas des sujets qui m'intéressent beaucoup a priori. La forme du roman est par contre intéressante. Il se déroule en sept jours et chaque partie est séparée selon l'horaire de l'époque. Il y a deux narrateurs, un premier qui écrit à notre époque (enfin presque) et trouve un livre du Moyen Âge qui lui, sera écrit par le narrateur principal, le deuxième, qui suit Guillaume qui est chargé de l'enquête. On se retrouve donc dans un policier à la sauce moyenâgeuse, où le genre du page-turner est appliqué par l'auteur. On veut en savoir plus à chaque page, le mystère plane, et pour faire court, je dirais que c'est un peu le précurseur du Da vinci code. Les deux protagonistes sont à la recherche du meurtrier et surtout de son motif. C'est surtout cela qui marque l'histoire du "Nom de la rose", le pourquoi de l'histoire sous-jacente.

"Le cimetière de Prague", seul autre roman de Eco que j'ai lu, m'avait lui aussi déçu. Cet écrivain n'écrit pas si bien que certains critiques le disent. Par contre, il prend sept ans pour écrire chacun de ses romans, et on voit la grande recherche et le grand savoir qu'il nous transmet. J'aime quand un auteur prend son temps pour écrire parce qu'on lit trop souvent des romans écrits avec empressement, sans recherche.

Finalement, une fois que l'on enlève la couche d'érudition, il n'en reste qu'un thriller médiéval qu'on pourrait qualifier de moyen (et je sais que la plupart d'entre vous ne serez pas d'accord, c'est votre roman préféré à vie, une révélation, et tout le tralala). Même si l'histoire tourne autour de la philosophie et de sa guerre contre la religion, on est en présence d'un best-seller, ce qui est bien pour faire connaître la philosophie au plus grand nombre. Mais pour ce qui est de ses qualités littéraires, on reste sur notre faim.

mercredi 17 avril 2013

Bartleby le scribe, Herman Melville



Ma note: 8/10


Voici la citation qui tient lieu de quatrième de couverture : "Une fois dans la bibliothèque, il me fallut environ deux secondes pour mettre la main sur le Bartleby de Melville. Bartleby ! Herman Melville, Bartleby, parfaitement. Qui a lu cette longue nouvelle sait de quelle terreur peut se charger le mode conditionnel. Qui la lira le saura." Daniel Pennac.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette novella d'une centaine de pages, c'est le récit d'un scribe, nouvellement embauché, et qui devient vite un employé modèle par sa compétence et sa méticulosité, entre autres. Mais après quelque temps, lorsque son supérieur lui donne une directive, il refuse en utilisant systématiquement cette courte phrase : "Je préférerais pas". Il revient encore et toujours avec cette phrase : "Je préférerais pas" qui devient "Je préférerais ne pas", qui redevient "Je préférerais pas" et ainsi de suite. Il dit cette phrase à chaque fois que son patron lui demande quelque chose, aussi minime cette demande soit-elle. Cela débouche sur un questionnement profond de ce même patron.

De Melville, j'avais lu son chef-d'oeuvre, "Moby Dick", où le style d'écriture parfait côtoyait une histoire intéressante avec des personnages d'une profondeur rare en littérature. Ici, on est dans la novella, un genre à mi-chemin entre le roman et la nouvelle. Cette novella fait une centaine de pages, ce qui est difficilement comparable avec "Moby Dick", un roman-fleuve. Mais malgré sa brièveté, cet ouvrage fut analysé par de nombreux penseurs du 20e siècle, notamment par les théoriciens de la French Théorie. Lors de ces analyses, à peu près toutes les hypothèses furent étudiées. Mais ce qui m'a particulièrement intéressé (même si je ne les ai pas lues au complet) c'est l'hypothèse de la négation du langage ou même, et c'est ce qui m'intéressera ici, de la négation de la vie par le héros de la novella. Il répète la même phrase "Je préférerais pas", ce qui place une volonté, un désir au début de la phrase, pour finir par une négation. Une négation comme la vie du héros, Bartleby. C'est comme si Melville démontrait, par cette seule phrase, l'affirmation de la vie, pour ensuite la rejeter, tout comme le fait Bartleby.

Écrit au "Je", du point de vue du supérieur de Bartleby (comme je l'ai déjà dit sur ce blog j'adore les narrations faites par des personnages secondaires ou davantage observateurs comme le fait souvent un Dostoïevsky) et donc, ce narrateur commence dès la première page à parler de Bartleby en écartant, d'une certaine façon, tous les autres scribes ou copistes qu'il a connus dans sa vie (il reviendra un peu sur les autres scribes mais pas longtemps). On est donc averti dès le départ que Bartleby est un personnage hors norme. Et personnellement, je rajouterai qu'il est un rebelle, un insoumis qui, par la négation de la vie et de l'autorité, fait passer les autres humains pour un troupeau optimiste et soumis. Et comme Moby Dick, il est seul contre tous !

En conclusion, je dois dire qu'il y a plusieurs autres angles d'analyses. En quatrième de couverture, Pennac semble attacher beaucoup d'importance au conditionnel de cette histoire (et surtout de cette phrase). Aussi, on peut prendre cette novella avec plus de légèreté, parce que c'est un bouquin parfois drôle, sur le refus de l'autorité, sur la différence, sur la solitude, sur la maladie mentale. Raconté d'une main de maître, ce fut un plaisir de retrouver le talent de Melville avec "Bartleby le scribe".  C'est une novella à part dans le paysage littéraire...et elle est remarquable !

mercredi 10 avril 2013

La peau de chagrin, Balzac



Ma note: 8/10


Voici la quatrième de couverture: Un jeune homme veut mourir. Il entre par hasard chez un antiquaire et ce dernier lui fait cadeau d'une peau de chagrin couverte de signes mystérieux. Attention, la peau réalise tous les désirs, mais la réalisation de chacun d'eux la fait se rétrécir et raccourcit d'autant la vie de son possesseur. Ce jeune homme va être comblé de richesses et d'amour, seulement, il prendra peur de tous ses désirs et sera incapable de supporter le destin qu'il a choisi en acceptant le terrible talisman... "La peau de chagrin" est l'un des plus célèbres romans de Balzac : il a passionné tous les âges et tous les publics.

Voici le roman qui me réconcilie avec Balzac. Il était temps ! J'avais lu au Cégep, lors d'une lecture obligatoire, un ennuyeux roman de cet auteur dont je ne me rappelle même pas le titre et ensuite, plusieurs années plus tard, je lisais et critiquais sur ce site le très décevant "Le père Goriot", présenté comme son supposé chef-d'oeuvre. Eh bien non, il m'a fallu "La peau de chagrin" pour bien me faire apprécier le talent exceptionnel de cet auteur. Cela grâce au blogueur Nomic qui me l'avait judicieusement conseillé lors de sa critique.

Balzac use de son procédé descriptif habituel. Avant d'entrer dans l'action, il place ses longues descriptions, tout le contraire d'un Tolstoï qui lui, entre dans l'action avec sa "caméra" en décrivant le décor au fur et à mesure qu'il nous est dévoilé par l'action des personnages. Cela conduit en une lecture plus difficile pour Balzac alors que Tolstoï est davantage facile pour notre époque.

Avec "La peau de chagrin", Balzac mêle le fantastique et le réalisme. Il est de toute évidence influencé par le "Faust" de Goethe et par la suite il semble avoir fortement influencé Oscar Wilde et son "Portrait de Dorian Gray". De très grandes similitudes rapprochent ces oeuvres et particulièrement le fait que les personnages vendent leur âme au diable. Avec celui qui nous intéresse ici, on est, en plus du fantastique et du réalisme, proche de la philosophie parce que c'est un roman sur le désir et ses conséquences, sur sa brutalité, etc. Le personnage principal obtient ce qu'il veut mais finit par perdre peu à peu son âme, son esprit, son corps. Le roman est très bien écrit, la plume de l'écrivain coule d'une façon extraordinaire, inatteignable pour la plupart des écrivains. Il y a plein de poésie dans ce roman, notamment lors des descriptions où Balzac est à son meilleur. C'est un des romans fantastiques les plus puissants qu'il m'ait été donné de lire. Le début m'a particulièrement accroché lorsque Raphaël perd tout au jeu, veut se suicider mais se fait donné par hasard (ou pas) une seconde chance avec la peau de chagrin (chez un anticaire).

En conclusion, même si le roman est considéré par les uns comme étant du genre fantastique et par les autres du genre réaliste, c'est ce mélange qui rend ce livre si spécial. De plus, il s'inscrit dans ce vaste projet littéraire, le premier du genre, qu'est la "Comédie humaine". On y rencontre même Rastignac, le héros balzacien par excellence.

mercredi 3 avril 2013

La montagne magique, Thomas Mann



Ma note: 6,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Un jeune homme, Hans Castorp, se rend de Hambourg, sa ville natale, à Davos, en Suisse, pour passer trois semaines auprès de son cousin en traitement dans un sanatorium. Pris dans l'engrenage étrange de la vie des "gens de là-haut" et subissant l'atmosphère envoûtante du sanatorium, Hans y séjournera sept ans, jusqu'au jour où la Grande Guerre, l'exorcisant, va le précipiter sur les champs de bataille. Chef-d'oeuvre de Thomas Mann, l'un des plus célèbres écrivains allemands de ce siècle, La Montagne magique est un roman miroir où l'on peut déchiffrer tous les grands thèmes de notre époque. Et c'est en même temps une admirable histoire aux personnages inoubliables que la lumière de la haute montagne éclaire jusqu'au fond d'eux-mêmes.

Voici un roman initiatique dans la plus pure tradition de ce terme. Avec "La Montagne magique" on pourrait presque dire que c'est le roman initiatique qui influença la littérature moderne. Vraisemblablement, il servit de référence à tous les grands auteurs subséquents du genre. Par contre, on se rend compte assez rapidement que ce livre ne fut pas écrit à notre époque. Tout d'abord, les digressions font référence à des questions bien propres à l'époque de Thomas Mann. La relativité, le temps, par exemple. Aussi, et ce n'est pas péjoratif, au contraire, c'est le style de l'auteur qui ne frappe pas par sa contemporanéité. En effet, chaque mot est judicieusement choisi, le roman est très littéraire sans même un soupçon cinématographique (comme on le retrouve trop souvent de nos jours). Le roman aurait pu facilement être linéaire, parce que ce genre en particulier nous offre souvent ce défaut, mais il ne l'est vraiment pas. Tout est nuancé, tout est beau.

En plus de l'oeuvre de Murakami, je vois "La Montagne magique" un peu comme le précurseur du roman de Gao Xingjian "La montagne de l'âme". Non seulement ont-ils un titre semblable où la montagne joue le rôle de métaphore, mais aussi, on découvre un personnage qui poursuit son exploration du monde des idées, de l'âme, de la philosophie. La narration est par contre différente de "La montagne de l'âme" parce que Thomas Mann utilise une narration plus classique, et aussi, le personnage principal traverse un peu malgré lui sa conscience (et son inconscient) alors que dans "La montagne de l'âme" le héros y allait d'une traversée plus physique de la vie.

Les digressions sont partout dans ce roman. La médecine, la science, la philosophie, la spiritualité, la psychanalyse, la métaphysique et bien d'autres sujets y sont traités. Il n'y a pas vraiment de thèmes principaux dans ce roman, tout est mélangé, les idées sont présentées de façons diverses. Et même s'il y a de nombreuses digressions, cela reste tout de même un roman. On n'est pas dans l'essai déguisé en roman.

Cependant, pour conclure, je dois dire que "La Montagne magique" m'a ennuyée plus souvent qu'elle m'a émerveillée. Je n'ai pas retenu beaucoup de ma lecture. Je croyais au départ que j'aurais un roman dans le style et du calibre de "L'homme sans qualités" de Robert Musil (deux auteurs souvent rapprochés), mais c'est incomparable tellement "L'homme sans qualités" est supérieur à celui-ci. Par contre, dans la deuxième moitié, les questionnements deviennent plus importants et cela sauve une première moitié ennuyeuse sur tous les plans. Elle m'a réconciliée avec ce roman, ce qui m'a permis de lui placer une note respectable.