"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 24 septembre 2015

Désert, J.M.G. Le Clézio


Ma note : 8,5/10

 Voici la quatrième de couverture : La toute jeune Lalla a pour ancêtres les " hommes bleus ", guerriers du désert saharien. Elle vit dans un bidonville, mais ne peut les oublier. La puissance de la nature et des légendes, son amour pour le Hartani, un jeune berger muet, une évasion manquée vers " leur " désert, l'exil à Marseille, tout cela ne peut que durcir son âme lumineuse. Lalla a beau travailler dans un hôtel de passe, être enceinte, devenir une cover-girl célèbre, rien n'éteint sa foi religieuse et sa passion du désert. 

Deux critiques littéraires que j'admire, Harold Bloom et Pietro Citati, ont dit de Le Clézio qu'il était un très mauvais écrivain et que son Prix Nobel de littérature n'était pas mérité. Ce fut étrange pour moi d'entendre cela de ces deux auteurs, eux qui sont de grands amateurs du sublime, parce que Le Clézio parvient à éblouir avec son esthétique romanesque et je le place parmi les meilleurs écrivains français de notre époque. Peut-être est-ce dû à sa prose qui est difficilement traduisible, ce qui expliquerait la mauvaise opinion de Bloom et Citati. Son écriture est d'une extrême subtilité et la profondeur de ses récits (profondeurs stylistique et thématique) le font probablement mal paraître dans une langue étrangère.

 Le Clézio c'est les grands espaces, le voyage, la passion de la nature et de la découverte. Dans Désert, et dans le reste de son oeuvre, les personnages sont attachés, malgré l'exil, à leur passé, à leur propre mer. On dit que les gens qui sont nés près du fleuve veulent toujours y revenir. C'est un peu cela avec cet écrivain. L'attachement aux racines doublé d'un désir de liberté dans le voyage, dans la découverte.

 Cet exil et cette liberté sont à maintes reprises évoqués dans ce roman. Ils prennent forme d'une façon générale mais aussi d'une façon précise : « les hommes avaient la liberté de l'espace dans leur regard » ; « mais c'était le seul, le dernier pays libre peut-être » ; « peut-être même qu'ils connaissaient la mer couleur d'émeraude et de bronze, la mer libre ? » ; « les hommes bleus avançaient sur la piste invisible, vers Smara, libres comme nul être au monde ne pouvait l'être ».

 Le roman commence dans le désert avec Nour, jeune garçon fuyant vers une mystérieuse destination qui semble prometteuse. Mais ensuite, et cela se fera en alternance, nous basculons avec une autre histoire, celle de Lalla, orpheline de mère lorsqu'elle est toute jeune (Nour vit avec les nomades, les hommes bleus, alors que Lalla est leur descendante) : « La Cité apparaît, au détour du chemin, quand on s'est éloigné de la mer et qu'on a marché une demi-heure dans la direction de la rivière. Lalla ne sait pas pourquoi ça s'appelle la Cité, parce qu'au début, il n'y avait qu'une dizaine de cabanes de planches et de papier goudronné, de l'autre côté de la rivière et des terrains vagues qui séparent de la vraie ville. Peut-être qu'on a donné ce nom pour faire oublier aux gens qu'ils vivaient avec des chiens et des rats, au milieu de la poussière. C'est ici que Lalla est venue habiter, quand sa mère est morte, il y a si longtemps qu'elle ne se souvient plus très bien du temps où elle est arrivée. Il faisait très chaud, parce que c'était l'été, et le vent soulevait des nuages de poussière sur les huttes de planches. Elle avait marché les yeux fermés, derrière la silhouette de sa tante, jusqu'à cette cabane sans fenêtres où vivaient les fils de sa tante. Alors elle avait eu envie de s'en aller en courant, de partir sur la route qui va vers les hautes montagnes, pour ne plus jamais revenir. » Les personnages sont unidimensionnels et c'est peut-être le seul défaut du roman. Voici un extrait où l'on voit Lalla un peu perdue au milieu d'une scène qui la dépasse, ce passage représentant assez bien la relative pauvreté de l'intérieur des personnages, leur absence d'esprit : « Appuyée sur le bastingage, Lalla regarda l'étroite bande de terre qui apparaît à l'horizon comme une île. Malgré la fatigue, elle regarde la terre de toutes ses forces, elle essaie de distinguer les maisons, les routes, peut-être même les silhouettes des gens. À côté d'elle, les voyageurs sont massés contre le bastingage. Ils crient, ils font des gestes, ils parlent avec véhémence, ils s'interpellent dans toutes les langues d'un bout à l'autre du pont arrière. Il y a si longtemps qu'ils attendent ce moment ! Il y a beaucoup d'enfants et d'adolescents. Ils portent, accrochée à leurs vêtements, la même étiquette, avec leur nom, leur date de naissance, et le nom et l'adresse de la personne qui les attend à Marseille. Au bas de l'étiquette, il y a une signature, un tampon, et une petite croix rouge ; elle a l'impression qu'elle brûle sa peau à travers sa blouse, qu'elle se marque peu à peu sur sa poitrine. »

 Il semble que Le Clézio ait décidé d'orienter son roman de l'extérieur, même en présence des personnages, l’œil de la caméra est généralement extérieur à eux, très peu souvent nous les voyons de l'intérieur, leur psychologie étant voilée par la narration qui leur semble étrangère : « Le soleil se lève au-dessus de la terre, les ombres s'allongent sur le sable gris, sur la poussière des chemins. Les dunes sont arrêtées devant la mer. Les petites plantes grasses tremblent dans le vent. Dans le ciel très bleu, froid, il n'y a pas d'oiseau, pas de nuages. Il y a le soleil. Mais la lumière du matin bouge un peu, comme si elle n'était pas tout à fait sûre. Le long chemin, à l'abri de la ligne des dunes grises, Lalla marche lentement. De temps à autre, elle s'arrête, elle regarde quelque chose par terre. Ou bien elle cueille une feuille de plante grasse, elle l'écrase entre ses doigts pour sentir l'odeur douce et poivrée de la sève. Les plantes sont vert sombre, luisantes, elles ressemblent à des algues. Quelquefois il y a un gros bourdon doré sur une touffe de ciguë, et Lalla le poursuit en courant. Mais elle n'approche pas trop près, parce qu'elle a un peu peur tout de même. Quand l'insecte s'envole, elle court derrière lui, les mains tendues, comme si elle voulait réellement l'attraper. Mais c'est juste pour s'amuser. »

 Si la littérature c'est le voyage, alors c'est encore plus vrai avec J.M.G. Le Clézio. De plus, il me semble incomparable, en ce sens qu'il est extrêmement difficile de trouver un écrivain avec le même style, les mêmes thèmes, les mêmes intérêts, surtout traités avec autant de subtilité. Il est minutieux, consciencieux dans son travail, on voit la rigueur en regardant seulement le résultat. Il ne semble pas appartenir à un courant littéraire en particulier, ne semble pas non plus appartenir à un pays, il n'habite plus la France. Il habite, selon moi, la langue française. Physiquement, il est aux États-Unis, mais cela ne se ressent pas, il n'appartient métaphoriquement à aucun État. Ses romans sont aussi légers que l'air et conséquemment, à long terme, nous ne retenons pas grand-chose de notre lecture, les souvenirs s'enfouissent bien profondément dans notre inconscient, et ce n'est pas forcément un défaut.

 Et dans Désert en particulier, on ne compte plus les références à la chaleur, au feu, au soleil, etc., tellement il y en a beaucoup. C'est un roman où les personnages occupent une place centrale dans l'histoire mais paradoxalement, ils ne sont pas si importants que cela. Ils n'ont pas un grand relief, ils manquent de personnalité et l'on sort de cette lecture avec la tête pleine de poésie, beaucoup plus qu'avec des questionnements intellectuels et métaphysiques. On croirait que le caractère, la personnalité de Lalla et Nour ont été coupés en deux et qu'ils étaient un seul et même personnage à l'origine. Lorsque les personnages de Le Clézio n'ont pas la liberté physique, ils ont la liberté de l'esprit. 

 Un autre thème récurrent chez Le Clézio que l'on retrouve ici est celui de l'enfance, de la jeunesse. L'aspect formel du roman est lui aussi intéressant, comme dans ses autres textes. Il applique deux narrations différentes. L'histoire de Nour se construira dans les marges et se concentrera sur la prose poétique. Celle de Lalla aura une narration davantage dans les normes du romanesque, avec une plus grande profondeur et une intrigue un peu plus appuyée. Cependant, il n’abandonnera pas non plus la prose poétique pour Lalla, il ne la laisse pas tomber en somme. 

 C'est un des meilleurs J.M.G. Le Clézio que j'aie lus. Sa poésie en prose est éclatante dans le "Désert" et cela conduit à une luminosité de ses thèmes. 

 Pour terminer, je dois dire que c'est un roman proche de l'exercice de style, où l'écrivain ne fait jamais de concession sur l'esthétique. (Alors que plusieurs autres écrivains préfèrent se concentrer sur une intrigue forte qui bien souvent nous ennuie en relecture) Voici un dernier extrait qui permet de bien apprécier son style : 

 « Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d'une dune, comme s'ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu'ils avaient dans leurs membres la dureté de l'espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés, touchaient, l'horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si clairement dans la sclérotique de leurs yeux. Le troupeau des chèvres bises et des moutons marchait devant les enfants. Les bêtes aussi allaient sans savoir où, posant leurs sabots sur des traces anciennes. Le sable tourbillonnait entre leurs pattes, s'accrochait à leurs toisons sales. Un homme guidait les dromadaires, rien qu'avec la voix, en grognant et en crachant comme eux. Le bruit rauque des respirations se mêlait au vent, disparaissait aussitôt dans les creux des dunes, vers le sud. Mais le vent, la sécheresse, la faim n'avaient plus d'importance. Les hommes et le troupeau fuyaient lentement, descendaient vers le fond de la vallée sans eau, sans ombre. »

4 commentaires:

  1. C'est pour moi LE meilleur roman de Le Clézio (bon, c'est vrai, je n'ai pas lu l'intégralité de son oeuvre), et l'un de mes livres préférés. Je l'ai lu il y a plusieurs années et j'avoue que j'ai quasiment tout oublié de l'intrigue : ce dont je me souviens c'est de ma sensation lors de la lecture, cette impression d'être plongée dans quelque chose de lent et d'infiniment beau, d'absorber le lumière des paysages dépeints par l'auteur. Et j'ai le souvenir de cette longue marche des cavaliers bleus dans le désert brûlant..

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  2. En plein ça et même si je viens de le terminer, on ne retient rien ou presque de l'intrigue. J'ai toujours beaucoup de difficulté à parler de Le Clézio, comme je le disais ses romans sont tellement subtils et, à certains égards, très poétiques, et donc on ne peut que placer des citations pour le prouver. ;-)

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  3. J`apprécie vos comptes-rendus, cher Jimmy, meme quand je ne suis pas de votre avis. Ce roman de Le Clézio, par exemple, je n`y trouve qu`un "a la maniere de"... en l`occurrence du "Les Cavaliers" de Joseph kessel. A propos, lisez le, vous ne le regretterez certainement pas et je serai heureux d`en lire les impressions d`un esprit aussi fin que le votre.

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  4. Merci beaucoup ! Je m'en vais lire de ce clic sur Joseph Kessel, que je ne connaissais pas et peut-être qu'un jour j'en parlerai sur le blog, je dis " un jour " parce que ma liste de lecture est interminable...

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