dimanche 24 août 2014

L'appel de la forêt, Jack London



Ma note: 7/10

Voici la quatrième de couverture: Enlevé à la douceur de la maison du juge Miller, Buck est confronté aux réalités du Grand Nord où il connaît la rude condition d'un chien de traîneau. Pour Buck, la vie devient une lutte incessante. En butte à la cruauté des hommes et à la rivalité de ses congénères, il subira un apprentissage implacable, effectuera des courses harassantes, livrera de terribles combats de chiens. Mais dans un environnement que dominent la violence et la férocité, il vivra aussi un compagnonnage quasi mystique avec un nouveau maître. Ce n'est qu'à la mort de celui-ci, tué par les Indiens, qu'il cédera définitivement à l'appel de l'instinct et rejoindra ses "frères sauvages", les loups. En écrivant L'Appel de la forêt, Jack London a voulu que le courage et l'amour d'un chien conduisent à la compréhension des hommes. Mais, à travers le symbole d'une vie animale, il exalte aussi, face à la société impitoyable d'une Amérique du début du siècle, une volonté indomptable qui trouve son écho en chacun dans le besoin de liberté et le courage de l'aventure.

Allégorie du retour à la nature, prôné par Jack London et suivi entre autres par Chris McCandless du livre "Into The Wild", ce roman est perçu et lu comme un roman jeunesse. N'ayant aucune culture en roman jeunesse, je ne peux élaborer sur ce sujet et en faire des comparaisons, mais peu importe, j'ai décidé de ne pas tenir compte de ce genre de classement lors de ma lecture. Alors, pour le récit, nous suivons Buck qui connaîtra, selon l'incipit du bouquin, une vie mouvementée : "Buck ne lisait pas les journaux, sinon, il aurait compris que de dures épreuves le guettaient, ainsi que tous les chiens aux muscles forts, au pelage long et chaud, qui vivaient sur la côte du Pacifique, de San Diego au fjord de Puget. Parce qu'une poignée d'hommes, se frayant un chemin dans la pénombre de l'Arctique, venaient de trouver des gisements de métal jaune et que des compagnies de transports maritimes avaient décidé d'exploiter cette découverte, des milliers d'autres hommes commençaient à se ruer vers le Grand Nord." Il vit en Californie : "Buck habitait une spacieuse maison dans la vallée ensoleillée de Santa Clara." Buck est né dans le domaine et il a quatre ans (en année d'homme). Il doit aller à San Francisco : "«Voyez-vous, il a des crises nerveuses», expliqua l'homme en cachant sa main blessée au chef de train que le bruit de la courte lutte avait attiré. «J'l'emmène à San Francisco pour l'compte du patron. Y a là-bas, paraît-il, un vétérinaire de première qui croit pouvoir l'guérir.»" Mais en fait, Buck s'est fait enlever. Il n'y aura plus de douceur pour Buck, il est prisonnier d'une cage et ses bourreaux le surveillent étroitement. Il est maltraité par ses tortionnaires. Jack London fait subir à son personnage principal, et dans le présent roman c'est un chien, ce que l'humain doit traverser pour trouver la liberté intérieure (et même extérieure). Et pour la suite de l'histoire, Buck sera transféré à l'extrême nord du continent, démontrera de fortes habilités, apprendra les règles implicites de la vie sauvage, il entretiendra une rivalité avec le chien de tête, il deviendra tueur par la force des choses et il retrouvera son rôle dans la forêt, sa destinée ultime.

Les contrastes sont importants dans ce roman. Buck connaîtra la vie sauvage du nord, lui qui avait connu la douceur du sud: "Buck avait été arraché à la civilisation et précipité au cœur de la vie primitive. Ici, plus de flâneries au soleil, partagées entre l'ennui et la paresse. Pas de tranquillité, pas de repos, pas un moment de sécurité. Confusion et agitation généralisées. À chaque instant, la vie personnelle était en péril. Il fallait se tenir constamment en alerte, car les hommes et les chiens alentour ne venaient pas de la ville. C'étaient tous des sauvages." Buck éprouve des sentiments humains tout au long du roman, ce qui rajoute à l'expérience allégorique de l'histoire : "Il la flaira avec curiosité, en prit un peu sur sa langue. Un instant, elle brûlait comme du feu, puis...plus rien. Il était intrigué. Il renouvela l'expérience et obtint le même résultat. Des badauds qui l'observaient rirent de bon cœur. Buck eut honte, sans savoir pour quelle raison..., il voyait la neige pour la première fois." Le message que j'ai perçu de ce roman est que l'homme est un animal (bien que raisonnable) et que la nature est plus forte que tout. L'homme doit y retourner, revenir à ses racines libertaires. Jack London était socialiste et voulait donc atteindre la liberté en donnant davantage de liberté aux autres pour en avoir plus lui-même. Selon l'anarchiste Bakounine, plus les autres auront de liberté, plus la nôtre sera grande. On doit à Bakounine le précepte "Ni Dieu ni maître" et même si le roman ne cesse de montrer que la nature fonctionne avec des maîtres et des disciples, je crois que fondamentalement il se rapproche beaucoup plus du ni Dieu ni maître. Buck devra donc se libérer de cette condition.

Comme je le disais, je n'ai pas lu le roman avec un paradigme de roman jeunesse en tête mais tout converge vers cela. Le style est beaucoup trop simple. Jack London n'a pas un grand vocabulaire. Il me fait penser à Hemingway et son "Vieil homme et la mer". D'ailleurs William Faulkner reprochait à Hemingway de ne jamais permettre à ses lecteurs de chercher dans le dictionnaire. C'est un peu la même chose avec Jack London mais en plus, la construction, la forme sont simplistes. La littérature est un plaisir difficile mais qui récompense davantage que les plaisirs faciles que l'on rencontre quotidiennement dans nos vies. Pour cette lecture en particulier, je la rangerais plus dans les plaisirs faciles.

jeudi 14 août 2014

La faim, Knut Hamsun


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture:
"La seule chose qui me gênât un peu, c'était, malgré mon dégoût de la nourriture, la faim quand même. Je commençais à me sentir de nouveau un appétit scandaleux, une profonde et féroce envie de manger qui croissait et croissait sans cesse. Elle me rongeait impitoyablement la poitrine ; un travail silencieux, étrange, se faisait là-dedans."
 Knut Hamsun.
"On tourne les feuillets de ce livre étrange. Au bout de peu de temps on a des larmes et du sang plein des doigts, plein le coeur. La faim est le sujet même du livre avec tous les troubles intellectuels qu'entraîne une inanition prolongée. C'est moins un héros de roman qu'un cas de clinique."
 André Gide.

La narration est à la première personne: "C'était au temps où j'errais, la faim au ventre, dans Christiana, cette ville singulière que nul ne quitte avant qu'elle lui ait imprimé sa marque..." Dès le début du roman, on sent que le narrateur est quelque peu effrayé ou à tout le moins angoissé par le présent (ce qui est rare parce que l'angoisse est souvent quelque chose qu'on craint pour l'avenir) : "J'avais été un peu serré dans les derniers temps ; l'un après l'autre, mes effets avaient pris le chemin de «Ma tante», j'étais devenu nerveux et susceptible ; à deux ou trois reprises aussi j'étais resté au lit toute la journée, à cause de vertiges." Dernièrement, j'ai lu un roman où le personnage principal avait un peu les mêmes questionnements, "Les enfants tanner" de Robert Walser. Alors que ce dernier racontait les aventures d'un homme continuellement à la recherche d'un emploi, Hamsun concentre davantage son roman sur les symptômes de la pauvreté plutôt que sur la pauvreté en tant que telle et sur les questionnements métaphysiques que cela peut entraîner comme Walser l'avait fait avec "Les enfants Tanner". Robert Walser, de par son génie, avait réussi à objectiver une théorie de la liberté totale avec la vie de poète que menait Simon Tanner. Avec "La faim", Hamsun décrit surtout les côtés sombres de cette pauvreté matérielle qui elle, peut mener à la maladie. Le narrateur de "La faim" se fait refuser tous les emplois : "Ces multiples refus, ces demi promesses, ces «non» tout secs, ces espoirs tour à tour nourris et déçus, ces nouvelles tentatives qui à chaque fois tournaient à rien, avaient eu raison de mon courage." Il écrit beaucoup : "Tout l'été durant j'avais rôdé dans les cimetières ou dans le parc du Château où je m'asseyais et composais des articles pour les journaux, colonne après colonne, sur les choses les plus diverses : inventions bizarres, lubies, fantaisies de mon cerveau agité." Il essaie tout mais rien ne fonctionne, à l'exception de quelques petits travaux. Il parvient quand même à gagner quelques couronnes et à assouvir sa faim. Mais ensuite, il replonge et commence à perdre la tête, il devient méchant avec les gens vulnérables qu'il rencontre. Il perd le contrôle de sa personne, et l'ambiance créée par Hamsun rend merveilleusement bien la tension interne du narrateur. Son anxiété de départ se change en trouble profond de la personne. Certaines critiques comparent, et avec raison, le personnage de "La faim" avec le Raskolnikov de Dostoïevski qui lui, avait tué sa logeuse et vivait un intense bouillonnement intérieur. Hamsun parvient à décrire le sentiment d'être seul au monde lorsque la perte de contrôle se fait sentir, ce sentiment que le monde poursuit sa course folle joyeusement comme si de rien n'était : "Pas l'ombre de souci dans tous ces yeux que je voyais, pas le moindre fardeau sur ces épaules, peut-être pas une pensée nuageuse, pas une petite peine secrète dans aucune de ces âmes heureuses. Et moi, je marchais à côté de ces gens, jeune, tout frais éclos, et pourtant j'avais oublié déjà la figure du bonheur!" Écrivain du "Traité de la connaissance philosophique", le personnage principal et narrateur erre maintenant sans but, aliéné par un monde obscur. Le lecteur prend rapidement conscience, avec le talent de cet écrivain, que les classes sociales existent, et qu'il n'est pas facile de se retrouver en bas de l'échelle.

Roman biographique, en partie, parce qu'il raconte d'une façon romancée la vie de Knut Hamsun d'avant son succès. Roman psychologique aussi, parce qu'il décrit les tourments d'un être qui commence à éprouver de sérieux problèmes mentaux. Selon ce qu'on peut lire sur Wikipédia, ce bouquin est un précurseur du roman existentialiste du 20e siècle et des romans de Kafka, entre autres. Pour ma part, je crois qu'il est peut-être le premier roman du 20e siècle même s'il a été publié au 19e. Il marque une rupture avec le grand lyrisme hugolien et aussi avec le réalisme d'un Flaubert, d'un Zola. Il est aussi selon moi un précurseur du minimalisme en littérature. De plus, il met la table pour le modernisme qui suivra avec des noms comme James Joyce, Virginia Woolf et Marcel Proust.

Je m'intéresse beaucoup à l'histoire de la littérature, surtout la littérature post-Don Quichotte, qui est le premier roman moderne, et ainsi, "La faim" de Knut Hamsun a rassasié cette passion parce qu'il représente une période charnière et qu'il est un chaînon important qui relie deux grandes époques. Conséquemment, j'ai trouvé ce roman fort intéressant. Il constitue une lecture importante, essentielle. L'histoire, le style d'écriture, la construction du roman sont simples mais d'une efficacité rare.

lundi 4 août 2014

Le loup des steppes, Hermann Hesse


Ma note: 8,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Expérience spirituelle, récit initiatique, délire de psychopathe, Le Loup des steppes multiplie les registres. Salué à sa parution en 1927 (entre autres par Thomas Mann, qui déclare : « Ce livre m’a réappris à lire »), interdit sous le régime nazi, roman culte des années 1960 et 1970, c’est une des œuvres phares de la littérature universelle du xxe siècle. Il méritait une nouvelle traduction. Le voici enfin rendu avec tout l’éclat de ses fulgurances, la troublante obscurité de ses zones d’ombre. Nouvelle traduction de l’allemand par Alexandra Cade.

Le roman s'ouvre sur une "fausse" préface de l'éditeur (qui elle, sera suivie des carnets d'Harry Haller de même qu'un traité sur le loup des steppes reçu par Harry) : "Cet ouvrage contient les carnets laissés par un homme que nous appelions "le Loup des steppes", surnom qu'il employait lui-même fréquemment. La question de savoir si son manuscrit requiert un avant-propos reste ouverte. Pour ma part en tout cas, je tiens à y ajouter quelques pages où je tenterai de retracer le souvenir que je garde de lui. Je sais bien peu de chose à son sujet; j'ignore notamment tout ce qui a trait à son passé et à ses origines. Cependant, sa personnalité m'a laissé une impression forte et, je dois dire, malgré tout positive." L'homme est d'une extrême solitude, même si ce fait ne sera pas très apparent dans ses carnets parce qu'il semble avoir une vie sociale. La première réaction des gens face à la solitude est d'être craintif et de s'en méfier. Tout ce qui est différent fait peur. Et dans cette préface d'une trentaine de pages, qui pourrait en elle-même servir de nouvelle littéraire, comme le traité sur le loup des steppes, démontre bien cette étrangeté que ressentait l'éditeur face au loup des steppes et à sa solitude, mais de plus, la préface démontre que cette crainte s'est estompée devant l'aura mystique du solitaire et que l'éditeur a fini par apprécier le loup et sa compagnie. Sa solitude, au sens allégorique et un peu au sens propre, prend toute la place, celle qui se réfère à cette citation d'Aristote : "Ainsi donc, il est évident que la cité existe par nature et qu'elle est antérieure à chaque individu ; en effet, si chacun isolément ne peut se suffire à lui-même, il sera dans le même état qu'en général une partie à l'égard du tout ; l'homme qui ne peut pas vivre en communauté ou qui n'en a nul besoin, parce qu'il se suffit à lui-même, ne fait point partie de la cité : dès lors, c'est un monstre ou un dieu." (Aussi il y a la citation de Schopenhauer que j'ai placé à la fin de ma chronique.) Lorsque l'éditeur rencontre le loup, il a une cinquantaine d'années, il vient louer une chambre chez sa tante : "De façon générale, on avait l'impression que cet homme venait d'un monde différent, peut-être de contrées situées au-delà des mers [...]".

Lorsque nous découvrons les carnets du loup des steppes, les choses deviennent plus subtiles que la préface de l'éditeur. Cette préface était le résultat de quelque chose, ce que le loup projette, alors qu'avec ses carnets nous voyons ce qu'il est, ce qu'il pense, d'un point de vue subjectif. Voici la définition que Harry Haller donne du loup des steppes, soit de sa propre condition : "Et de fait, si la majorité a raison, si cette musique dans les cafés, ces divertissements de masse, ces êtres américanisés aux désirs tellement vite assouvis représentent le bien, alors, je suis dans l'erreur, je suis fou, je suis vraiment un loup des steppes, comme je me suis souvent surnommé moi-même ; un animal égaré dans un monde qui lui est étranger et incompréhensible ; un animal qui ne trouve plus ni foyer, ni oxygène, ni nourriture." Il raconte ce qu'il lui arrive, la relation qu'il a avec les autres personnes et ainsi, nous ne voyons pas vraiment sa solitude, même si elle est là quand même. Le loup est un nouveau Nietzsche, comme lui, il a un corps qui souffre, il s'est retiré pour cristalliser sa pensée et ridiculiser les croyances contraires à la sienne. Toutefois, je le rapprocherais davantage de Schopenhauer parce qu'il fait pénétrer la philosophie orientale dans le monde occidental. Et contrairement à Nietzsche, Harry Haller est pessimiste et retourne sa pensée contre lui-même : "[...] il était lui-même toujours le premier à être la cible de ses sarcasmes, le premier à être l'objet de sa haine et de son désaveu..." L'esprit du loup des steppes est anarchique, en ce sens qu'il détruit tout pour mieux reconstruire et comme Nietzsche le disait lorsqu'il parlait des Grecs de l'antiquité, l'important c'est d'être "superficiel par profondeur !"

La forme du roman est calquée sur le modèle des "Souffrances du jeune Werther" de Goethe où un mystérieux manuscrit nous est présenté par l'éditeur. Le vocabulaire de ce roman dans l'ensemble est simple mais cela débouche quand même sur une forte esthétique remplie d'intelligence, de sagacité, etc. Kundera disait que l'esthétique d'un roman n'est pas limitée au style d'écriture. C'est plutôt un "tout", et sur cette base, "Le loup des steppes" est magnifique. Je ne m'attendais pas à un roman aussi proche de ce que procure la solitude, et Hesse parvient à éviter les clichés sur ce style de vie. Il nous présente un être rempli de paradoxes intérieurs, et sa pensée anarchique se mêle avec son style de vie bohème et cet être se rapproche, le plus qu'on puisse le faire, de ce que signifie la liberté totale. De plus, l'auteur réussit à mettre en mots ce que le solitaire ressent lorsqu'il retourne en société.

Je vous laisse sur cette citation de Schopenhauer, qui en rebutera plusieurs, par son radicalisme, mais aussi, selon moi, par sa clairvoyance. Elle est tirée de son livre si important pour moi, "Aphorismes sur la sagesse dans la vie", et qui représente bien certaines parties de ce roman, en tout cas c'est à cette citation que je pensais lorsque je le lisais, surtout dans sa première moitié :
La solitude offre à l'homme intellectuellement haut placé un double avantage : le premier, d'être avec soi-même, et le second de n'être pas avec les autres. On appréciera hautement ce dernier si l'on réfléchit à tout ce que le commerce du monde apporte avec soi de contrainte, de peine et même de dangers. " Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls ", a dit La Bruyère. La sociabilité appartient aux penchants dangereux et pernicieux, car elle nous met en contact avec des êtres qui en grande majorité sont moralement mauvais et intellectuellement bornés ou détraqués. L'homme insociable est celui qui n'a pas besoin de tous ces gens-là. Avoir suffisamment en soi pour pouvoir se passer de société est déjà un grand bonheur, par là même que presque tous nos maux dérivent de la société, et que la tranquillité d'esprit qui, après la santé, forme l'élément le plus essentiel de notre bonheur, y est mise en péril et ne peut exister sans de longs moments de solitude.

samedi 26 juillet 2014

Le refus, Imre Kertész


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Autobiographie romanesque à la troisième personne, Le Refus est la pièce centrale d'un triptyque de "l'absence de destin" également composé d'Être sans destin et de Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas. Le Refus est d'abord celui des éditeurs de la période stalinienne en Hongrie qui rejettent le roman Être sans destin. Empêché de rendre publique son approche littéraire de l'expérience concentrationnaire, Kertész entre dans une sorte de douloureuse paralysie. Le Refus est ensuite celui de l'écrivain qui n'abandonne pas et reprend la plume. La deuxième partie du roman raconte l'histoire d'un personnage étrange qui revient dans sa ville après une longue absence et se confronte aux nouveaux maîtres du pays... Souffrance, lucidité, ironie, refus de tout totalitarisme : tels sont les éléments essentiels de l'oeuvre d'Imre Kertész. Et telle est la valeur universelle de son art.

Le début de ce roman me rappelle Beckett : "Le vieux se tenait devant le secrétaire. Il réfléchissait. C'était le matin. (vers dix heures, à peu près.) À cette heure-là, le vieux avait l'habitude de réfléchir. Comme il avait beaucoup de soucis, le vieux, il avait matière à réflexion. Mais il ne réfléchissait pas à ce à quoi il aurait dû réfléchir. On ne peut pas savoir exactement à quoi il réfléchissait. On voyait seulement qu'il réfléchissait, pas ses pensées." Molloy, Malone, l'Innommable, peu importe le personnage de Beckett, peu importe son narrateur, l'incipit de ce livre rappelle Beckett. Ses phrases sèches, ses répétitions, son talent de prosateur, la capacité de l'auteur à pénétrer dans l'esprit des personnages, même si Kertész ne peut rentrer dans les pensées du vieux. Mais ensuite, pour Kertész, cela devient davantage personnel, alors que Beckett est plus dans l'imaginaire avec sa splendide imagination. Beckett n'est pas seulement un écrivain, il est aussi un artiste dans la plus pure tradition. Kertész se limite au rôle d'écrivain, même si on ne peut lui enlever qu'il en est un très grand. Il a vécu les camps de concentration, en plus de la dictature communiste. Il est nihiliste (il a écrit un livre sur l'enfant qui ne naîtra pas). Comme la présentation de l'éditeur en fait mention, il est "écrivain de l'ombre pendant quarante ans" et "a reçu le prix Nobel de littérature en 2002". Les descriptions, du moins dans la première partie, sont longues, criblées de parenthèses pour ajouter au visuel de ce qu'il veut décrire. Les parenthèses dans la première partie, la partie "du vieux", agissent en système. En voici un exemple : " «Mais j'ai accepté», ajouta-t-il (en pensée) (comme s'il n'avait pas eu le choix) (alors qu'on a toujours le choix) (même quand il n'y en a pas) (et c'est toujours nous-mêmes que nous choisissons, comme on peut le lire dans une anthologie française) (que le vieux gardait sur l'étagère fixée au-dessus du fauteuil placé au nord du poêle en faïence qui occupait le coins sud-est de la pièce) (mais alors qui est celui qui choisit en nous, pourrait-on se demander) (à juste titre)". Plusieurs passages sont semblables à cet exemple type. Aussi, toujours dans la première partie, la plus intéressante selon moi, l'auteur revient sur des descriptions antérieures pour en rajouter, après quelques pages nous savons seulement que "le vieux" réfléchit, mais on n'est pas plus avancé dans l'action. Aussi, voyez la technique pour décrire "le vieux" tout en ne le décrivant pas, mais en parlant plutôt d'une pensée philosophique importante : "le plus simple serait probablement de dire son âge (si nous n'avions pas horreur de certitudes aussi douteuses qui changent d'une année à l'autre, d'un jour à l'autre, voire d'une heure à l'autre) [...]". Les écrivains qui "suspendent" le temps avec de longues descriptions qui débouchent sur de longues réflexions sont, la plupart du temps, les plus profonds. Et Kertész en fait partie. Après plusieurs passages qui demandent réflexion, Kertész enchaîne tout de suite sur une autre : "Quand on porte une bonne cinquantaine d'années sur les épaules, soit on se plie, soit on reste debout et on s'accroche (à l'hameçon du temps dirait-on)". Cet écrivain permet une lecture en profondeur de son œuvre. Voici un autre passage qu'il écrit tout de suite après les deux précédents : "Le vieux se sentait - et on ne peut pas nier qu'il avait toutes les raisons pour cela - comme un vieux à qui plus rien ne peut arriver, rien de nouveau, ni de bon ni de mauvais (l'un-peu-mieux et l'un-peu-pire ayant toutefois des chances inégales)". C'est une partie de la théorie nihiliste, laquelle ne voit pas de sens à la vie, la lumière étant proche du néant, et les deux s'équivalent parfois et ainsi, ce que l'on pense égal souvent ce que l'on vit et de plus, comme le disait Schopenhauer : "Ni aimer ni haïr comprend la moitié de toute sagesse ; ne rien dire et ne rien croire, voilà l'autre moitié."

Quant à la suite du roman, elle nous dévoilera que le vieux écrit des livres, qu'il est, on peut le supposer, Imre Kertesz lui-même, et "Le refus" se transformera pour devenir multiple, total, universel. La narration évoluera, l'histoire aussi deviendra "autre". En fait, la deuxième partie, avec une histoire nouvelle, des personnages différents, deviendra très étrange surtout lorsqu'on se rendra compte qu'elle emprunte à la première. Nous saurons par contre, dès le départ de ce deuxième roman, qu'il est écrit par un personnage familier. Le style, tout en ayant sa propre identité, empruntera un peu à tous (de Beckett à Proust en passant par Tolstoï, Joyce et Kafka entre autres) ce qui fera du "Refus" un roman mondial. La deuxième partie, l'histoire de Köves, le roman dans le roman, qui est divisée en neuf chapitres, est un peu moins originale et intéressante que la partie du "vieux" mais pourrait être lue indépendamment de l'autre partie.

Alors, pour terminer, j'ai trouvé ce roman extraordinaire, et en plus de tous les noms cités plus haut, je rajouterais celui de Paul Auster qui pourrait servir de comparaison avec Kertész et son "Refus", notamment avec les mises en abyme, la création d'une œuvre littéraire comme thème principal, les différents personnages qui sont en fin de compte l'auteur lui-même, etc. "Le refus" est certainement l'un des meilleurs livres que j'ai lus dans les dernières années, une réussite totale.

vendredi 18 juillet 2014

Enfance. Adolescence. Jeunesse, Tolstoï


Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: Ce classique de la littérature de l'enfance a été écrit par un très jeune homme pour qui le souvenir n'est pas lié à la nostalgie, à l'attendrissement poétique, mais qui voit dans l'écriture le seul moyen de se libérer de ses chaînes et d'aborder l'âge d'homme. D'où le ton si particulier de ce livre, sa tension, son étrange et presque aveuglante vérité, son parfum de fraises sauvages. Enfance, Adolescence, Jeunesse est aussi un des tableaux les plus évocateurs qu'un écrivain nous ait laissés de la Russie du XIXe siècle : la campagne et la vie urbaine, Iasnaïa Poliana et les tavernes de Moscou, les nourrices, les précepteurs, les étudiants, les princes, les bals, le jeu, les maîtres et les esclaves.

Tolstoï s'est déjà inspiré de faits divers pour ses romans ("Anna Karénine" s'inspire de l'histoire d'une femme qui s'est jetée sous un train et que Tolstoï avait entendu parler) et de faits historiques ("Guerre et paix" est bien entendu inspiré par les guerres napoléoniennes en Russie). Arrivé à maturité, ce géant des lettres commença à écrire de plus courts récits, qui sont, selon les spécialistes, d'une perfection sans nom. Harold Bloom a comme préféré "Hadji-Mourat" alors que "La mort d'Ivan Ilitch" est souvent perçue comme une des meilleures histoires de la littérature mondiale, la plus grande histoire de la souffrance d'un homme. On entend moins souvent parler du présent livre, celui où Tolstoï retrace les premières années d'un jeune, que l'on peut supposer, en réalité, être nul autre que lui-même. J'ai déjà lu la grande biographie d'Henri Troyat sur Tolstoï, et même si ce bouquin critiquait Tolstoï durement en l'accusant de ne pas exercer ce qu'il prêche, (accusation injustifiée selon moi), et même s'il prenait position alors que le but de la biographie est de rester neutre, Troyat a quand même fait un travail titanesque en écrivant plus de 1000 pages sur le sujet. Personnellement, je considère Léon Tolstoï comme le plus grand humain à avoir foulé cette terre parce que non seulement était-il un grand écrivain et un grand intellectuel, mais il était un homme "total" en ayant des capacités autant physiques qu'intellectuels et si l'on rajoute à cela sa conscience sociale avec ses sympathies anarchistes, en plus de ses idées philosophiques et spirituelles, je ne vois pas qui pourrait rivaliser avec lui.

Aussi, je préfère les biographies directement écrites par le sujet principal (même lorsqu'elles sont très romancées comme ici) parce que peu importe si le risque d'idéalisation est grand (de toute façon ce risque est présent lorsqu'elle est écrite par une personne tierce), l'écrivain de sa propre biographie a vécu ce dont il parle, en a été témoin et est donc le mieux placé pour en parler. Dans "Enfance. Adolescence. Jeunesse", (trois récits parus séparément), Tolstoï, grand humaniste, parvient à restituer les tourments de l'enfance. Et le principal, c'est celui d'être jeune, petit, vulnérable : "C'est entendu, je suis petit, songeai-je, mais pourquoi vient-il m'inquiéter? Pourquoi ne chasse-t-il pas les mouches près du lit de Volodia?" On retrouve ce genre de questionnement dans ce livre. Il n'y a rien de compliqué, mais tout est juste. Lorsqu'on lit ce livre au premier niveau, tout se rapproche du romanesque avec ses personnages inventés, sa narration, sa forme, etc. Mais en réalité, plusieurs éléments sont les mêmes que ceux qu'on retrouve dans la vie de Tolstoï. On assiste à la formation d'un bourgeois, Tolstoï était comte, qui plus tard dans sa vie voudra libérer les masses, lui qui a été le premier propriétaire terrien de la Russie à se départir de ses terres au profit des moujiks. Je me rappelle avoir lu dans la biographie de Troyat que Lénine lui-même avait signé la lettre qui permettait à la famille de Tolstoï de quitter la Russie lors de la révolution bolchevique de 1917 (Tolstoï était déjà mort). Il est manifeste que Tolstoï a fait appel à ses souvenirs enfouis pour écrire ces trois livres et voici le résultat lorsque la narration se met à décrire la mère du héros : " Tant de souvenirs du passé surgissent lorsqu'on essaye de ressusciter en imagination les traits d'un être aimé qu'on voit ceux-ci confusément à travers ces souvenirs comme à travers des larmes. Ce sont...les larmes de l'imagination. Lorsque je m'efforce de me rappeler ma mère telle qu'elle était à cette époque, je vois seulement ses yeux marron, qui exprimaient toujours la même bonté et le même amour, un grain de beauté qu'elle avait sur le cou, un peu plus bas que l'endroit où bouclaient de petits cheveux, son étroit col blanc orné de broderies, sa main sèche et tendre qui me caressait si souvent, que si souvent je baisais ; mais l'expression d'ensemble m'échappe."

Le problème avec ces trois livres qui forment une trilogie, c'est qu'ils n'ont pas vraiment d'assise, de public, etc. Il y a parfois des passages qui se rapprochent du romantisme, mais la plupart du temps le réalisme que l'on connaît de Tolstoï triomphe. Ceux qui aiment les romans plus légers, les romans jeunesses s'ennuieront avec ce classique et les érudits y trouveront un Tolstoï moins habile, trop jeune, trop puéril, même s'il parle de Schelling, qu'il a déjà des questionnements philosophiques, etc. Pour ma part, j'ai quand même apprécié parce que j'avais tout lu de cet écrivain et ce livre vient compléter une partie de lui qui me manquait. Ses origines personnelles, mais surtout littéraires. Sous des dehors de fiction, je crois que ce livre nous dévoile le vrai Tolstoï comme jamais. Comme tous ses romans, celui-ci n'a pas de début, de milieu, de fin. Ses récits commencent toujours abruptement, et il découpe son histoire en scènes où l'on suit une partie seulement de la vie des protagonistes. Et la beauté de ce livre, c'est qu'on peut voir qu'à un jeune âge, il avait déjà son style d'écriture particulier, tout en retenue, sans la fougue de Dostoïevski, mais plutôt avec une maîtrise et des descriptions simples et justes. Si vous n'êtes pas un grand amateur, et connaisseur de Tolstoï, je ne vous recommande pas cet ouvrage parce que vous ne pourrez pas faire de liens entre la fiction et la vie réelle de ce génie.

mercredi 9 juillet 2014

Patrimoine, Philip Roth


Ma note : 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Ce récit, écrit à la première personne, raconte la lente maladie du père de l'auteur âgé de quatre-vingt-six ans, sa lutte obstinée pour vaincre la tumeur au cerveau qui finira par l'emporter. Dans ce combat contre le drame de la vieillesse, le fils guide et assiste le père jusqu'à s'identifier à lui. Patrimoine est une histoire vraie (comme le précise le sous-titre) dont Herman, le père, plus encore que le fils, est le barde. Une histoire cruelle et émouvante, que l'intégrité d'Herman, son refus de l'héroïque et de l'édifiant préservent pourtant de la complaisance et du sentimentalisme. Un récit qui proclame l'infinie complexité et la permanence de la vie, la nécessité de se souvenir, de ne rien oublier, car «être vivant, c'est être fait de mémoire. Si un homme n'est pas fait de mémoire, il n'est fait de rien». Une élégie d'horreur et de compassion, mais aussi d'amour.

Mes écrivains vivants préférés sont Elfriede Jelinek et Philip Roth. Alors que la Prix Nobel de littérature Jelinek a la sexualité et la violence comme thèmes principaux de l'ensemble de son œuvre, Philip Roth se permet d'écrire sur des sujets un peu plus légers, et vend donc davantage de romans, en ayant la sexualité et la littérature comme thèmes qu'il affectionne particulièrement, et presque tous ses romans placent en relation des personnages torturés par le sexe et la littérature. Le roman central à ces deux thèmes est "Professeur de désir". "Patrimoine" est différent même si l'auteur a déjà écrit sur ce sujet. Premièrement, il est un récit biographique qui est restreint dans le temps (il couvre globalement la fin de la vie du père de Philip Roth). Aussi, les deux thèmes préférés de l'auteur sont effacés derrière ce sujet qui n'y collait pas vraiment et le livre laisse donc la grande place à son père et la maladie qui l'assaille. Philip Roth sort un peu de son "moi", (mais pas tout à fait), ce "moi" qui devient une obsession dans ses autres livres. En fait, ses livres pourraient tous porter le titre d'un de ses romans : "Ma vie d'homme".

"Mon père qui, au seuil de sa quatre-vingt-sixième année, n'y voyait pratiquement plus de l'œil droit, mais par ailleurs jouissait d'une santé phénoménale pour un homme de son âge, fut alors frappé par ce que le médecin de Floride diagnostiqua, à tort, comme la maladie de Bell, une infection virale entraînant la paralysie, généralement temporaire, de l'un des côtés du visage." Après cette phrase sévère, on commence à reconnaître l'ironie de Roth : "À l'aéroport de West Palm, il s'était senti tellement en forme qu'il n'avait même pas pris la peine de recourir aux services d'un porteur (d'ailleurs, il aurait dû le gratifier d'un pourboire) [...]" Le père de Roth est un vrai pingre. Il a été directeur de compagnie d'assurance une bonne partie de sa vie. Et il est paralysé son père. Le grand-père avait déjà eu ce problème. Philip Roth lui-même aura un infarctus à 56 ans, et ce sera suivi d'un quintuple pontage coronarien, mais il se porte encore à merveille, aujourd'hui octogénaire. Sa mère est décédé d'un infarctus au début des années 80. Son père devient sourd de l'oreille droite. Lui qui avait déjà l'œil droit déficient. Il a de la difficulté à boire, à parler. Il a deux cataractes et ne voit presque plus. Les médecins finissent par découvrir le pire, ce qui cause tous ces maux : "Mon père avait une tumeur au cerveau, une «tumeur massive» [...] Harold fut catégorique : «De toute façon, ces tumeurs finissent par tuer»". À travers ces horreurs, on retrouve un peu de la grande culture littéraire de Philip Roth, ancien professeur de littérature à l'université : "Il me semble qu'en se recueillant sur une tombe, on a des pensées plus ou moins analogues aux pensées de tout le monde et qui, l'éloquence mise à part, ne diffèrent guère de celles de Hamlet perdu dans la contemplation du crâne de Yorick." Comme quoi, même lorsqu'il écrit dans une forme et sur un sujet éloignés de ses habitudes, il ne peut échapper à la littérature.

Malgré l'originalité de ce livre quand on le place dans l'œuvre de Philip Roth, il est quand même proche de son roman "Exit le fantôme", lequel avait son alter ego littéraire comme personnage principal au crépuscule de sa vie, vieux et malade, et qui avait eu une dernière pulsion de vie, de plaisir, et avait donc redécouvert ces plaisirs depuis longtemps disparus. Ici, l'histoire est plus sombre. Le père de l'écrivain est trop vieux et trop malade pour tout cela, et Roth se concentre ainsi sur ses symptômes, sa souffrance. Philip Roth se permet quand même de parler un peu de sa vie pendant le déroulement de la longue agonie, alors qu'il était en relation avec Claire Bloom, l'actrice britannique qui le condamna publiquement quelques années plus tard en le dépeignant comme un pauvre type.

Certains disent qu'un écrivain n'écrit réellement qu'un seul livre dans sa carrière. Et j'endosse totalement cela. L'important c'est qu'il soit bon. Je parlais d'Elfriede Jelinek au début de ma chronique parce qu'elle est, avec Philip Roth, une des seules écrivaines à rentrer dans cette catégorie de l'écrivain d'un seul écrit, mais d'un excellent et je pense que ces deux auteurs seront encore lus dans deux cents ans. Quant à Martin Amis, il disait que la littérature est une guerre contre les clichés. Je n'ai jamais lu Amis, et je ne suis pas certain que je vais le faire, mais je crois que Philip Roth, à travers son œuvre, a bien compris ce message. Même lorsqu'il décrit une histoire vraie, il va au-delà des lieux communs qu'on entend sur la maladie.

En terminant, j'ai trouvé ce livre exceptionnel, mais selon moi, on doit avoir lu l'ensemble de son œuvre avant de s'y attaquer. Je conseillerais de le lire en dernier comme je l'ai fait. Roth est un maître de la biographie (fictionnelle, romancée, etc.) et même s'il exploite ici un genre différent (celui du fait, du réel) on reconnaît sa maîtrise et sa précision du détail que les autres écrivains ne peuvent qu'admirer sans pouvoir l'atteindre. Il est déjà un classique !

lundi 30 juin 2014

Autres rivages, Vladimir Nabokov


Ma note : 8/10

Voici la quatrième de couverture: Voici l'autobiographie de Vladimir Nabokov, dans l'édition révisée et augmentée parue aux États-Unis sous le titre Speak, Memory, an Autobiography revisited et comprenant la préface inédite de sa traduction russe. De toutes ses œuvres écrites en anglais, l'auteur n'a choisi de retraduire lui-même en russe que celles qui lui tenaient particulièrement à cœur : Lolita et Autres rivages. Livre nostalgique sur une Russie disparue, Autres rivages restitue avec une magie éblouissante l'enfance de l'auteur et son exil européen : «Comme le cosmos est petit (une poche de kangourou le contiendrait), comme il est dérisoire et piteux comparé à la conscience humaine, à un seul souvenir d'un individu et à son expression par des mots ! Peut-être suis-je attaché à l'excès à mes toutes premières impressions, mais après tout je leur dois de la reconnaissance. Elles m'ont montré le chemin d'un véritable Eden de sensations visuelles et tactiles.»

Vladimir Nabokov, l'un des plus grands romanciers du 20e siècle, est depuis quelque temps un écrivain que je vénère au plus haut point, après avoir découvert le stupéfiant "La défense Loujine" et l'avoir relu tout de suite après, pour en saisir davantage la poétique de la prose qui m'avait enchanté. Cette autobiographie qui a pour titre "Autres rivages" en a fait presque autant, et voyons maintenant de quoi il en retourne...

L'incipit du livre réussit à nous convaincre que cette autobiographie sera aussi magistrale que ses romans : "Le berceau balance au-dessus d'un abîme, et le sens commun nous apprend que notre existence n'est que la brève lumière d'une fente entre deux éternités de ténèbres. Bien que celles-ci soient absolument jumelles, l'homme, en règle générale, considère l'abîme prénatal avec plus de sérénité que celui vers lequel il s'avance (à raison d'environ quatre mille cinq cents battements de cœur par heure)." Il faut s'être essayé à l'écriture de la prose (de fiction ou biographique) pour savoir à quel point il est difficile de parvenir à trouver son style propre, et qui plus est, à trouver profondément en nous une sorte de magie de l'écriture, un don de Dieu, comme celui de Vladimir Nabokov. Le tout converge vers une puissance de la pensée que l'on peut capter si on lit, et surtout, si on relit profondément les génies comme Nabokov. Choisir ses lectures c'est surtout en laisser tomber, et savoir choisir les bons auteurs à lire est d'une extrême importance pour espérer comprendre, un jour, cette puissance de leur pensée. Cette autobiographie nous permet de plonger dans la formation de ce génie, surtout dans son enfance. "Autres rivages" retracent donc le parcours de Nabokov d'avant sa période "anglaise", donc de sa jeunesse. Nabokov a été élevé dans trois langues ce qui fait de lui un parfait trilingue. Il vient d'une famille d'aristocrates, mais il a dû fuir la Russie de la révolution de 1917. Nabokov avoue dans ce livre avoir eu des hallucinations dans sa vie, ce que, j'imagine, l'a peut-être aidé à devenir romancier. Plus tard, Nabokov a été enseignant et ses élèves se souviennent de lui entre autres pour sa haine de Freud. On la retrouve dans le livre : "[...] je rejette absolument le monde foncièrement médiéval, mesquin et commun, de Freud, avec sa recherche maniaque de symboles sexuels [...]". Comme plaisanterie il dit en entrevue que la seule chose qu'il donne à Freud c'est d'être un excellent écrivain de fiction...Nabokov nous donne des pistes pour savoir comment lire, et plus particulièrement, comment écrire une autobiographie. Il dit : "S'attacher à suivre des dessins thématiques de ce genre à travers sa propre existence, tel doit être, à mon avis, l'objet d'une autobiographie." Juste avant, il racontait la symbolique d'une allumette dans sa vie (et celle de son père) et la relation entre ces allumettes et la chute de sa famille, de ces années qui ont suivi la prise de pouvoir des bolcheviks. Ce tragique destin hantera la biographie, du début à la fin, même si l'action de ce livre se passe en grande partie avant cet événement crucial. Les grands romanciers russes du 20e siècle ont été persécutés d'une manière ou d'une autre par le pouvoir communiste, à commencer par Nabokov lui-même, et ensuite Soljenitsyne, et dans une moindre mesure Boulgakov.

De l'avis de plusieurs professeurs et spécialistes de littérature, Nabokov est un très grand romancier mais un bien piètre essayiste. Je craignais donc pour la qualité de cette œuvre parce qu'elle est très proche de l'essai, la construction de chaque chapitre est un petit essai sur la vie de l'écrivain. Par chance, mes craintes n'étaient pas fondées et j'ai finalement adoré cette lecture. Nous ne sommes pas en présence d'une biographie traditionnelle, d'un style médiocre comme les politiciens en écrivent (même si la plupart du temps ce ne sont pas eux qui l'écrivent). Elle se lit plutôt comme les meilleurs romans, elle est écrite avec subtilité et la prose nous éblouit, nous saisit. En parallèle de cette lecture, je lisais "Ada ou l'Ardeur" le roman pour lequel Nabokov voulait qu'on se rappelle de lui. Et ce fut un des meilleurs romans que j'aie lus dans ma vie, courrez vite le lire...

vendredi 20 juin 2014

Les enfants Tanner, Robert Walser


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: «De tous les endroits où j'ai été, poursuivit le jeune homme, je suis parti très vite, parce que je n'ai pas eu envie de croupir à mon âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question étaient de l'avis de tout le monde ce qu'il y avait de plus relevé dans le genre, des bureaux de banque par exemple. Cela dit, on ne m'a jamais chassé de nulle part, c'est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en quittant des emplois et des postes où l'on pouvait faire carrière, et le diable sait quoi, mais qui m'auraient tué si j'étais resté. Partout où je suis passé, on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m'a aussi prédit un sombre avenir, mais toujours on a eu le geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière.» Robert Walser est né en 1878, à Bienne, dans le canton de Berne. Il avait sept frères et sœurs. Il publie son premier roman, Les enfants Tanner, en 1907. Son deuxième roman, Le commis, paraît en 1908, et en 1909 L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten). Il écrit ensuite des poèmes et des nouvelles, dont La promenade, qui date de 1917. Son dernier livre, La rose, paraît en 1925. En 1929, il entre dans une clinique qu'il ne devait plus quitter. Il meurt en 1956, le jour de Noël.

On commence par suivre un jeune homme qui veut être libraire. Il, (on pourrait dire Robert Walser parce que ce premier roman est très autobiographique, comme l'était "L'institut Benjamenta" et dans une moindre mesure "Le brigand"), donc, il décide de jouer franc-jeu lors de sa rencontre avec l'employeur : il avoue avoir été destiné à la vie de bureau pour se rendre compte que son destin était tout autre. Cette vie austère n'est pas faite pour un poète comme Walser. L'honnêteté du jeune homme plaît à l'employeur et il obtient un essai de huit jours. On apprendra plus tard qu'il quittera après ces huit jours. Ensuite, la narration nous dévoile le nom du personnage de Walser : Simon. Et l'on peut supposer que son patronyme soit Tanner. Simon Tanner. Pendant ce temps, un des frères de Simon se fait du souci pour lui. Il lui souhaitait un bon emploi, de la stabilité, bref ce qui faisait son malheur. Le frère de Simon est un homme honorable, le docteur Klaus. Mais là où ce roman est intéressant, comme tout ce que fait Walser, est que l'on sent la présence du narrateur supposément neutre. Il prend position, subtilement, comme s'il arrivait au-dessous du texte, pour critiquer le style de vie du docteur Klaus, qu'il considère comme une prison, alors qu'avec Simon, il est tendre, comme s'ils étaient la même personne, ce qu'ils sont en réalité. "Le docteur Klaus, s'obligeait bien de temps en temps à une certaine forme d'insouciance, très mesurée, mais il réintégrait bien vite ses devoirs gris et tristes comme une prison." Le questionnement sur la liberté du poète contre la prison du carriériste parcourt tout le roman et fut, en somme, ce qui conduit Robert Walser à se retirer du monde, en plongeant dans le tumulte de la création. C'est le carriériste malheureux qui s'en fait pour le poète, qui lui, recherche une certaine paix intérieure. L'un, le carriériste, le fait pour l'honneur, la gloire, l'extérieur alors que l'autre le fait pour le bonheur en tant que tel mais aussi pour sa propre conscience et non celle des autres. Le docteur Klaus est en réalité perdu sans qu'il le sache tout à fait, et Walser le décrit comme l'esclave de la société. Même s'il se sait malheureux, le docteur Klaus pense avoir une conscience de soi tellement haute pour pouvoir dicter la vie de son frère Simon. Le roman prend la forme d'une recherche d'espérance pour Simon. Ce dernier recherche des emplois seulement pour le maintenir en vie et sa recherche est vraisemblablement beaucoup plus profonde. C'est une recherche de son être. Simon est un factotum qui attend le bon moment pour tout arrêter.

Le roman abordera aussi la relation entre les trois frères, de leur sœur, et de son copain le jeune poète Sébastien. Ils auraient aussi un mystérieux quatrième frère. Donc, en plus de Klaus, nous suivrons Kaspar qui n'est peut-être pas aussi insignifiant que le docteur Klaus, bien qu'il n'ait pas l'esprit libre de Simon. La sœur de Simon est davantage en symbiose avec lui, et ces deux personnages, Simon et sa sœur, rejoignent la pensée de Walser, alors que Sébastien est là pour représenter le métier de Walser. Ces trois personnages, de même que Walser lui-même, ont un amour indéfectible pour la liberté, la poésie. Kaspar est sur la bonne voie de les rattraper, et même de les dépasser (par son métier), mais Klaus le carriériste, l'esclave, est complètement dans les limbes. Alors que les frères Karamazov de Dostoïevski avaient tous une métaphysique différente, les frères Tanner ont tous un style de vie qui leur est propre et cela, indubitablement, finit par les distancer les uns des autres, comme ce fut le cas dans le roman de Dostoïevski.  

Avec ce livre, Walser parvient à résumer parfaitement la vie de la plupart des écrivains. Ce n'est pas surprenant qu'il soit l'idole de plusieurs d'entre eux, et qu'on pourrait dire qu'il est l'écrivain des écrivains. C'est une passion qui demande beaucoup de temps et elle est, dans une large mesure, incompatible avec la vie normale en société, avec le quotidien banal, d'une insignifiance crasse. Nietzsche disait : "Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui." Le poète doit en quelque sorte se distancer de ce troupeau le plus possible. Emily Dickinson, quant à elle, disait que "Le rivage est plus sûr, mais j’aime me battre avec les flots.". Les textes de Walser, et encore plus sa vie réelle, fondamentalement, tourne tous autour de ce questionnement. Finalement, j'ai grandement aimé ce roman, notamment parce que Walser se pose au-dessus de la critique - éculée - du capitalisme. La critique de Walser est de loin plus profonde parce que c'en est une de l'être en tant qu'être. Par contre, il ne parvient pas, comme "L'intitut Benjamenta" n'était pas parvenu à le faire, à rejoindre, sur le plan de la puissance romanesque, son chef-d'oeuvre ultime, et un de mes romans préférés à vie, "Le brigand".

mercredi 11 juin 2014

Le gaucho insupportable, Roberto Bolaño


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: L'univers inquiétant et fantaisiste de ces cinq nouvelles est du meilleur Bolaño. Des lapins sauvages et féroces investissent la pampa ; des rats s'entretuent ; des poètes tristes errent dans la nuit tandis qu'un écrivain argentin plagié se rend à Paris sur les traces du coupable, qui est aussi son meilleur lecteur. Dans cet univers entre onirisme, humour noir et violence latente, des doubles et des triples de l'auteur se combattent dans des jeux de miroirs déformés. Figurent aussi deux conférences où Bolaño parle de lui, de sa mort, de son amour violent de la littérature et de la vie : deux textes magnifiques et émouvants, " Littérature + Maladie = Maladie " et " Les mythes de Chtulhu", où il cingle la littérature récente, les écrivains qui déshonorent leur art. Drôle, cruel, polémique et émouvant, ce recueil, remis à son éditeur quelques jours avant sa mort, nous montre Bolaño au sommet de son art.

Les deux conférences qui se retrouvent à la fin de ce recueil de cinq nouvelles sont d'une pertinence certaine même si je m'abstiendrai d'en parler. Il vaut mieux que vous les découvriez vous-même (si vous n'avez pas lu "Entre parenthèses"). Entre autres, il parle de la proximité des écrivains et du pouvoir, comme Gabriel Garcia Marquez qui était ami avec Fidel Castro et Bill Clinton en même temps (il faut le faire). Bolaño n'est pas tendre à son endroit...

Jim : Dans ce court premier texte du recueil de quatre pages seulement, le narrateur nous présente Jim, son ami Nord-Américain. Jim est triste, ses voyages à l'étranger sont même plus courts que prévus. "La poésie, en quoi elle consiste, Jim ? lui demandaient les enfants mendiants de Mexico. Jim les écoutait en regardant les nuages puis se mettait à vomir." Jim est un ancien combattant qui est devenu poète. Il veut d'une poésie courant et banale. En guise de clin d'œil, je crois que Bolaño aurait pu appeler cette intéressante nouvelle "Le poète sauvage".

Le gaucho insupportable : Hector Pereda est avocat. Selon ses proches, il fut un père attentif et affectueux. Il accéda au titre de juge mais fut déçu et se consacra pendant quelques années aux voyages et à la lecture. Arrivé à la retraite, il change peu à peu : "Buenos Aires est en train de sombrer, répondit Pereda." Cette prédiction lui donna raison. En effet, quelques jours plus tard, l'économie de l'Argentine s'effondra. Il part vivre à la campagne, rencontre les "gauchos", mais les lapins commencent à se faire plus nombreux et cela l'inquiète...La force de cette nouvelle est surtout dans son style d'écriture et l'ambiance que Bolaño réussit à créer.

Le policier des souris : Le narrateur s'appelle José (pepe le flic), il est évidemment un policier (peut-être pas comme vous le pensez par contre) et il est aussi le neveu de Joséphine la cantatrice. La nouvelle prend un tournant fantastique très tôt au cours du récit, ou plutôt, on se rend compte que les protagonistes sont des souris, des rats, qui vivent dans un monde qui ressemble au nôtre et que le flic enquêtera sur la mort de souris, ce qu'il est lui-même : "De temps en temps apparaît une souris qui peint, disons, ou une souris qui écrit des poèmes et qui se met en tête de les réciter." Ce recueil de nouvelles nous offre des textes déjantés, mais le thème de la poésie n'est jamais bien loin. C'est pour cette raison, entre autres, que Roberto Bolaño est mon écrivain préféré. Donc, cette nouvelle en particulier est inquiétante, parfois terrifiante et elle est, dans son ensemble, une allégorie de notre monde en dérive, où les poètes sont trop peu nombreux. La nouvelle "Jim" se rapprochait des "Détectives sauvages" alors que celle-ci à des accointances avec "2666" parce que les cadavres des souris jonchent les égouts comme ceux de "2666" jonchaient les rues.  Cette nouvelle est adressée à Robert Amutio, le très excellent traducteur de Bolaño en français.

Le voyage d'Alvaro Rousselot : Le narrateur décrit Rousselot comme "un agréable prosateur, prodigue en sujets originaux, usant d'un castillan bien construit [...]" Rousselot est plus compliqué que ses fans le pensent. Comme les autres grands lecteurs (et écrivains), il devient une victime de la littérature. Il est plagié par un cinéaste français, où son livre, comme partout ailleurs, avait passé presque inaperçu. Le plagiat s'étend sur plusieurs de ses œuvres, toujours par le même cinéaste. Rousselot s'en va rencontrer Morini, le cinéaste fautif. Ce dernier a une étrange réaction lorsque la rencontre survient...Nous voici en face de thèmes borgésiens avec cette nouvelle : la littérature en relation avec la réalité et tout cela dans un paradigme de l'imaginaire. Donc : littérature, réalité, imaginaire. Notamment, elle est très proche de "Pierre Ménard, auteur de Quichotte" de Borges. Elle a aussi quelques liens avec "2666" de Bolaño, surtout le sujet de cet écrivain qui est vénéré par quelques lecteurs très enthousiastes, le fameux auteur culte...

Deux contes catholiques : Le premier conte de cette partie se nomme "La vocation" et raconte la vie d'un être angoissé, qui vit dans la peur et qui raconte sa vie sous forme de journal intime (ou quelque chose qui s'en rapproche) par le prisme du catholicisme parce qu'il veut devenir curé. Il fera une rencontre pour le moins mystérieuse...Alors que le deuxième conte, "Hasard", nous offre la même forme que le premier conte et le narrateur parle d'un asile d'aliénés qu'il fréquentait, de ses tourments psychiques, et nous finissons par découvrir que les deux contes sont peut-être liés, ou bien que tout ceci est un pur...hasard ?

La nouvelle est un genre que j'apprécie de plus en plus, et je ne crois pas que ce soit par accident. J'ai souvent entendu des lecteurs plus âgés qui disaient que plus on avance en âge, plus les courts textes nous satisfont, plus on les comprend, et moins on a besoin de longues phrases, de plusieurs pages pour bien saisir et apprécier un texte. Le roman est souvent "artifice", même si le genre romanesque reste mon préféré entre tous. Inévitablement, il y a des parties moins importantes dans un roman. Cela est intrinsèque à ce genre. Et pour le présent recueil, j'ai adoré. Avant de commencer la lecture, l'éditeur nous avertit que ces nouvelles sont tardives dans l'œuvre de Bolaño. Je ne suis aucunement surpris de l'apprendre, parce qu'il avait atteint un tel niveau de maturité et d'excellence stylistique, que ces nouvelles semblent se démarquer de ses premiers romans. Quoique cet auteur soit un peu meilleur en roman qu'en nouvelle (et qu'en poésie), ce recueil est à lire absolument pour les fans de Roberto Bolaño.

dimanche 25 mai 2014

Le dernier jour d'un condamné, Victor Hugo


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Cette oeuvre est absolument bouleversante. Sans artifice et sans grandiloquence, mais tout simplement, Victor Hugo, armé seulement de son talent, nous fait vivre intensément les derniers instants d'un être que la justice des hommes a condamné à mort. Espoirs et désespoirs, joies et souffrances, le séisme moral que subit cet homme, l'électrochoc de sa fin prochaine révoltent le lecteur. Ce livre est si fort, si intense, si éclatant, qu'au fond de notre âme quelque chose se fêle. Par cette fêlure, Hugo nous instille sa vérité et celle-ci enrobe notre conscience, la ronge de son horreur, nous montre l'ignominie de l'acte qui va être accompli ; et la fêlure devient fissure ; le flot de la verve hugolienne s'engouffre. Puis la fissure devient brèche, la vague de révolte émanant de ce texte nous submerge. A un certain moment de ce récit, l'intensité nous accule et, soit nous fermons le livre pour fuir notre responsabilité, soit quelque chose s'effondre et provoque un grand vide: le vide de la dureté, de la loi du talion. Avons-nous le droit de supprimer l'existence de quelqu'un en retour d'un quelconque crime, ou devons-nous nous faire un devoir de le sauver et d'aider à sa contrition ? Enfin, cet ouvrage de Victor Hugo nous interpelle sur une question toujours d'actualité à travers le monde : a-t-on le droit de supprimer un homme au nom de la loi ? Hugo y répond sans ambages.

L'incipit: "Condamné à mort! Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids!" Le narrateur mourra dans les prochaines heures. Il était rempli de désir, comme tous et chacun, côtoyait le monde d'un regard amusé, son imagination n'avait de limites que ce que le monde pouvait lui apporter, sa liberté plus grande que toutes les prisons du monde. Mais plus maintenant, parce qu'il est captif. Il vit avec "l'idée" toujours présente, l'idée de la fatalité du meurtre contre sa personne. Du fond de son cachot, il repense à son procès, et il raconte en détail la journée du jugement : "L'air vif du matin me ranima. Je levai la tête. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du soleil, découpés par les longues cheminées, traçaient de grands angles de lumière au faîte des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait beau en effet." Il se souhaitait la mort plutôt que les travaux forcés à perpétuité. " [...] maintenant je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi. " Cela fut son sentiment à la suite du prononcé de mort. Il ne le quittera plus, il sera coupé du monde. Les condamnés à mort deviennent aliénés de leur moi, et par-dessus tout de la vie. Nous apprenons aussi qu'il est en train d'écrire le journal de ses souffrances, un thème fort de cette novella.

On sent que plus l'histoire avance, plus il prend conscience de ce qui lui adviendra. Sa conscience se mêle à la nôtre. Un des buts conscients et inconscients de la littérature est de projeter le lecteur dans l'autre, en se coupant du monde le temps de la lecture et ainsi, on parvient mieux à comprendre l'autre qui est si différent de notre moi. En ce sens, "Le dernier jour d'un condamné" est le plus bel exemple qu'offre la littérature. C'est un roman à thèse, contre la peine de mort, où le message politique passe avant tout. Je n'ai jamais entendu Kundera parler de ce roman mais il a déjà dit que ce genre de roman, où le message de transformation de la société est plus important que la littérature en tant que telle, est la pire chose qui puisse arriver au roman. L'exemple qu'il donne est celui de "1984" de George Orwell, qui est un très mauvais roman selon lui. Ainsi, ces auteurs veulent faire passer leur message politique avant l'esthétique du roman, qui lui, doit primer sur tout. Mais il reste, selon moi, qu'Hugo développe sa novella dans un grand style et que le vocabulaire recherché, mais accessible, est une des clés de son esthétique. Même si l'on n'est pas dans le grand lyrisme de ses romans comme "Les misérables", "L'homme qui rit" et "Les travailleurs de la mer", il parvient à nous éblouir tout autant, en nous permettant de rentrer dans la tête d'un condamné à mort et en nous montrant que l'on meurt plusieurs fois lorsqu'on est condamné d'avance.

Contrairement à un Kafka, (pour qui la subtilité de ses nouvelles (et romans) fait partie intrinsèque de son œuvre et où il passe ses messages d'une façon allégorique), Hugo écrit presque toujours des récits non subtils, "évidents", avec une action lourde. Aussi, cette novella de Victor Hugo n'est pas aussi réaliste que "Souvenirs de la maison des morts" de Dostoïevski parce que ce dernier a déjà vécu le bagne et peut donc en parler en toute vérité. Par contre, pour terminer, la relecture de ce classique m'a été bénéfique parce que la première fois, il y a une dizaine d'années, il m'avait laissé froid. Cette fois-ci, j'ai vu l'ampleur du génie hugolien, comme il nous a habitués avec ses romans.

samedi 17 mai 2014

Quasi objets, José Saramago


Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: Quasi objets réunit des textes à la prose sèche et sobre, mais à la charge poétique intense, où nous retrouvons les paysages, les attitudes, les gestes, les mots empruntés à notre univers mais que José Saramago détourne sous la forme de fantaisies qui sont le prolongement de notre réel. Ces récits allégoriques illustrent les grands thèmes de l'œuvre de José Saramago, qui lui ont valu d'être reconnu et traduit dans le monde entier : l'obsession de la fuite du temps, la question de l'identité, le voyage comme parcours, expérience et apprentissage, et enfin la complexité des rapports entre la vérité et la fiction, entre l'être et son désir, entre la nature et le fantastique.

La chaise : 30 pages : Une chaise tombe, ce qui permet à Saramago de nous donner une leçon sur la langue, le style, la poétique. Il nous parle en détail de cette chaise, ce qui en fait, oh surprise, un sujet intéressant. L'auteur nous démontre qu'avec la banalité on peut en faire quelque chose d'extraordinaire comme lorsqu'il avait écrit son chef-d'oeuvre, "L'évangile selon Jésus-Christ", avec de l'encre et du papier selon ses propres mots. La chaise s'apprête à tomber, et l'Anobium continue de ronger...

Embargo : 20 pages : Un homme se réveille lors d'une journée comme les autres, une journée qui commence bien. Il apprend dans le journal que l'embargo est maintenu. C'est l'embargo sur l'essence par les Arabes. L'homme ne cesse d'aller faire le plein, au lieu de travailler. Sa voiture réagit drôlement depuis ce matin. On dirait qu'elle commence à décider par elle-même. Et nous apprenons qu'elle le retient prisonnier... C'est une allégorie sur la débilité qui nous entoure, le quotidien d'un ennui mortel, le fait que les objets, telle l'automobile, nous possèdent alors que nous croyons les posséder.

Reflux : 25 pages : "Plus on était avancé en âge, plus l'impôt était élevé". La construction d'un cimetière est au centre de ce récit, de même que la royauté qui décide de tout dans ce pays. "Mais celui qui craignait les révolutions se mit à redouter le chaos". Nos gouvernements ont une peur bleue de la révolution, et cette nouvelle aborde, entre autres, ce sujet. Même si la mégalomanie en est le thème prédominant. Les morts sont déterrés pour être envoyés au nouveau cimetière. Cette mégalomanie dans sa plus pure folie ! Ainsi, dans une courte nouvelle, Saramago parvient à aborder des thèmes de plusieurs de ses grands romans, comme ses romans (quasi) historiques ("Le roi manchot" entre autres) et ses dystopies comme "Les intermittences de la mort".

Les choses : 60 pages : La plus longue nouvelle du recueil en est une sur le temps, sur les objets qui se dérèglent, et c'est une nouvelle d'anticipation comme "1984" de George Orwell et "La servante écarlate" de Margaret Atwood. Le récit est centré sur un fonctionnaire aliéné par la société dans laquelle il vit, par la bureaucratie, sous un régime totalitaire. C'est une allégorie sur le néolibéralisme qui envahit chaque parcelle de notre vie. Elle traite surtout des classes sociales, où celles-ci sont moins hypocrites que celles de nos sociétés. Elle traite aussi des objets qui deviennent humains, qui prennent une place disproportionnée dans nos vies. Ce récit est d'un genre kafkaïen, absurde. Il représente très bien l'ambiance générale du recueil, son titre, ses thèmes. C'est un croisement entre l'œuvre de Philip K. Dick, de Franz Kafka et de Jorge Luis Borges.

Le centaure : 30 pages : Avec ce texte, nous retrouvons le style d'écriture de Saramago, rempli de beauté, sauvage, organique. Nous suivons un homme et son cheval dans la nature difficile. Mais nous apprenons, au tiers de la nouvelle, de l'existence d'un mystérieux centaure "C'était le dernier survivant de la grande et antique espèce des hommes-chevaux". L'homme, le cheval et le centaure sont trois entités... Une péripétie extraordinaire vient y faire son tour avec l'apparition surprise d'un grand personnage littéraire. Je préfère ne pas en dire trop sur cette nouvelle. Pour le sujet, le fond, contrairement au reste du recueil, ce récit est un peu éloigné de ses œuvres romanesques.

La revanche : 5 pages : Quant à cette dernière nouvelle du recueil, je pourrais presque la recopier au complet tellement elle est courte. "Petite prose" est un meilleur qualificatif pour cette forme. Mais pour résumer en quelques mots, disons qu'un garçon est sur le bord d'une rivière et qu'ensuite il assiste, impuissant, à un étrange rituel sur un porc. Un court exercice de style comme l'a souvent fait Robert Walser.

Commentaire général : On connaît José Saramago pour ses grands romans, mais beaucoup moins pour ses nouvelles. Contrairement à Borges, nous sommes ici dans le fantastique "organique", où la plume sérieuse de Saramago devient vite ironique. Comme Platon qui regardait au ciel (avec "l'idée") et Aristote qui regardait au sol (avec "la nature"), on pourrait dire que Borges (et son "imaginaire") prend la place de Platon et Saramago celle d'Aristote. Quoique j'aie apprécié l'ensemble du recueil, Saramago, contrairement à Borges, est meilleur dans le roman que dans la nouvelle. On le sent quelque peu emprisonné.

jeudi 8 mai 2014

L'évangile selon Jésus-Christ, José Saramago


Ma note: 9/10

Voici la quatrième de couverture: Quelques jours après la naissance de Jésus, les enfants meurent par dizaines à Bethléem. Joseph, lui, a sauvé son fils, laissant accomplir le terrible crime de victimes innocentes. Ainsi débute la vie du prophète, dans la faute et la culpabilité du père, dans la cruauté d’un Dieu aux volontés absolues qui a fait d’un jeune garçon ordinaire l’instrument de sa domination sur le monde.

Je parle souvent de mon idole Harold Bloom sur le blog (entre autres pour que vous lisiez ses deux livres extraordinaires mais non traduits en français que sont "The Western Canon" et "Genius"), et j'en parle encore plus quand je critique José Saramago parce que ce dernier était considéré par Bloom comme le dernier géant de la littérature, une opinion que je partage de plus en plus, depuis que j'ai lu le meilleur de Saramago. Et ce meilleur était "L'année de la mort de Ricardo Reis" de même que "Manuel de peinture et de calligraphie", "L'autre comme moi", "L'histoire du siège de Lisbonne", "Tous les noms", "Les intermittences de la mort" et son plus connu "L'aveuglement", porté au cinéma dans les dernières années. Bien que Bloom ait "L'histoire du siège de Lisbonne" comme préféré (rappelons que Bloom est capable de lire plusieurs livres dans une seule journée ,mais c'est une autre histoire...), il ne cesse de répéter que le chef-d'oeuvre ultime de Saramago est "L'évangile selon Jésus-Christ" (alors que pour ma part je dirais plutôt "L'année de la mort de Ricardo Reis").

Et cette satire de l'histoire de la chrétienté, revisitée par Saramago, commence avec un étrange avertissement de l'auteur (même si l'on est habitué à ce genre de forme lorsqu'on a souvent lu Saramago) : il s'adresse directement aux lecteurs en l'avertissant que tout ce qui suivra tient de l'invention, de l'encre et du papier. En littérature on appelle cela de la métafiction et ici, cette entreprise prend une autre dimension avec la réécriture de la vie de Jésus, sujet sensible s'il en est un. Je me demandais même si Saramago avait voulu y aller en douceur étant donné la délicatesse de la chose ou bien si le narrateur est bel et bien Dieu comme dans l'expression "Le narrateur-dieu"...

Une des forces du roman est évidemment ses personnages principaux qui n'ont certes pas besoin de présentation. On peut dire qu'il y a trois parties dans le roman. L'histoire de Marie et Joseph est la première, celle de Jésus-enfant est la seconde et dans la dernière nous suivons Jésus un peu plus vieux. L'écrivain nous présente un Jésus qui a des frères et des sœurs, notamment Jacques. Il a une relation avec Marie-Madeleine, ce qui n'est pas sans rappeler un best-seller d'un pauvre style. Il nous présente en somme un Jésus naïf mais profondément humain, malgré sa vie hors du commun, où Dieu, son père, prend une grande place mais cela devient équivoque sous la plume de Saramago. Est-il réellement le fils de Dieu ? Une chose est sûre pour moi, c'est que l'histoire de Jésus est au service du style d'écriture de l'auteur et non l'inverse. Saramago l'écrivain, devient donc, avec sa plume resplendissante de fraîcheur et de puissance, plus fort que le seigneur lui-même. Saramago parvient à représenter d'une façon originale l'aspect fantastique du Nouveau Testament. Voyez comment il parle des anges, lorsque le fils de Dieu est crucifié : "Au-dessus de ces vulgarités de milice et de ville fortifiée plane quatre anges, deux représentés en pied, qui pleurent et protestent et se lamentent, à l'exception d'un seul, au profil grave, occupé à recueillir dans une coupe, jusqu'à la dernière goutte, le flot de sang qui jaillit du flanc droit du Crucifié. Dans ce lieu que l'on nomme Golgotha, nombreux sont ceux qui eurent le même destin fatal et nombreux seront ceux qui connaîtront une identique destinée, mais cet homme nu, cloué par les pieds et par les mains sur une croix, fils de Joseph et de Marie, portant le nom de Jésus, est le seul à qui l'avenir concèdera l'honneur de la majuscule initiale, les autres ne seront jamais que des crucifiés mineurs". Le texte de ce roman est le plus travaillé de Saramago, avec "L'année de la mort de Ricardo Reis", et il ne semble avoir fait aucune concession quant à son style, qui lui, est d'une beauté éclatante, encore plus que les évangiles eux-mêmes. Voici un exemple : "Le soleil tarde à paraître, dans tout le champ de l'espace céleste il n'y a pas le moindre signe, même délavé, des tons rougeoyants de l'aurore, pas même une subtile touche rosée ou de cerise pas mûre, rien, sinon, d'un horizon à l'autre, dans la mesure où les murs de la cour lui permettaient de voir sur toute l'étendue d'un immense plafond de nuages bas comme de petits écheveaux aplatis, tous pareils, une teinte violette unique qui, vibrant déjà et s'illuminant du côté où le soleil doit surgir, s'obscurcit progressivement jusqu'à se confondre avec ce qui là-bas subsiste encore de la nuit. De sa vie, jamais Joseph n'avait vu de ciel semblable, [...]".

Dans la même veine que "Caïn", "Le voyage de l'éléphant" et "Le roi manchot" qui sont tous des romans à caractère historique, bien que ce ne soit pas des romans historiques en tant que tels, "L'évangile selon Jésus-Christ" permet à Saramago de libérer encore une fois sa vision ironique de l'histoire. Le présent roman est supérieur aux trois autres selon moi, et on embarque facilement parce que nous connaissons son sujet de fond en comble même si nous ne sommes pas religieux-chrétiens-pratiquants. Saramago a véritablement commencé à écrire à 55 ans et en un aussi court laps de temps, il a réussi à écrire une œuvre magistrale, riche, complexe, vaste, diversifiée, pénétrante d'intelligence. Avec "L'évangile selon Jésus-Christ", il est parvenu à écrire un évangile davantage organique, naturel, matérialiste, réel, littéraire que les évangiles d'origine. On a toutes les raisons de penser que l'évangile de José Saramago est au minimum aussi vrai que les autres...