"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 14 août 2014

La faim, Knut Hamsun


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture:
"La seule chose qui me gênât un peu, c'était, malgré mon dégoût de la nourriture, la faim quand même. Je commençais à me sentir de nouveau un appétit scandaleux, une profonde et féroce envie de manger qui croissait et croissait sans cesse. Elle me rongeait impitoyablement la poitrine ; un travail silencieux, étrange, se faisait là-dedans."
 Knut Hamsun.
"On tourne les feuillets de ce livre étrange. Au bout de peu de temps on a des larmes et du sang plein des doigts, plein le coeur. La faim est le sujet même du livre avec tous les troubles intellectuels qu'entraîne une inanition prolongée. C'est moins un héros de roman qu'un cas de clinique."
 André Gide.

La narration est à la première personne: "C'était au temps où j'errais, la faim au ventre, dans Christiana, cette ville singulière que nul ne quitte avant qu'elle lui ait imprimé sa marque..." Dès le début du roman, on sent que le narrateur est quelque peu effrayé ou à tout le moins angoissé par le présent (ce qui est rare parce que l'angoisse est souvent quelque chose qu'on craint pour l'avenir) : "J'avais été un peu serré dans les derniers temps ; l'un après l'autre, mes effets avaient pris le chemin de «Ma tante», j'étais devenu nerveux et susceptible ; à deux ou trois reprises aussi j'étais resté au lit toute la journée, à cause de vertiges." Dernièrement, j'ai lu un roman où le personnage principal avait un peu les mêmes questionnements, "Les enfants tanner" de Robert Walser. Alors que ce dernier racontait les aventures d'un homme continuellement à la recherche d'un emploi, Hamsun concentre davantage son roman sur les symptômes de la pauvreté plutôt que sur la pauvreté en tant que telle et sur les questionnements métaphysiques que cela peut entraîner comme Walser l'avait fait avec "Les enfants Tanner". Robert Walser, de par son génie, avait réussi à objectiver une théorie de la liberté totale avec la vie de poète que menait Simon Tanner. Avec "La faim", Hamsun décrit surtout les côtés sombres de cette pauvreté matérielle qui elle, peut mener à la maladie. Le narrateur de "La faim" se fait refuser tous les emplois : "Ces multiples refus, ces demi promesses, ces «non» tout secs, ces espoirs tour à tour nourris et déçus, ces nouvelles tentatives qui à chaque fois tournaient à rien, avaient eu raison de mon courage." Il écrit beaucoup : "Tout l'été durant j'avais rôdé dans les cimetières ou dans le parc du Château où je m'asseyais et composais des articles pour les journaux, colonne après colonne, sur les choses les plus diverses : inventions bizarres, lubies, fantaisies de mon cerveau agité." Il essaie tout mais rien ne fonctionne, à l'exception de quelques petits travaux. Il parvient quand même à gagner quelques couronnes et à assouvir sa faim. Mais ensuite, il replonge et commence à perdre la tête, il devient méchant avec les gens vulnérables qu'il rencontre. Il perd le contrôle de sa personne, et l'ambiance créée par Hamsun rend merveilleusement bien la tension interne du narrateur. Son anxiété de départ se change en trouble profond de la personne. Certaines critiques comparent, et avec raison, le personnage de "La faim" avec le Raskolnikov de Dostoïevski qui lui, avait tué sa logeuse et vivait un intense bouillonnement intérieur. Hamsun parvient à décrire le sentiment d'être seul au monde lorsque la perte de contrôle se fait sentir, ce sentiment que le monde poursuit sa course folle joyeusement comme si de rien n'était : "Pas l'ombre de souci dans tous ces yeux que je voyais, pas le moindre fardeau sur ces épaules, peut-être pas une pensée nuageuse, pas une petite peine secrète dans aucune de ces âmes heureuses. Et moi, je marchais à côté de ces gens, jeune, tout frais éclos, et pourtant j'avais oublié déjà la figure du bonheur!" Écrivain du "Traité de la connaissance philosophique", le personnage principal et narrateur erre maintenant sans but, aliéné par un monde obscur. Le lecteur prend rapidement conscience, avec le talent de cet écrivain, que les classes sociales existent, et qu'il n'est pas facile de se retrouver en bas de l'échelle.

Roman biographique, en partie, parce qu'il raconte d'une façon romancée la vie de Knut Hamsun d'avant son succès. Roman psychologique aussi, parce qu'il décrit les tourments d'un être qui commence à éprouver de sérieux problèmes mentaux. Selon ce qu'on peut lire sur Wikipédia, ce bouquin est un précurseur du roman existentialiste du 20e siècle et des romans de Kafka, entre autres. Pour ma part, je crois qu'il est peut-être le premier roman du 20e siècle même s'il a été publié au 19e. Il marque une rupture avec le grand lyrisme hugolien et aussi avec le réalisme d'un Flaubert, d'un Zola. Il est aussi selon moi un précurseur du minimalisme en littérature. De plus, il met la table pour le modernisme qui suivra avec des noms comme James Joyce, Virginia Woolf et Marcel Proust.

Je m'intéresse beaucoup à l'histoire de la littérature, surtout la littérature post-Don Quichotte, qui est le premier roman moderne, et ainsi, "La faim" de Knut Hamsun a rassasié cette passion parce qu'il représente une période charnière et qu'il est un chaînon important qui relie deux grandes époques. Conséquemment, j'ai trouvé ce roman fort intéressant. Il constitue une lecture importante, essentielle. L'histoire, le style d'écriture, la construction du roman sont simples mais d'une efficacité rare.

4 commentaires:

  1. Bonjour, il y a longtemps que je suis votre blogue en silence et j'y prends un réel plaisir. Je suis heureux de voir que vous vous êtes finalement attaqué à Hamsun, un de mes auteurs préférés. Votre lecture de La faim me semble très juste, c'est vrai qu'il s'agit davantage d'un roman sur les symptômes de la pauvreté que sur la pauvreté en tant que telle, et c'est en partie là qu'il se démarque du naturalisme à la Zola, que Hamsun détestait d'ailleurs (en fait il détestait pas mal tout le monde). Même qu'en fait la pauvreté n'intéresse pas vraiment Hamsun : j'ai toujours eu l'impression que le narrateur de ce roman est en quelque sorte un faux famélique. À quelques reprises il pourrait se sortir de la misère mais ne le fait pas, préférant l'ultra sensibilité qui accompagne la sensation de faim. Qu'en pensez-vous? Aussi, comme vous semblez apprécier Paul Auster, peut-être saviez-vous que son mémoire de maîtrise portait sur cette oeuvre de Hamsun.

    Continuez votre bon travail et n'hésitez pas à explorer la littérature scandinave plus en profondeur, vous trouverez certainement quelques perles.

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  2. Bonjour, et merci,

    Oui, à bien y penser, je suis d'accord qu'il recherche, peut-être inconsciemment cependant, "l'ultra sensibilité qui accompagne la sensation de faim" comme vous le dites. Je n'ai pas cherché à en savoir trop sur Hamsun parce qu'il semblait être un peu trop "spécial" (au sens péjoratif). La dernière chose que j'ai lu sur lui c'est qu'il avait écrit de bons mots pour les nazis. Non, je ne savais pas pour Paul Auster, en tout cas je ne m'en rappelais plus. Mais c'est certain que l'on voit des similitudes avec "'Moon Palace" et "La faim".

    Merci encore une fois, et je vais essayer de lire davantage de littérature scandinave (même s'il est impossible de tout lire.) :)

    À la prochaine...

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  3. Bonjour Jimmy,

    "La faim" traine dans ma bibliothèque depuis quelques temps... je crois que ce roman m'effraie un peu. Mais les derniers mots de ta critique vont peut-être me convaincre de le sortir de mes étagères plus tôt que prévu !

    A bientôt.

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  4. Bonjour, C'est vrai qu'il est un peu effrayant. :) Et je trouve que le titre est quelque peu banal, mais bon c'est juste un titre...

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