dimanche 11 octobre 2015

Les Vagues, Virginia Woolf


Ma note : 10/10

 Voici la quatrième de couverture : Publié en 1931, Les Vagues se compose d'une succession de monologues intérieurs entrecroisés de brèves descriptions de la nature. Chaque personnage donne sa voix et se retire dans un mouvement rythmé qui évoque le flux et le reflux des marées. « J'espère avoir retenu ainsi le chant de la mer et des oiseaux, l'aube et le jardin, subconsciemment présents, accomplissant leur tâche souterraine... Ce pourraient être des îlots de lumière, des îles dans le courant que j'essaie de représenter ; la vie elle-même qui s'écoule. » Préface et traduction de Marguerite Yourcenar.

 Je ne cesse de le répéter sur ce blogue, et je ne cesserai de le faire aussi longtemps que j'écrirai : l'important en littérature c'est le style et de façon plus générale, l'esthétique. L'histoire, l'intrigue, le récit et les études politiques ou autres ne sont que très secondaires avec la grande littérature (à moins d'avoir un récit justement très esthétique comme Feu Pâle de Nabokov, mais cela est une tout autre histoire, c'est plus compliqué à développer). Un de ceux qui m'a appris cela, c'est ce même Vladimir Nabokov, un de mes écrivains préférés. Voici ce qu'il disait à ce sujet (lorsqu'il était professeur d'université) : « L'étude de l'impact sociologique ou politique de la littérature a dû être imaginé principalement pour ceux qui, par tempérament ou par éducation, sont insensibles au vibrato esthétique de la vraie littérature, ceux qui ne connaissent pas le petit frisson révélateur entre les omoplates (je ne cesserai jamais de répéter que ce n'est pas la peine de lire si vous ne lisez pas avec votre dos) ».

 Pendant l'écriture de ses Vagues, Virginia Woolf disait de son roman : « Tout est enivrant, simple, rapide, efficace... sauf que je continue à cafouiller sur Les Vagues. Après beaucoup d'efforts je me retrouve avec deux pages de parfaites inepties. J'écris des variantes de chaque phrase, je transige, me fourvoie, tâtonne au point que mon cahier finit par ressembler à un rêve de fou. Puis je fais confiance à l'inspiration qui peut me venir en relisant et je crayonne pour tenter de donner à l'ensemble un peu de sens commun. Néanmoins, je ne suis pas satisfaite. Je trouve qu'il manque quelque chose. Je ne fais aucune concession. Je fonce au tréfonds de moi-même. Cela m'est égal que tout soit raturé. Et il y a une certaine chose là. »

 Une certaine chose en effet. De l'aveu même de Woolf, Les Vagues sont un poem-play. D'une originalité absolue, et surtout d'une grandeur stylistique ultime, Les Vagues sont aussi un des plus beaux poèmes que l'on puisse lire. Il fait 280 pages en prose, ce qui n'est pas peu dire. Dans son essai Une chambre à soi, Virginia Woolf parle de la soeur (imaginaire) de Shakespeare. Elle écrit que si Shakespeare aurait eu une soeur avec le même talent, à la même époque bien sûr, cette soeur n'aurait pu avoir la même carrière que son frère, et donc elle n'aurait pu écrire de chefs-d'oeuvre. Et pour faire suite à cet essai, je rajouterais que, selon moi, ce texte était en quelque part visionnaire parce que c'est elle la réelle soeur de Shakespeare. Elle a le même talent que lui, le même génie, et cela aboutira forcément à une oeuvre immortelle. Les Vagues, avec Vers le phare, sont la plus étincelante preuve de ces dires. C'est un roman touché par Dieu...

 Lorsqu'on écrit sur un livre comme celui-ci (ce qui est quasiment impossible à faire) on se doit de se concentrer sur le texte en tant que tel, sur les citations, parce que l'intrigue est à peu près inexistante et c'est impossible de bien dégager les thèmes et le récit dans cette mer de subtilité et dans cette prose fondue en poésie. Disons simplement que c'est un roman expérimental, qu'il y a sept personnages, que six seulement prendront la parole, et que Percival le septième restera en retrait (mais ne manquera pas d'éveiller la curiosité du lecteur par la puissance qu'il a dans la conscience d'autrui, dans les autres personnages du livre). Les six personnages récitent principalement des monologues, et ils prennent la parole à tour de rôle. Ils nous parlent (et se parlent) dans une indifférence presque totale.

 Donc, il n'y a pas de récit, pas d'histoire, pas d'intrigue et ainsi, il est préférable de vous présenter des citations un peu aléatoirement, mais sélectionnées selon le dos, pour reprendre les mots de Nabokov. Il y a deux grandes parties dans le roman : la prose poétique (en italique dans le bouquin) et la partie des monologues. La prose poétique introduit chaque scène qui sont au nombre de neuf. Cette prose décrira, entre autres, les vagues qui viennent se jeter sur le rivage. Le roman s'ouvre de cette manière avec la partie poétique qui amènera les premiers monologues : 

 « Le soleil ne s'était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d'une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu'une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l'horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l'une l'autre en un rythme sans fin. Chaque vague se soulevait en s'approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d'écume blanche. La houle s'arrêtait, puis s'éloignait de nouveau, avec le soupir d'un dormeur dont le souffle va et vient sans qu'il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l'horizon s'éclaircit : on eût dit que de la lie s'était déposée au fond d'une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. Tout au fond, le ciel lui aussi devint translucide comme si un blanc sédiment s'en était détaché, ou comme si le bras d'une femme couchée sous l'horizon avait soulevé une lampe : des bandes de blanc, de jaune, de vert s'allongèrent sur le ciel comme les branches plates d'un éventail. Puis la femme invisible souleva plus haut sa lampe ; l'air enflammé parut se diviser en fibres rouges et jaunes, s'arracher à la verte surface dans une palpitation brûlante, comme les lueurs fumeuses au sommet des feux de joie. Peu à peu les fibres se fondirent en une seule masse incandescente ; la lourde couverture grise du ciel se souleva, se transmua en un million d'atomes bleu tendre. La surface de la mer devient lentement transparente ; les larges lignes noires disparurent presque sous ces ondulations et sous ces étincelles. Le bras qui tenait la lampe l'éleva sans hâte : une large flamme apparut enfin. Un disque de lumière brûla sur le rebord du ciel, et la mer tout autour ne fut plus qu'une seule coulée d'or. » 

 La deuxième partie est amenée de cette façon par Virginia Woolf et nous pouvons voir que le procédé est semblable, ce qui sera aussi le cas pour les parties subséquentes, alors que la journée avance un peu : 

 « Le soleil prenait de la hauteur. Des vagues bleues, des vagues vertes promenaient sur la rive un rapide éventail, entouraient de leur onde les piquants du chardon marin, mettaient çà et là sur le sable de minces étangs de lumière, et laissaient derrière elles un pâle cerne noir. Les roches cessaient d'être moelleuses, enveloppées de brumes ; elles durcissaient, et montraient leurs crevasses rouges. Des ombres aiguës rayaient l'herbe, et la rosée dansant à la pointe des fleurs et des feuilles faisait du jardin une mosaïque d'étincelles, qui ne parvenait pas encore à se fondre en un seul tout de lumière. Les oiseaux, gorges mouchetées de rose, de jaune, jetaient une note ou deux, sauvagement, pareils à de joyeux patineurs qui vont par bandes. Puis, soudain, ils se taisaient, se séparaient l'un de l'autre. Sur la maison, le soleil déversait des rayons plus larges. La lumière toucha quelque chose de vert au coin d'une fenêtre, et en fit un bloc d'émeraude, une grotte du vert le plus pur, tel un fruit dénoyauté. La lumière aiguisait le rebord des tables, des chaises, et ourlait de délicats fils d'or les nappes blanches. À mesure que le jour croissait, les bourgeons éclatèrent çà et là, dépliant brusquement leurs fleurs veinées de vert palpitantes comme si l'effort fait pour s'ouvrir les avait mises en branle, et leurs frêles battants frappant contre leurs parois blanches firent un vague carillon. Les choses se fondaient, perdaient doucement leur forme ; on eût dit que l'assiette de porcelaine s'écoulait, et que le couteau d'acier devenait liquide. Et, tout le temps, le bruit des brisants retentissait, pareil aux grands coups sourds de bûches tombant sur le rivage. » 

 Ces deux dernières citations montrent la prose descriptive, remplie de poésie, que l'on retrouve en italique avant chaque scène. Voici maintenant ces parties en tant que telles, les scènes, les monologues, où elle fait parler ses personnages sans jamais vraiment abandonner la poésie, ce qui devient vite remarquable parce qu'elle parvient à maintenir une écriture soutenue pendant près de 300 pages (c'est un monologue de Jinny, l'un des sept personnages): 

 « Je hais l'obscurité, et le sommeil, et la nuit, dit Jinny. Couchée dans mon lit, j'espère l'arrivée du jour. Je voudrais que la semaine ne soit qu'un seul jour indivisible. Quand je m'éveille de bonne heure (et les oiseaux me réveillent), je reste au lit, et je surveille les poignées de cuivre de la commode, puis la cuvette, puis le porte-serviettes qui recommencent à briller. Mon coeur bat plus vite, lorsque chaque chose se remet à briller dans la chambre. je sens mon corps durcir, redevenir rose, brun, ocre...Mes mains errent le long de mes jambes et de mon corps. Je sens ses courbes, sa minceur. J'aime à entendre les coups de gong résonner à travers la maison, et le remue-ménage commencer. » 

Finalement, on peut voir dans la prochaine citation un peu la même chose avec le personnage de Louis qui raconte sa vie d'une façon imagée, avec un clin d'oeil à Orlando, un autre roman de Woolf :  

« Ce qui nous différencie est bien profond, dit Louis, et peut-être impossible a définir. Mais essayons pourtant d'arriver à une définition. en entrant, je me suis lissé les cheveux, espérant ressembler au reste d'entre vous. Mais je ne le puis, car je ne suis pas complet et précis comme vous l'êtes. J'ai déjà vécu mille vies. Chaque jour, je fouille, je déterre, je découvre des restes de moi-même dans le sable piétiné par les femmes voici des milliers d'années, à l'époque où j'écoutais des chants s'élever sur la rive du Nil, et le piétinement d'une gigantesque bête enchaînée. Cet homme que vous voyez, ce Louis, est fait des cendres et des débris d'un être jadis sublime. J'ai été prince en Arabie : la noblesse de mes gestes en témoigne. au temps d'Élisabeth, j'ai été un grand poète. J'étais duc à la cour de Louis XIV. Je suis vain ; je suis téméraire ; je désire éperdument obtenir des femmes un soupir de tendresse. » 

 En conclusion, je dois dire qu'il est difficile de faire mieux que Les Vagues, j'y reviens sans cesse en relecture. Peut-être a-t-elle mieux réussi avec Vers le phare parce qu'en plus de la prose majestueuse, impériale, elle avait réussi à glisser une grande histoire familiale (non pas à grand déploiement cependant). Personnellement, j'ai accroché davantage à ses Vagues pour sa poésie de la prose inégalée dans l'histoire de la littérature. Lorsqu'on parle du sublime, de quelque façon que ce soit, deux noms me viennent à l'esprit : Vladimir Nabokov (pour Feu Pâle et Ada ou l'Ardeur) de même que Virginia Woolf (pour Vers le phare et Les Vagues). Ces quatre romans sont probablement ce que je peux vous conseiller de plus magnifique. Aussi, leurs traductions françaises sont excellentes. J'ai lu To the lighthouse dans trois traductions différentes, The Waves dans deux traductions, et elles sont toutes justes. Je ne veux rien enlever à ces traducteurs mais selon moi Virginia Woolf transcende les traductions. Comme Shakespeare, elle est immuable et immortelle.

jeudi 1 octobre 2015

Mes lectures des trois derniers mois



Juillet 

 1- Le bruit et la fureur - William Faulkner 7,5/10 

 2- Les puissances des ténèbres - Anthony Burgess 8,5/10 

 3- Americana - Don DeLillo 6/10 

 4- La tentation d'exister - Cioran 8,5/10 

 5- Les chiens romantiques - Roberto Bolaño 9/10 

 6- Biographie Lou Andreas Salomé - Dorian Astor 9/10 

 7- Lettre ouverte à Freud - Lou Andreas Salomé 6/10

 8- Campo Santo - W.G. Sebald 8,5/10 

 9- Le chardonneret - Donna Tartt 3/10 (pas lu au complet, je tenais à conserver ma santé mentale) 

 10- Si beau, si fragile - Daniel Mendelsohn  8,5/10 

 11- Regard sur le monde actuel et autres essais - Paul Valéry 8/10 

 12- Le mythe de Sisyphe - Albert Camus 8/10 

 13- La mort du papillon - Pietro Citati 9/10 



  Août 

 1- Histoires de Tom Jones - Henry Fielding 9/10 

 2- L'angoisse du gardien de but au moment du penalty - Peter Handke 7/10 

 3- Par une nuit obscur je sortis de ma maison tranquille - Peter Handke 7,5/10 

 4- Le monde de Barney - Mordecai Richler 8/10 (très bon même si je suis indépendantiste ;)) 

 5- Récits, romans, journaux (pochothèque) - Franz Kafka 9/10 

 6- Esthétique - Hegel 8/10 

 7- Entre les actes - Virginia Woolf 9/10 

 8- Essais choisis - Virginia Woolf (folio édition 2015) 9/10 

 9- La construction du surhomme - Michel Onfray 7/10 

 10- Pedro Paramo - Juan Rulfo 9/10 

 11- Petite anthologie des plus beaux textes tibétains - Matthieu Ricard 9/10 

 12- Mansfield Park - Jane Austen 8/10 

 13- La courte lettre pour un long adieu - Peter Handke 7/10 

 14- Illusions perdues - Balzac 9/10 

 15- La confusion des sentiments - Zweig 8,5/10 

 16- Dalva - Jim Harrison 5/10 



  Septembre 

 1- Bienvenue au conseil d'administration - Peter Handke 7,5/10 

 2- Tonio Kröger - Thomas Mann 8/10 

 3- Trilogie U.S.A. - John Dos Passos (Quarto Gallimard) 9/10 

 4- L'ombilic des limbes - Antonin Artaud (poésie Gallimard) 8/10 

 5- Les désarrois de l'élève Törless - Robert Musil 7/10 

 6- Le colporteur - Peter Handke 6/10 

 7- Être sans destin - Imre Kertész 8,5/10 

 8- L'éthique - Spinoza 8/10 

 9- Exit le fantôme - Philip Roth 8/10 

 10- Le jeu du siècle - Kenzaburo Ôé 8,5/10 

 11- Oeuvres - Nietzsche - édition flammarion 10/10 

 12- Désert - J.M.G. Le Clézio 8,5/10 

 13- Essais - Zweig (Pochothèque) 10/10 

 14- Siddhartha - Hermann Hesse 9/10 

 15- Machenka - Vladimir Nabokov 7/10 

 16- Andromaque - Racine 10/10

jeudi 24 septembre 2015

Désert, J.M.G. Le Clézio


Ma note : 8,5/10

 Voici la quatrième de couverture : La toute jeune Lalla a pour ancêtres les " hommes bleus ", guerriers du désert saharien. Elle vit dans un bidonville, mais ne peut les oublier. La puissance de la nature et des légendes, son amour pour le Hartani, un jeune berger muet, une évasion manquée vers " leur " désert, l'exil à Marseille, tout cela ne peut que durcir son âme lumineuse. Lalla a beau travailler dans un hôtel de passe, être enceinte, devenir une cover-girl célèbre, rien n'éteint sa foi religieuse et sa passion du désert. 

Deux critiques littéraires que j'admire, Harold Bloom et Pietro Citati, ont dit de Le Clézio qu'il était un très mauvais écrivain et que son Prix Nobel de littérature n'était pas mérité. Ce fut étrange pour moi d'entendre cela de ces deux auteurs, eux qui sont de grands amateurs du sublime, parce que Le Clézio parvient à éblouir avec son esthétique romanesque et je le place parmi les meilleurs écrivains français de notre époque. Peut-être est-ce dû à sa prose qui est difficilement traduisible, ce qui expliquerait la mauvaise opinion de Bloom et Citati. Son écriture est d'une extrême subtilité et la profondeur de ses récits (profondeurs stylistique et thématique) le font probablement mal paraître dans une langue étrangère.

 Le Clézio c'est les grands espaces, le voyage, la passion de la nature et de la découverte. Dans Désert, et dans le reste de son oeuvre, les personnages sont attachés, malgré l'exil, à leur passé, à leur propre mer. On dit que les gens qui sont nés près du fleuve veulent toujours y revenir. C'est un peu cela avec cet écrivain. L'attachement aux racines doublé d'un désir de liberté dans le voyage, dans la découverte.

 Cet exil et cette liberté sont à maintes reprises évoqués dans ce roman. Ils prennent forme d'une façon générale mais aussi d'une façon précise : « les hommes avaient la liberté de l'espace dans leur regard » ; « mais c'était le seul, le dernier pays libre peut-être » ; « peut-être même qu'ils connaissaient la mer couleur d'émeraude et de bronze, la mer libre ? » ; « les hommes bleus avançaient sur la piste invisible, vers Smara, libres comme nul être au monde ne pouvait l'être ».

 Le roman commence dans le désert avec Nour, jeune garçon fuyant vers une mystérieuse destination qui semble prometteuse. Mais ensuite, et cela se fera en alternance, nous basculons avec une autre histoire, celle de Lalla, orpheline de mère lorsqu'elle est toute jeune (Nour vit avec les nomades, les hommes bleus, alors que Lalla est leur descendante) : « La Cité apparaît, au détour du chemin, quand on s'est éloigné de la mer et qu'on a marché une demi-heure dans la direction de la rivière. Lalla ne sait pas pourquoi ça s'appelle la Cité, parce qu'au début, il n'y avait qu'une dizaine de cabanes de planches et de papier goudronné, de l'autre côté de la rivière et des terrains vagues qui séparent de la vraie ville. Peut-être qu'on a donné ce nom pour faire oublier aux gens qu'ils vivaient avec des chiens et des rats, au milieu de la poussière. C'est ici que Lalla est venue habiter, quand sa mère est morte, il y a si longtemps qu'elle ne se souvient plus très bien du temps où elle est arrivée. Il faisait très chaud, parce que c'était l'été, et le vent soulevait des nuages de poussière sur les huttes de planches. Elle avait marché les yeux fermés, derrière la silhouette de sa tante, jusqu'à cette cabane sans fenêtres où vivaient les fils de sa tante. Alors elle avait eu envie de s'en aller en courant, de partir sur la route qui va vers les hautes montagnes, pour ne plus jamais revenir. » Les personnages sont unidimensionnels et c'est peut-être le seul défaut du roman. Voici un extrait où l'on voit Lalla un peu perdue au milieu d'une scène qui la dépasse, ce passage représentant assez bien la relative pauvreté de l'intérieur des personnages, leur absence d'esprit : « Appuyée sur le bastingage, Lalla regarda l'étroite bande de terre qui apparaît à l'horizon comme une île. Malgré la fatigue, elle regarde la terre de toutes ses forces, elle essaie de distinguer les maisons, les routes, peut-être même les silhouettes des gens. À côté d'elle, les voyageurs sont massés contre le bastingage. Ils crient, ils font des gestes, ils parlent avec véhémence, ils s'interpellent dans toutes les langues d'un bout à l'autre du pont arrière. Il y a si longtemps qu'ils attendent ce moment ! Il y a beaucoup d'enfants et d'adolescents. Ils portent, accrochée à leurs vêtements, la même étiquette, avec leur nom, leur date de naissance, et le nom et l'adresse de la personne qui les attend à Marseille. Au bas de l'étiquette, il y a une signature, un tampon, et une petite croix rouge ; elle a l'impression qu'elle brûle sa peau à travers sa blouse, qu'elle se marque peu à peu sur sa poitrine. »

 Il semble que Le Clézio ait décidé d'orienter son roman de l'extérieur, même en présence des personnages, l’œil de la caméra est généralement extérieur à eux, très peu souvent nous les voyons de l'intérieur, leur psychologie étant voilée par la narration qui leur semble étrangère : « Le soleil se lève au-dessus de la terre, les ombres s'allongent sur le sable gris, sur la poussière des chemins. Les dunes sont arrêtées devant la mer. Les petites plantes grasses tremblent dans le vent. Dans le ciel très bleu, froid, il n'y a pas d'oiseau, pas de nuages. Il y a le soleil. Mais la lumière du matin bouge un peu, comme si elle n'était pas tout à fait sûre. Le long chemin, à l'abri de la ligne des dunes grises, Lalla marche lentement. De temps à autre, elle s'arrête, elle regarde quelque chose par terre. Ou bien elle cueille une feuille de plante grasse, elle l'écrase entre ses doigts pour sentir l'odeur douce et poivrée de la sève. Les plantes sont vert sombre, luisantes, elles ressemblent à des algues. Quelquefois il y a un gros bourdon doré sur une touffe de ciguë, et Lalla le poursuit en courant. Mais elle n'approche pas trop près, parce qu'elle a un peu peur tout de même. Quand l'insecte s'envole, elle court derrière lui, les mains tendues, comme si elle voulait réellement l'attraper. Mais c'est juste pour s'amuser. »

 Si la littérature c'est le voyage, alors c'est encore plus vrai avec J.M.G. Le Clézio. De plus, il me semble incomparable, en ce sens qu'il est extrêmement difficile de trouver un écrivain avec le même style, les mêmes thèmes, les mêmes intérêts, surtout traités avec autant de subtilité. Il est minutieux, consciencieux dans son travail, on voit la rigueur en regardant seulement le résultat. Il ne semble pas appartenir à un courant littéraire en particulier, ne semble pas non plus appartenir à un pays, il n'habite plus la France. Il habite, selon moi, la langue française. Physiquement, il est aux États-Unis, mais cela ne se ressent pas, il n'appartient métaphoriquement à aucun État. Ses romans sont aussi légers que l'air et conséquemment, à long terme, nous ne retenons pas grand-chose de notre lecture, les souvenirs s'enfouissent bien profondément dans notre inconscient, et ce n'est pas forcément un défaut.

 Et dans Désert en particulier, on ne compte plus les références à la chaleur, au feu, au soleil, etc., tellement il y en a beaucoup. C'est un roman où les personnages occupent une place centrale dans l'histoire mais paradoxalement, ils ne sont pas si importants que cela. Ils n'ont pas un grand relief, ils manquent de personnalité et l'on sort de cette lecture avec la tête pleine de poésie, beaucoup plus qu'avec des questionnements intellectuels et métaphysiques. On croirait que le caractère, la personnalité de Lalla et Nour ont été coupés en deux et qu'ils étaient un seul et même personnage à l'origine. Lorsque les personnages de Le Clézio n'ont pas la liberté physique, ils ont la liberté de l'esprit. 

 Un autre thème récurrent chez Le Clézio que l'on retrouve ici est celui de l'enfance, de la jeunesse. L'aspect formel du roman est lui aussi intéressant, comme dans ses autres textes. Il applique deux narrations différentes. L'histoire de Nour se construira dans les marges et se concentrera sur la prose poétique. Celle de Lalla aura une narration davantage dans les normes du romanesque, avec une plus grande profondeur et une intrigue un peu plus appuyée. Cependant, il n’abandonnera pas non plus la prose poétique pour Lalla, il ne la laisse pas tomber en somme. 

 C'est un des meilleurs J.M.G. Le Clézio que j'aie lus. Sa poésie en prose est éclatante dans le "Désert" et cela conduit à une luminosité de ses thèmes. 

 Pour terminer, je dois dire que c'est un roman proche de l'exercice de style, où l'écrivain ne fait jamais de concession sur l'esthétique. (Alors que plusieurs autres écrivains préfèrent se concentrer sur une intrigue forte qui bien souvent nous ennuie en relecture) Voici un dernier extrait qui permet de bien apprécier son style : 

 « Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d'une dune, comme s'ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu'ils avaient dans leurs membres la dureté de l'espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés, touchaient, l'horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si clairement dans la sclérotique de leurs yeux. Le troupeau des chèvres bises et des moutons marchait devant les enfants. Les bêtes aussi allaient sans savoir où, posant leurs sabots sur des traces anciennes. Le sable tourbillonnait entre leurs pattes, s'accrochait à leurs toisons sales. Un homme guidait les dromadaires, rien qu'avec la voix, en grognant et en crachant comme eux. Le bruit rauque des respirations se mêlait au vent, disparaissait aussitôt dans les creux des dunes, vers le sud. Mais le vent, la sécheresse, la faim n'avaient plus d'importance. Les hommes et le troupeau fuyaient lentement, descendaient vers le fond de la vallée sans eau, sans ombre. »

lundi 14 septembre 2015

Tonio Kröger, Thomas Mann


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture: Peintre puissant de la bourgeoisie allemande avec Les Buddenbrook, Thomas Mann publie à vingt-huit ans ce bref roman, une de ses œuvres les plus révélatrices de son débat intérieur. Jeune écrivain prisonnier de l'introspection et de sa réflexion sur son art, Tonio Kröger est fasciné par son contraire : ceux qui vivent sans réfléchir, abandonnés à leurs instincts vitaux, comme son camarade Hans et la belle Ingeborge, dont il s'éprend. L'art et la pensée seraient-ils morbides ? La vraie vie réside-t-elle dans la sérénité heureuse et terre-à-terre des gens " normaux " ? Dans cet étonnant portrait d'un homme qui ne parvient pas à s'approuver, le grand romancier, prix Nobel de littérature en 1929, mêle la réflexion philosophique à l'analyse des tourments de l'âme, avec une lucidité et un dépouillement qui en font une oeuvre classique au meilleur sens du terme.

 Dans son immense (et remarquable) livre Genius, Harold Bloom place Thomas Mann très haut dans sa liste, au 20e rang (alors que personnellement je ne sais même pas si je le placerais dans les cent premiers). Il dit, en 2002, que l'on se doit de retourner à Mann (à La Montagne Magique plus précisément) :

 « In the aftermath of Septembre 11, 2001, there were bleatings of "no more irony", but these have vanished quickly. All is irony in the newest age of religious war and domesticated terror. Mann's emphasis, in 1938, was on the use of literature for life, and that use transcends the work of mourning. Goethe's greatness had much to do with the scale of his speculations, and with his emphasis upon the secular salvation that one's own intellectual striving could induce. Mann, following after, progressed from his ambivalence towards his precursor's genius, and a defensive irony in regard to Goethe, to an embattled sense of the work of humanism at ensuring the survival of value, at maintaining an "anti-diabolic" faith. I urge my students, and the readers who come to my public book presentations, to return to The Magic Mountain in this time of trouble. Mann's own genius is to teach "keen hearing", without wich we will be more easily seduced by brutality. »

 L'influence de Schopenhauer sur Thomas Mann est très grande et dans ce roman en particulier, elle est presque totale. C'est un roman schopenhauerien. Ce philosophe a influencé de grands auteurs comme Zola, Tolstoï, Proust, Beckett et j'en passe quasiment des dizaines. Une période complète de la littérature (et de l'histoire de la pensée) est marquée du sceau de Schopenhauer : la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Mann fut l'un d'eux et l'un de ses plus grands lecteurs. Dans Tonio Kröger, c'est surtout l'homme supérieur qui est représenté, celui qui a suffisamment en lui (dans son intellect, dans son esprit, etc.) pour pouvoir faire cavalier seul dans ce monde malade. Voici une citation de Schopenhauer à ce sujet, tirée de son livre Aphorismes sur la sagesse dans la vie :

 « En outre, de même que ce pays-là est le plus heureux qui a le moins, ou n'a pas du tout besoin d'importation, de même est heureux l'homme à qui suffit sa richesse intérieure et qui pour son amusement ne demande que peu, ou même rien, au monde extérieur, attendu que pareille importation est chère, assujettissante, dangereuse ; elle expose à des désagréments et, en définitive, n'est toujours qu'un mauvais succédané pour les productions du sol propre. Car nous ne devons, à aucun égard, attendre grand'chose d'autrui, et du dehors en général. Ce qu'un individu peut être pour un autre est chose très étroitement limitée ; chacun finit par rester seul, et - qui est seul ? - devient alors la grande question. Gœthe a dit à ce sujet, parlant d'une manière générale, qu'en toutes choses chacun en définitive est réduit à soi-même. Oliver Goldsmith dit également : 
Still to ourselves in ev'ry place consign'd, Our own felicity we make or find. (Cependant, en tout lieu, réduits à nous-mêmes, c'est nous qui faisons ou trouvons notre propre bonheur.) »

 Et l'on pourrait aussi convoquer Nietzsche. Ce dernier a développé une philosophie à l’opposé de Schopenhauer (même si dans ses premiers livres il est proche de lui). Au fil des années, Nietzsche s'est distancé de Schopenhauer mais il en a gardé quelques idées. Et l'une des plus puissantes est sans doute celle de l'homme supérieur, du solitaire loin du troupeau :

 « Tout homme hors du commun aspire instinctivement à sa citadelle et sa retraite secrète où il soit délivré de la foule, du grand nombre, de la majorité, où il puisse oublier la règle "homme", lui qui en est l'exception : - mis à part cet unique cas où un instinct encore plus fort le pousse droit sur cette règle, en homme de connaissance au sens élevé et exceptionnel. Celui qui, dans ses relations avec les hommes, ne passe pas à l'occasion par toutes les couleurs de la détresse, vert et gris d’écœurement, de dégoût, de compassion, d'assombrissement, d'isolement, n'est certes pas un homme de goût supérieur ; mais à supposer qu'il ne se charge pas volontairement de ce fardeau et de ce déplaisir, qu'il s'y dérobe à tout jamais et demeure, comme je l'ai dit, calmement et orgueilleusement caché au fond de sa citadelle, eh bien, cela prouve une chose : il n'est pas fait pour, pas prédestiné à la connaissance. » 

Le poète Giacomo Leopardi aborde (souvent) lui aussi ce thème. Dans son magnifique poème Les Souvenances (mon préféré de toute l'histoire de la poésie), il écrit qu'il se sent différent des autres. En voici un court extrait (dans la magnifique traduction de Michel Orcel):

 « Et mon coeur ne me disait que l'âge tendre
Il me faudrait le consumer dans ce bourg
Sauvage de ma naissance, au milieu
D'êtres grossiers et vils, pour qui souvent
Toute la science n'est que raison de rire
Et mots étranges ; des êtres qui me fuient,
Me détestent, non par envie, pour me croire
Au-dessus d'eux, mais de penser que tel
Je me tiens en mon coeur, bien qu'au-dehors
Je n'en montre à personne aucun signe.
Là, je passe les ans, abandonné, obscur,
Sans amour et sans vie, chaque jour
Plus amer parmi ce peuple malveillant ;
Là, de pitié je me dépouille, et de force,
Et j'en viens à mépriser les hommes
En fréquentant ce troupeau - et cependant s'envole
Le temps aimé de la jeunesse, ô plus aimé
Que le laurier, la gloire, plus que la pure
Clarté du jour, et le souffle : je te perds
Sans un délice, absurdement, dans cette
 Inhumaine demeure, au milieu des souffrances,
O, de la vie stérile, unique fleur ! »

 Mais comme je le disais, Schopenhauer envahit le roman, d'une façon subtile le plus souvent. On peut voir ici que sa vision est évoquée par le truchement de la souffrance de Tonio Kroger : « Le fait est que Tonio aimait Hans Hansen et avait déjà beaucoup souffert par lui. Celui qui aime le plus est le plus faible, et doit souffrir ; son âme de quatorze ans avait déjà appris de la vie cette simple et dure leçon ; et il était ainsi fait qu'il remarquait très bien des expériences de ce genre, qu'il les notait en lui-même, et y trouvait dans une certaine mesure du plaisir, sans du reste régler sa conduite personnelle en conséquence, ni en tirer d'utilité pratique. Il trouvait aussi de telles leçons beaucoup plus importantes et plus intéressantes que les connaissances qu'on l'obligeait à acquérir à l'école, et il employait la plus grande partie des heures de cours passées dans les classes aux voûtes gothiques, à épuiser tout ce que ces découvertes pouvaient lui faire éprouver et à en approfondir complètement la signification. Et cette occupation lui procurait une satisfaction tout à fait semblable à celle qu'il ressentait lorsqu'il se promenait dans sa chambre avec son violon (car il jouait du violon), mêlant des sons aussi moelleux qu'il pouvait les produire au clapotis du jet d'eau qui, en bas, dans le jardin, montait en dansant sous les branches du vieux noyer. »

 Et cette souffrance peut être diminuée par la contemplation et la vie intérieure (ce qui rejoint parfaitement Schopenhauer) : « Le jet d'eau, le vieux noyer, son violon et la mer, cette mer Baltique dont, pendant les vacances, il pouvait épier les rêves d'été, c'étaient là les choses qu'il aimait, dont pour ainsi dire, il s'entourait, et parmi lesquelles se déroulait sa vie intérieure, choses dont les noms font bien dans les vers, et retentissaient effectivement toujours à nouveau dans ceux que Tonio Kröger composait parfois. » Généralement, Tonio, comme Schopenhauer, constate l'idiotie de son entourage, et dans l'extrait suivant on peut même voir une autre facette de la philosophie de Schopenhauer, la force de la volonté et l'illusion du libre arbitre : « Le fait qu'il possédait un cahier de vers écrits par lui était venu à la connaissance de son entourage par sa propre faute et lui faisait beaucoup de tort, aussi bien auprès de ses camarades qu'auprès des professeurs. d'un côté, le fils du consul Kröger trouvait stupide et vulgaire de s'en formaliser, c'est pourquoi il méprisait ses condisciples autant que ses maîtres, dont les mauvaises manières lui répugnaient et dont il pénétrait les faiblesses personnelles avec une rare clairvoyance. Mais, d'un autre côté, il jugeait lui-même extravagant et à proprement parler inconvenant d'écrire des vers, et il était forcé de donner raison dans une certaine mesure à ceux qui tenaient cette occupation pour étrange. Toutefois, ce sentiment n'était pas assez fort pour l'empêcher de continuer.»

Nietzsche méprise la masse (alors que Schopenhauer en a pitié) mais les deux étaient différents des autres, notamment à cause de leur intelligence supérieure (et profonde pourrait-on dire). Tonio Kröger a lui aussi cette espèce de supériorité : « "Pourquoi donc suis-je si bizarre, et en conflit avec tout le monde, brouillé avec mes maîtres, et comme étranger parmi les autres garçons ? Voyez les bons élèves et ceux qui se tiennent dans une solide médiocrité, ils ne trouvent pas les maîtres ridicules, ils ne font pas des vers, et ils ne pensent que des choses que tout le monde pense et que l'on peut dire tout haut. Comme ils doivent se sentir à leur aise et d'accord avec chacun ! Cela doit être agréable... Mais moi, qu'est-ce que j'ai donc, et comment tout cela finira-t-il ?" »

 Pour Nietzsche : « Spiritualiser nos états de maladie, voilà le but de l'artiste ». Dans Tonio Kroger on retrouve le renforcement que provoque la maladie (et souvent abordé par Nietzsche) et la maladie contribue fortement à l'éveil de l'artiste, de l'être profond : « Mais dans la mesure où sa santé s'affaiblissait, son sens artistique s'affinait, devenait difficile, délicat, exquis, raffiné, irritable à l'égard de la banalité et extrêmement susceptible dans les questions de tact et de goût. »

 Nonobstant le lien de Tonio pour les choses de la "masse" (pour son contraire), nous sommes face à un roman de l'esprit, de l'intellect plutôt que du corps, de la vie réelle, pratique. La souffrance de Tonio correspond assez bien à la philosophie de Schopenhauer. Le non-être est préférable à l'être selon Schopenhauer (il ne prône pas le suicide cependant) et la société joue un grand rôle dans cette souffrance, en l'augmentant. L'art, la contemplation désintéressée, la solitude et le travail intellectuel auront tous à quelque part des effets bénéfiques pour soulager cette souffrance intrinsèque. Tonio est courageux mais peut-être pas selon la définition que lui donne l'homme du commun, la masse, le troupeau, la société. C'est pour cela qu'il se méprend parfois sur sa propre personne, sur son moi. Il est courageux parce qu'il affronte sa conscience, son être. Il ne vit pas selon ses instincts comme la plupart des gens. Il prend conscience de sa volonté inconsciente, sur ce qui amène la souffrance, et il se concentre sur son intellect. Tel un bouddhiste (ou un schopenhauerien), il essaie d'échapper à la souffrance. Cette lucidité en bas âge peut donner l'effet d'un bâton de dynamite : être fatal ou accéder à de grandes choses. 

 Malgré le style d'écriture vieilli qui caractérise les romans de Thomas Mann (lorsqu'on le lit aujourd'hui bien sûr) ce Tonio Kröger pourra plaire à ceux qui se sentent loin du troupeau même si dans la deuxième moitié du roman les choses sont un peu différentes avec les voyages du personnage. Il ne tombe jamais dans la mélancolie larmoyante de mauvais goût. Tonio Kröger est proche du Loup des steppes d'Hermann Hesse (le personnage principal surtout). C'est une novella d'environ 100 pages sur l'antagonisme de l'esprit / corps ; haute culture / culture populaire. On rentre la plupart du temps dans l'oeuvre de Thomas Mann par La montagne magique. Cependant, je conseillerais beaucoup plus de commencer par Tonio Kröger ou, encore mieux, par Le Docteur Faustus. Ces deux romans, l'un très court et l'autre très long, ont plusieurs sujets en commun, et plus particulièrement le génie et son rapport avec la propre conscience du personnage. Et tout cela est démontré par Thomas Mann dans une opposition certaine à la masse, au troupeau.

vendredi 4 septembre 2015

Bienvenue au conseil d'administration, Peter Handke


Ma note : 7,5/10

 Voici la quatrième de couverture: Dans ce recueil de nouvelles, on a affaire à une figure centrale et à une seule : la mort, mais la mort qu'on voit comme un objet, une sorte de mort cinéma où le regard du lecteur décompose un à un, parcourt et soupèse les gestes de la mort (Le gibet), se demande comment ça va se passer (Les frelons) ou suit des yeux la montée de l'eau (L'inondation). On est toujours du côté de celui que l'on voit agir : on est soi-même l'inventaire du cirque (L'incendie) ou l'adolescent assassin. Le geste finit par être à ce point anonyme et indifférent qu'il importe peu de savoir s'il a été accompli ou non et quelles sont ses conséquences. Le lecteur est à chaque instant surpris en flagrant délit, pour le moins, de non-assistance à personne en danger.

 Les nouvelles de Peter Handke peuvent-elles nous apporter quelque chose ? Voici un auteur qui excelle dans l'art de la beauté, serions-nous tentés de dire, et lorsqu'il touche à d'autres choses, il n'est pas le meilleur. Ce qui est de mauvais augure pour la nouvelle. Le développement de ses récits laisse souvent à désirer alors que la nouvelle demande généralement de grandes capacités dans ce domaine. Par comparaison, disons que les petites proses de Robert Walser n'ont pas besoin de tout cela, le génie de leur auteur suffit. Et dans la nouvelle en tant que telle, mon préféré est possiblement Borges. Ce dernier est un innovateur hors pair, un styliste au-dessus de la moyenne et Nabokov, le critique le plus sévère que je connaisse, dit même de lui de bons mots, ce qui est rare : « How freely one breathes in his marvelous labyrinths! Lucidity of thought, purity of poetry. A man of infinite talent. » Tchekhov est fabuleux, Alice Munro aussi (elle est vue, avec raison, comme la «Tchekhov contemporaine») et Kafka nous amène, comme dans ses romans, dans d'étranges contrées avec la forme brève. Mais Handke ? Peut-on s'attendre à ce niveau de qualité avec lui ? Peut-il apporter quelque chose de neuf ?

 Avant d'y répondre, voyons le résumé (et quelques commentaires) des quatre premières nouvelles, sur un total de dix-neuf :

  

 Nouvelle 1                                     Bienvenue au conseil d'administration

 « Messieurs, il fait froid ici. Je ne sais comment vous expliquer. Il y a une heure, j'ai téléphoné de la ville pour demander si tout était prêt pour la séance ; personne n'a répondu. Je suis vite venu ici et j'ai cherché le portier, je ne l'ai trouvé ni dans sa loge, ni en bas à la cave, à la chaudière, ni dans le hall. Dans cette pièce, j'ai finalement trouvé sa femme : elle était assise sur un tabouret, à côté de la porte, dans l'obscurité ; elle avait serré sa tête entre ses genoux, elle tenait sa nuque par-derrière, l'étreignant de ses mains jointes. Je lui demandai ce qui s'était passé, sans même bouger, elle m'a dit que son mari était parti, un de leurs enfants ayant été écrasé par une auto en faisant de la luge. C'est la raison pour laquelle les pièces n'ont pas été chauffées, c'est pourquoi je vous demande d'être indulgents. Ce que j'ai à dire ne prendra pas longtemps. »

 Et un peu plus loin, nous pouvons lire : « Vous allez tous recevoir les dividendes qui vous reviennent pour l'année financière en cours. C'est ce que je voulais vous annoncer aujourd'hui, au cours de cette séance extraordinaire. »

 Donc, le narrateur, celui qui parle en fait, a convoqué une réunion en pleine tempête de neige pour apparemment dire quelque chose d'une importance cruciale. Mais ce ne sera pas seulement une question de dividendes. L'homme parle de moins en moins fort, parce que plus la nouvelle avance, plus le sujet devient important. En quelques pages seulement la forme devient complexe. Elle dépasse le fond. Et si tout était dans la forme ? Et si le profit transcendait la mort ? Et s'il était plus important que la vie ?



  Nouvelle 2                                      Le colporteur

 Même titre (en français) qu'un de ses romans. C'est la plus cinématographique du recueil. Handke se contente de «montrer» les choses, de les «imager». Elle est anti-littéraire. Encore une fois, la mort «froide» est bien présente. Mais l'ironie viendra perturber cette froideur de la mort. Handke décrit une pièce. Cette nouvelle est proche de la métafiction.

 « Pendant que le colporteur est là debout et fume, il épie la conversation du général et de sa maîtresse nommée Bella. Le général a fui devant ses ennemis et il s'est réfugié dans une cabane au bord de la mer. Avant que le colporteur ne vienne, envoyé par le nouveau gouvernement pour tuer le général, celui-ci parle plus d'une heure durant avec l'homme qui seul est resté à ses côtés. Il boit du vin, casse une bouteille et se fait lire dans un vieux livre le récit de la mort d'un célèbre homme d'État romain qui fut assommé par un capitaine du nom de Herrenius alors que les esclaves descendaient le fugitif en litière vers la mer. Comme le rapporte le chroniqueur, il sortit la tête de la litière, la main gauche, à son habitude, appuyée sous le menton. Il regardait ses meurtriers fixement, droit dans les yeux. »



  Nouvelle 3                                       Les frelons

 Peut-être la nouvelle la plus étrange, certainement la plus noire dans un recueil déjà ténébreux. Un fils raconte la folie du père avec une ambiance proche des poèmes de Paul Celan. Une très bonne nouvelle.

 « Avec ses gros godillots il faisait des traces profondes dans la neige, dans le vent et dans l'obscurité, et l'air sifflait et geignait, et il faisait des traces profondes, pendant que je le suivais, pieds nus sur les frelons qui s'agitaient et fondaient.

  Dort-il 
Non, il est réveillé, ses yeux sont ouverts 
Dis-lui de dormir
Dors, toi, dis 
Pourquoi il ne dit rien 
Pourquoi tu ne dis rien 
Prends-lui sa main pour voir si le pouls 
Je ne sens rien 
Peut-être qu'il est 

qui s'agitaient et fondaient les traces profondes qu'il faisait avec ses chaussures profondes jusqu'à ce que nous soyons arrivés auprès d'elle, les traces profondes qu'il fait, à travers lesquelles nous marchons pendant que nous regardons pendant que nous nous lamentons pendant que je mets les pieds dans les traces de mon père. »




  Nouvelle 4                                      La guerre éclate

 (C'est davantage un exercice de style qu'une nouvelle). Elle traite du corps plus que de l'esprit. C'est une des moins intéressantes selon moi. C'est une petite prose assez banale en fait. Presque tout, dans ce texte, tourne autour du corps, des gestes, du mouvement :

 « [...] il serre le saucisson contre le pain et les porte rapidement à la bouche. Puis le voilà assis la tête inclinée en arrière contre le dossier, il a les deux doigts dans la bouche et les mâchonne en même temps que le pain et le saucisson. De nouveau son visage fatigué est assombri par l'ombre du wagon du train suivant qui vient d'entrer en gare, sur cette voie-là ; sur une autre voie un autre train entre en gare. L'homme repousse son chapeau sur la nuque, son cou par secousses avance et recule. L'homme arrange son chapeau et des doigts il en tâte les bords, puis il enlève son chapeau et en brosse le côté de ses doigts étendus ; il le remet une nouvelle fois. Son cou avance et recule. Les yeux de l'homme s'exorbitent légèrement. Il a enfin avalé sa bouchée. De nouveau un train entre en gare et obscurcit le visage de l'homme. »




 Pour revenir à la question que je posais au début, je serais enclin à répondre oui. Sans être aussi formidable que tous les noms cités dans mon introduction, c'est avec surprise que j'ai constaté l'aisance qu'a Peter Handke pour naviguer dans ce genre littéraire et sa capacité à laisser tomber la poésie pour mettre l'accent davantage sur la mécanique de ses récits. En tout cas, il y réussit très bien à quelques occasions.

 J'ai maintenant presque tout lu de Peter Handke (ce qui est disponible en français) et c'est avec une légère pointe de déception que je quitte son oeuvre. Certes, je reconnais encore son génie, parce qu'on ne peut pas avoir un esprit médiocre en étant talentueux dans plusieurs domaines. Mais pour ce qui est du roman en particulier, je comprends aujourd'hui pourquoi le Prix Nobel de littérature lui avait échappé au détriment de Jelinek (même si cette dernière avoua qu'il le méritait davantage qu'elle). Les romans d'Handke (à part L'absence) laissent un souvenir périssable dans notre conscience et bien que le chemin pour se rendre jusqu'à la fin de son oeuvre soit agréable, il n'est pas exceptionnel non plus. Forcé d'admettre que parmi tous les excellents romanciers autrichiens du XXe siècle, Handke est sans doute l'un des moins intéressants. Harold Bloom avait déjà décrit John Updike de cette façon : « a minor novelist with a major style. » C'est exactement cela aussi avec Handke. Un grand styliste, mais un bien petit romancier. 

mardi 25 août 2015

Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, Peter Handke


Ma note: 7,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Le pharmacien de Taxham, faubourg de Salzbourg, raconte à l'écrivain-narrateur l'étrange voyage qui l'a mené à l'improviste, à l'aventure, des mois durant, depuis l'Autriche jusqu'en Andalousie. Parti solitaire et muet, il en est revenu éveillé et serein, après un parcours apparemment arbitraire qui fut en somme initiatique. Jamais le grand écrivain autrichien n'a sans doute mieux allié le romanesque à la poésie.

Peter Handke est un excellent styliste mais il n'a pas une grande imagination. La courte lettre pour un long adieu était un roman plutôt moyen mais il obéissait à ce constat. Un homme se promenait à travers les USA et rien de vraiment intéressant ne lui arrivait. Seul la plume de l'auteur rendait ce roman dans les limites de l'acceptable (contrairement à un roman très semblable, Open City de Teju Cole, qui souffrait de tous les défauts que l'on puisse imaginer en littérature). C'était la même chose (ou presque) pour L'angoisse du gardien de but, un roman quelque peu ennuyeux. Par contre, avec L'absence, la prose de Handke était à tel point sublime que l'on oubliait facilement le peu d'intérêt qu'offrait ce roman, et il transcendait même les règles du romanesque.

 Un petit avertissement introduit le roman, lui qui suit la règle que j'ai tracée dans mon introduction : « Ce récit a certes quelque chose à voir avec la localité de Taxham près de Salzbourg, mais peu ou rien avec quelque pharmacien que ce soit ni avec quelque autre habitant de cette localité. » Par cette mise en garde, Handke a peut-être voulu nous montrer que son roman en est un du territoire comme L'absence l'était à bien des égards. La présentation de l'éditeur met plutôt l'accent sur le côté humain et initiatique de la chose. Au final, ce sera un livre qui combinera ces deux genres. 

L'incipit penchait quant à lui vers le territoire, «l'espace» prenant le dessus sur «l'humain» : « Au temps où se déroule cette histoire, Taxham était presque oublié. La plupart des habitants de Salzbourg, la ville prose, n'auraient pas su dire où se trouvait cette localité. Pour beaucoup le nom déjà avait une consonance étrangère : Taxham ? Birmingham ? Nottingham ? De fait le premier club de football après la guerre s'était appelé «Taxham Forrest», pour être rebaptisé après avoir gravi les divisions au fil des années et s'appeler finalement «FC Salzbourg» (entre-temps il peut très bien avoir été débaptisé). Il n'était pas rare que les gens du centre-ville voient passer des bus avec l'insciption TAXHAM, ni plus pleins ni plus vides que les autres bus, mais il n'est guère de citadin qui s'y fût assis lui-même. » Le roman prend racine à Taxham et le narrateur se sert du pharmacien de la place pour raconter son histoire. Ainsi, il y a trois niveaux et trois points de vue dans le roman : celui du pharmacien, celui du narrateur et intrinsèquement, celui d'Handke (mais bien sûr, de ces trois niveaux, c'est celui du narrateur qui l'emporte toujours). Le pharmacien vient d'une famille de réfugiés : « C'était, de façon plus visible que partout ailleurs autour de Salzbourg, une colonie de réfugiés de la guerre, d'expulsés, d'émigrants. En tout cas, le pharmacien était l'un de ceux-là, membre d'une famille qui avait déjà exploité une usine de produits pharmaceutiques, à l'Est, du temps de la monarchie des Habsbourg, puis sous la République tchécoslovaque, puis sous l'occupation allemande. Pour le moment je ne voulais pas, pour ce qui allait être son histoire, en savoir davantage, cela lui fit dire : "C'est bien, laissons cela dans le vague !" »

 Ce que j'aime par-dessus dans le roman (d'une façon générale), c'est le début de l'action, avant le point de non-retour, où tout bascule. Connaître les débuts du héros. Et bien souvent, les écrivains portent une attention spéciale à leur prose dans ces moments. Il y a une fraîcheur. Ainsi, nous ne pouvons pas parler de Peter Handke sans citer des passages de sa poésie en prose, celle du début de son roman. (Ici nous apprenons que le pharmacien était plutôt routinier) : « Même le pharmacien avait sa maison en dehors de Taxham, près de l'un des villages d'agriculteurs, proche de la Saalach, la rivière qui fait la frontière, peu avant qu'elle ne se jette dans la Salzach, à la «pointe» là-bas naturelle. Pourtant, il tenait à son lieu de travail. Sa vie se déroulait dans le triangle entre la maison prés de la digue, la pharmacie et l'aéroport, où lorsque nous nous rencontrâmes - son histoire se déroule à une époque tout à fait différente - il dînait régulièrement tantôt avec sa femme, tantôt avec sa maîtresse. La pharmacie fondée par son frère beaucoup plus âgé fut la première entreprise commerciale de l'après-guerre dans le nouveau lotissement de fortune, ou plutôt la première installation officielle accessible à tout le monde, avant l'école et les deux églises avant tout autre magasin. »

 Et voici une autre citation qui démontre la puissance du style de cet écrivain : « Coups de vent, odeur de pluie, tombée ailleurs. Et maintenant, à la première lueur, ce jour sombre et limpide au vaste horizon, comme il l'aimait, il souhaitait qu'il restât tel jusqu'au soir. (L'éternel soleil d'été et le bleu avaient déjà quelque chose des glaces éternelles.) Par une telle journée obscure les plus petites choses se mettaient à vibrer au passage comme au démarrage avant le départ. Le calme tout alentour, plus d'images trompeuses dues au soleil. Une sorte de facilité de passage grâce à cette clarté obscure, une insouciance aussi : au soleil grêle la noirceur de la nuit de tout à l'heure aurait tenu beaucoup plus longtemps. » 

 J'ai remarqué que Par une nuit obscure est assez éloigné du cadre normal du roman, en ce sens qu'un événement, une action, n'amène pas vraiment une autre action logique. Il y a un peu de confusion dans ce roman, voulu ou non, et le fait de jouer avec le narrateur n'amène pas quelque chose de plus. Cela avait été fait cent fois avant la publication de ce roman. Jorge Luis Borges est le meilleur écrivain pour cela. Par une nuit obscure est plus intéressant que L'angoisse du gardien de but, Une courte lettre pour un long adieu et Le colporteur, mais il est beaucoup moins réussi que L'absence

 Pour terminer, voici une citation de Nabokov, qui sera suivi d'un passage de Par une nuit obscure, qui démontre ce que Handke devrait faire pour réussir à nous combler à chaque roman : se concentrer sur son style. En bref, Nabokov nous dit que le style c'est tout, le style c'est l'homme :
« Le style n'est pas un outil, ce n'est pas une méthode, ce n'est pas seulement un choix de mots. Étant beaucoup plus que tout cela, le style constitue une composante intrinsèque ou une caractéristique de la personnalité de l'auteur. Et lorsque nous disons style, nous voulons parler de la nature particulière d'un artiste individuel, et de la façon dont cette nature s'exprime dans sa manifestation artistique. Il est essentiel de rappeler que, bien que chaque être vivant puisse avoir son style, c'est le style particulier à tel ou tel écrivain de génie pris individuellement qui seul mérite discussion. Et ce génie ne peut s'exprimer dans le style littéraire d'un écrivain s'il n'est présent dans son âme. Un mode d'expression peut être perfectionné par un auteur. Il est assez fréquent que le style d'un auteur, au long de sa carrière littéraire, se fasse de plus en plus précis, de plus en plus marquant, comme c'est d'ailleurs le cas pour Jane Austen. Mais un écrivain dépourvu de talent ne peut développer de style littéraire qui vaille ; au mieux, ce sera un mécanisme artificiel froidement assemblé et dépourvu de la divine étincelle. »
Revenons au roman de Handke : « Le soleil se leva. Dans le jardin, après la nuit chaude et sèche, pas une goutte de rosée. En revanche, un scintillement dans le pommier : une goutte de résine exsudée d'une tige que traversaient les premiers rayons ; la plus minuscule des lampes. Les hirondelles haut dans le ciel, encore d'un noir profond, comme à l'aube. Là seulement où l'une d'entre elles, en virant, mettait les ailes verticales, un bref éclat de soleil sur le plumage ; c'était comme si l'oiseau jouait avec la lumière du matin. »

samedi 15 août 2015

L'angoisse du gardien de but au moment du penalty, Peter Handke


Ma note : 7/10

Voici la quatrième de couverture: Un ancien gardien de but se croit licencié de l'entreprise où il travaille et il quitte tout. Son errance finit par se transformer en vraie fuite après qu'il a étranglé une caissière de cinéma. Il va se livrer à de gratuites et dangereuses extravagances, jusqu'au jour où il assiste à un match de football au cours duquel le gardien de but réussit à arrêter un penalty : sa peur va alors être jugulée.Cet itinéraire intérieur, aux fausses allures de roman policier, permet à Peter Handke de démontrer sa maîtrise. 

Dans son essai Sous le miroir de l'eau, sous-titré Le récit de Peter Handke sur l'angoisse du gardien de but, W.G. Sebald décrit ce roman comme un classique. Il fait ensuite une analogie entre la réalité et la fiction. Sebald écrit que le roman obéit à la scientificité et à l'art (ce qui peut sembler étrange au premier abord) : « [...] au contraire d'une pratique littéraire qui peut à juste titre apparaître suspecte à la psychiatrie, le texte de Peter Handke ne se fourvoie pas dans l'impasse de l'identification pathétique, mais conduit au dévoilement des formes spécifiques de la fuite schizophrénique devant la réalité. Handke, qui, à l'instar de quelques rares auteurs, est prêt à engager également, au-delà de la sensibilité souvent invoquée, la force de son intelligence, a donné avec le récit dont il est ici question une oeuvre qui satisfait tout autant aux principes de la scientificité qu'à ceux de l'art. »

 Sebald met l'accent sur le fait que Handke se garde d'en dire trop sur la vie de son personnage, pour un but bien précis : « Handke renonce à déballer la vie privée de son protagoniste sous les yeux de lecteurs qui sont pourtant toujours très curieux, et ce n'est pas là le moindre mérite de son récit qui, en se concentrant sur l'irruption réfrénée de la crise, fait comprendre que si l'"énigme" de la schizophrénie est encore loin d'être résolue, c'est qu'on a trop rarement tenté de décrire ce qui se passe à l'instant où tout bascule. La fuite de Bloch, qui sous bien des aspects est étirée dans le temps, présentée au ralenti, montre de ce fait très précisément comment, à partir d'une panique indéfinie et d'une multitude de minuscules catastrophes, se développe sans drame et en toute logique un mode d'existence qui n'est plus compatible avec les définitions de la normalité. »

 Il est vrai que le personnage démontre de lourds symptômes. Ce n'est peut-être pas pour rien que Handke a coiffé son roman d'un titre aux allures d'essais. Je serais porté à croire que Sebald a raison, que la scientificité et l'art se retrouvent ici sous un masque (et une masse) de fiction. Dès le début, vous conviendrez qu'il y a quelque chose qui cloche avec Joseph Bloch : « Le monteur Joseph Bloch, qui avait été un célèbre gardien de but, fut informé, quand il se présenta le matin à son travail, qu'il était congédié. Du moins Bloch interpréta-t-il ainsi le fait que seul le contremaître leva les yeux de son casse-croûte lorsqu'il ouvrit la porte de l'Abri où les ouvriers faisaient la pause, et Bloch quitta le chantier. Dans la rue, il tendit le bras, mais jamais la voiture qui le dépassa - qu'il ait ou non tendu le bras pour appeler un taxi - n'avait été taxi. Finalement Bloch entendit un coup de frein devant lui ; il pivota : un taxi se trouvait maintenant derrière lui, le chauffeur jurait ; Bloch pivota de nouveau, monta en voiture et se fit conduire au marché couvert. » Il se croit licencié alors qu'il ne l'est pas du tout. Et c'est intéressant de voir que le roman débute de cette façon, dans un accès de débilité et ainsi, cela donne l'impression qu'absolument rien ne s'est déroulé avant cette décision pour le moins ridicule. Aussi, Bloch semble souffrir d'un très grave problème d'interprétation parce que comme on peut le voir ici, ce problème est récurrent : « Sur la place de la gare, il rencontra un ami qui se rendait en banlieue pour servir d'arbitre dans un match de troisième division. Bloch interpréta cette nouvelle comme une plaisanterie et fit semblant d'y croire en déclarant que, dans ces conditions, il pouvait bien l'accompagner comme juge de touche. Ensuite, l'ami eut beau ouvrir son sac de marin pour lui montrer le costume d'arbitre et les citrons qui s'y trouvaient, Bloch réagit de la même façon, de nouveau il ne prit ces objets que pour des sortes d'accessoires de déguisement et, feignant toujours d'y croire, se déclara prêt à porter le sac de son ami puisqu'il allait avec lui. »

 L'errance du personnage principal donne l'occasion à l'auteur de faire des références constantes au football (sans que le football devienne un thème) : « Il tua le temps jusqu'à l'arrivée de la femme en introduisant des pièces dans le juke-box et en demandant à d'autres que lui d'appuyer sur les boutons, entre-temps il examinait les photographies et les autographes de footballeurs aux murs. Le restaurant avait été loué quelques années auparavant par un avant-centre du onze national qui était allé outre-Atlantique comme entraîneur d'une équipe autonome de la division d'honneur, et depuis que cette division avait été supprimé, on ignorait ce qu'il était devenu. »

 L'absence de finesse, de détails inutiles est manifeste. Voyez lorsqu'il tue la femme, le peu d'espace que prend l'écrivain alors que la majorité de ses collègues auraient étiré cette description sur des pages et des pages : « Soudain il l'étrangla. Il avait immédiatement serré si fort qu'elle n'avait pas eu le temps de croire à une farce. Bloch entendit des voix au-dehors, dans le couloir. Il avait une peur intense. Il s'aperçut que le nez de la fille coulait. Elle râlait. Finalement il entendit comme un craquement. Cela lui fit l'effet d'une pierre qui heurte soudain le dessous de la voiture dans un chemin cahoteux. Des gouttes de salive étaient tombées sur le linoléum. » Ce meurtre est à la base de l'intrigue du roman alors que pour le décrire quelques phrases suffisent. 

 Voici donc un roman écrit d'un même souffle. Il est étrange, il nous donne sans cesse un malaise de lecture. Il se rapproche selon moi de La faim de Knut Hamsum (ce dernier est décrit par plusieurs critiques comme le premier roman du modernisme, celui qui a jeté les bases d'une nouvelle ère en littérature). L'angoisse du gardien de but a la froideur de Disgrâce de J.M. Coetzee ; l'essentiel prend le dessus sur le superflu. De Peter Handke (en roman) je ne connaissais que L'absence et ce dernier jouait avec la prose poétique, presque sans intrigue, il parvenait à étirer le temps un peu à la manière de Virginia Woolf. L'angoisse du gardien de but est à l'opposé de cela, même si Sebald dit que « [...] la fuite de Bloch, qui sous bien des aspects est étirée dans le temps, présentée au ralenti. » Les petites phrases sans fioritures stylistiques permettent à l'écrivain de rentrer dans la psychologie du personnage principal et ainsi, le roman est parsemé de passages au déroulement «rapide», où l'action abonde en quelques pages seulement. Les longues descriptions sont introuvables dans ce roman. Tout est «ramassé» au strict minimum. 

 C'est un petit récit d'à peine 150 pages et ce n'est certainement pas un chef-d'oeuvre, malgré mes attentes en ce sens (surtout après avoir lu l'essai de Sebald). Ceux qui recherchaient un roman «populaire» comme son titre le laissait présager seront extrêmement déçus, de même que ceux qui s'attendaient à un essai en tant que tel. On est bel et bien dans la fiction «littéraire» qui ne remplit ses promesses qu'à moitié. Par contre, Handke est un génie. La versatilité de son oeuvre générale est grande et pétillante de magnificence. En plus des romans, il y a les pièces de théâtre, les films, les essais, etc. Mais dans ce roman en particulier, nous avons du mal à trouver son génie.