"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

samedi 26 juillet 2014

Le refus, Imre Kertész


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Autobiographie romanesque à la troisième personne, Le Refus est la pièce centrale d'un triptyque de "l'absence de destin" également composé d'Être sans destin et de Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas. Le Refus est d'abord celui des éditeurs de la période stalinienne en Hongrie qui rejettent le roman Être sans destin. Empêché de rendre publique son approche littéraire de l'expérience concentrationnaire, Kertész entre dans une sorte de douloureuse paralysie. Le Refus est ensuite celui de l'écrivain qui n'abandonne pas et reprend la plume. La deuxième partie du roman raconte l'histoire d'un personnage étrange qui revient dans sa ville après une longue absence et se confronte aux nouveaux maîtres du pays... Souffrance, lucidité, ironie, refus de tout totalitarisme : tels sont les éléments essentiels de l'oeuvre d'Imre Kertész. Et telle est la valeur universelle de son art.

Le début de ce roman me rappelle Beckett : "Le vieux se tenait devant le secrétaire. Il réfléchissait. C'était le matin. (vers dix heures, à peu près.) À cette heure-là, le vieux avait l'habitude de réfléchir. Comme il avait beaucoup de soucis, le vieux, il avait matière à réflexion. Mais il ne réfléchissait pas à ce à quoi il aurait dû réfléchir. On ne peut pas savoir exactement à quoi il réfléchissait. On voyait seulement qu'il réfléchissait, pas ses pensées." Molloy, Malone, l'Innommable, peu importe le personnage de Beckett, peu importe son narrateur, l'incipit de ce livre rappelle Beckett. Ses phrases sèches, ses répétitions, son talent de prosateur, la capacité de l'auteur à pénétrer dans l'esprit des personnages, même si Kertész ne peut rentrer dans les pensées du vieux. Mais ensuite, pour Kertész, cela devient davantage personnel, alors que Beckett est plus dans l'imaginaire avec sa splendide imagination. Beckett n'est pas seulement un écrivain, il est aussi un artiste dans la plus pure tradition. Kertész se limite au rôle d'écrivain, même si on ne peut lui enlever qu'il en est un très grand. Il a vécu les camps de concentration, en plus de la dictature communiste. Il est nihiliste (il a écrit un livre sur l'enfant qui ne naîtra pas). Comme la présentation de l'éditeur en fait mention, il est "écrivain de l'ombre pendant quarante ans" et "a reçu le prix Nobel de littérature en 2002". Les descriptions, du moins dans la première partie, sont longues, criblées de parenthèses pour ajouter au visuel de ce qu'il veut décrire. Les parenthèses dans la première partie, la partie "du vieux", agissent en système. En voici un exemple : " «Mais j'ai accepté», ajouta-t-il (en pensée) (comme s'il n'avait pas eu le choix) (alors qu'on a toujours le choix) (même quand il n'y en a pas) (et c'est toujours nous-mêmes que nous choisissons, comme on peut le lire dans une anthologie française) (que le vieux gardait sur l'étagère fixée au-dessus du fauteuil placé au nord du poêle en faïence qui occupait le coins sud-est de la pièce) (mais alors qui est celui qui choisit en nous, pourrait-on se demander) (à juste titre)". Plusieurs passages sont semblables à cet exemple type. Aussi, toujours dans la première partie, la plus intéressante selon moi, l'auteur revient sur des descriptions antérieures pour en rajouter, après quelques pages nous savons seulement que "le vieux" réfléchit, mais on n'est pas plus avancé dans l'action. Aussi, voyez la technique pour décrire "le vieux" tout en ne le décrivant pas, mais en parlant plutôt d'une pensée philosophique importante : "le plus simple serait probablement de dire son âge (si nous n'avions pas horreur de certitudes aussi douteuses qui changent d'une année à l'autre, d'un jour à l'autre, voire d'une heure à l'autre) [...]". Les écrivains qui "suspendent" le temps avec de longues descriptions qui débouchent sur de longues réflexions sont, la plupart du temps, les plus profonds. Et Kertész en fait partie. Après plusieurs passages qui demandent réflexion, Kertész enchaîne tout de suite sur une autre : "Quand on porte une bonne cinquantaine d'années sur les épaules, soit on se plie, soit on reste debout et on s'accroche (à l'hameçon du temps dirait-on)". Cet écrivain permet une lecture en profondeur de son œuvre. Voici un autre passage qu'il écrit tout de suite après les deux précédents : "Le vieux se sentait - et on ne peut pas nier qu'il avait toutes les raisons pour cela - comme un vieux à qui plus rien ne peut arriver, rien de nouveau, ni de bon ni de mauvais (l'un-peu-mieux et l'un-peu-pire ayant toutefois des chances inégales)". C'est une partie de la théorie nihiliste, laquelle ne voit pas de sens à la vie, la lumière étant proche du néant, et les deux s'équivalent parfois et ainsi, ce que l'on pense égal souvent ce que l'on vit et de plus, comme le disait Schopenhauer : "Ni aimer ni haïr comprend la moitié de toute sagesse ; ne rien dire et ne rien croire, voilà l'autre moitié."

Quant à la suite du roman, elle nous dévoilera que le vieux écrit des livres, qu'il est, on peut le supposer, Imre Kertesz lui-même, et "Le refus" se transformera pour devenir multiple, total, universel. La narration évoluera, l'histoire aussi deviendra "autre". En fait, la deuxième partie, avec une histoire nouvelle, des personnages différents, deviendra très étrange surtout lorsqu'on se rendra compte qu'elle emprunte à la première. Nous saurons par contre, dès le départ de ce deuxième roman, qu'il est écrit par un personnage familier. Le style, tout en ayant sa propre identité, empruntera un peu à tous (de Beckett à Proust en passant par Tolstoï, Joyce et Kafka entre autres) ce qui fera du "Refus" un roman mondial. La deuxième partie, l'histoire de Köves, le roman dans le roman, qui est divisée en neuf chapitres, est un peu moins originale et intéressante que la partie du "vieux" mais pourrait être lue indépendamment de l'autre partie.

Alors, pour terminer, j'ai trouvé ce roman extraordinaire, et en plus de tous les noms cités plus haut, je rajouterais celui de Paul Auster qui pourrait servir de comparaison avec Kertész et son "Refus", notamment avec les mises en abyme, la création d'une œuvre littéraire comme thème principal, les différents personnages qui sont en fin de compte l'auteur lui-même, etc. "Le refus" est certainement l'un des meilleurs livres que j'ai lus dans les dernières années, une réussite totale.

2 commentaires:

  1. Livre très impressionnant, je l'ai lu deux fois, après la trilogie ouverte par Être sans destin. C'est... tellement riche, inhabituel et difficilement envisageable comme monde ! Unique.

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  2. En le refermant je me suis dit que j'allais le relire d'ici la fin de l'année. Et c'est vrai que c'est unique, il a tellement de talent...

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