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"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


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dimanche 11 octobre 2015

Les Vagues, Virginia Woolf


Ma note : 10/10

 Voici la quatrième de couverture : Publié en 1931, Les Vagues se compose d'une succession de monologues intérieurs entrecroisés de brèves descriptions de la nature. Chaque personnage donne sa voix et se retire dans un mouvement rythmé qui évoque le flux et le reflux des marées. « J'espère avoir retenu ainsi le chant de la mer et des oiseaux, l'aube et le jardin, subconsciemment présents, accomplissant leur tâche souterraine... Ce pourraient être des îlots de lumière, des îles dans le courant que j'essaie de représenter ; la vie elle-même qui s'écoule. » Préface et traduction de Marguerite Yourcenar.

 Je ne cesse de le répéter sur ce blogue, et je ne cesserai de le faire aussi longtemps que j'écrirai : l'important en littérature c'est le style et de façon plus générale, l'esthétique. L'histoire, l'intrigue, le récit et les études politiques ou autres ne sont que très secondaires avec la grande littérature (à moins d'avoir un récit justement très esthétique comme Feu Pâle de Nabokov, mais cela est une tout autre histoire, c'est plus compliqué à développer). Un de ceux qui m'a appris cela, c'est ce même Vladimir Nabokov, un de mes écrivains préférés. Voici ce qu'il disait à ce sujet (lorsqu'il était professeur d'université) : « L'étude de l'impact sociologique ou politique de la littérature a dû être imaginé principalement pour ceux qui, par tempérament ou par éducation, sont insensibles au vibrato esthétique de la vraie littérature, ceux qui ne connaissent pas le petit frisson révélateur entre les omoplates (je ne cesserai jamais de répéter que ce n'est pas la peine de lire si vous ne lisez pas avec votre dos) ».

 Pendant l'écriture de ses Vagues, Virginia Woolf disait de son roman : « Tout est enivrant, simple, rapide, efficace... sauf que je continue à cafouiller sur Les Vagues. Après beaucoup d'efforts je me retrouve avec deux pages de parfaites inepties. J'écris des variantes de chaque phrase, je transige, me fourvoie, tâtonne au point que mon cahier finit par ressembler à un rêve de fou. Puis je fais confiance à l'inspiration qui peut me venir en relisant et je crayonne pour tenter de donner à l'ensemble un peu de sens commun. Néanmoins, je ne suis pas satisfaite. Je trouve qu'il manque quelque chose. Je ne fais aucune concession. Je fonce au tréfonds de moi-même. Cela m'est égal que tout soit raturé. Et il y a une certaine chose là. »

 Une certaine chose en effet. De l'aveu même de Woolf, Les Vagues sont un poem-play. D'une originalité absolue, et surtout d'une grandeur stylistique ultime, Les Vagues sont aussi un des plus beaux poèmes que l'on puisse lire. Il fait 280 pages en prose, ce qui n'est pas peu dire. Dans son essai Une chambre à soi, Virginia Woolf parle de la soeur (imaginaire) de Shakespeare. Elle écrit que si Shakespeare aurait eu une soeur avec le même talent, à la même époque bien sûr, cette soeur n'aurait pu avoir la même carrière que son frère, et donc elle n'aurait pu écrire de chefs-d'oeuvre. Et pour faire suite à cet essai, je rajouterais que, selon moi, ce texte était en quelque part visionnaire parce que c'est elle la réelle soeur de Shakespeare. Elle a le même talent que lui, le même génie, et cela aboutira forcément à une oeuvre immortelle. Les Vagues, avec Vers le phare, sont la plus étincelante preuve de ces dires. C'est un roman touché par Dieu...

 Lorsqu'on écrit sur un livre comme celui-ci (ce qui est quasiment impossible à faire) on se doit de se concentrer sur le texte en tant que tel, sur les citations, parce que l'intrigue est à peu près inexistante et c'est impossible de bien dégager les thèmes et le récit dans cette mer de subtilité et dans cette prose fondue en poésie. Disons simplement que c'est un roman expérimental, qu'il y a sept personnages, que six seulement prendront la parole, et que Percival le septième restera en retrait (mais ne manquera pas d'éveiller la curiosité du lecteur par la puissance qu'il a dans la conscience d'autrui, dans les autres personnages du livre). Les six personnages récitent principalement des monologues, et ils prennent la parole à tour de rôle. Ils nous parlent (et se parlent) dans une indifférence presque totale.

 Donc, il n'y a pas de récit, pas d'histoire, pas d'intrigue et ainsi, il est préférable de vous présenter des citations un peu aléatoirement, mais sélectionnées selon le dos, pour reprendre les mots de Nabokov. Il y a deux grandes parties dans le roman : la prose poétique (en italique dans le bouquin) et la partie des monologues. La prose poétique introduit chaque scène qui sont au nombre de neuf. Cette prose décrira, entre autres, les vagues qui viennent se jeter sur le rivage. Le roman s'ouvre de cette manière avec la partie poétique qui amènera les premiers monologues : 

 « Le soleil ne s'était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d'une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu'une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l'horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l'une l'autre en un rythme sans fin. Chaque vague se soulevait en s'approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d'écume blanche. La houle s'arrêtait, puis s'éloignait de nouveau, avec le soupir d'un dormeur dont le souffle va et vient sans qu'il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l'horizon s'éclaircit : on eût dit que de la lie s'était déposée au fond d'une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. Tout au fond, le ciel lui aussi devint translucide comme si un blanc sédiment s'en était détaché, ou comme si le bras d'une femme couchée sous l'horizon avait soulevé une lampe : des bandes de blanc, de jaune, de vert s'allongèrent sur le ciel comme les branches plates d'un éventail. Puis la femme invisible souleva plus haut sa lampe ; l'air enflammé parut se diviser en fibres rouges et jaunes, s'arracher à la verte surface dans une palpitation brûlante, comme les lueurs fumeuses au sommet des feux de joie. Peu à peu les fibres se fondirent en une seule masse incandescente ; la lourde couverture grise du ciel se souleva, se transmua en un million d'atomes bleu tendre. La surface de la mer devient lentement transparente ; les larges lignes noires disparurent presque sous ces ondulations et sous ces étincelles. Le bras qui tenait la lampe l'éleva sans hâte : une large flamme apparut enfin. Un disque de lumière brûla sur le rebord du ciel, et la mer tout autour ne fut plus qu'une seule coulée d'or. » 

 La deuxième partie est amenée de cette façon par Virginia Woolf et nous pouvons voir que le procédé est semblable, ce qui sera aussi le cas pour les parties subséquentes, alors que la journée avance un peu : 

 « Le soleil prenait de la hauteur. Des vagues bleues, des vagues vertes promenaient sur la rive un rapide éventail, entouraient de leur onde les piquants du chardon marin, mettaient çà et là sur le sable de minces étangs de lumière, et laissaient derrière elles un pâle cerne noir. Les roches cessaient d'être moelleuses, enveloppées de brumes ; elles durcissaient, et montraient leurs crevasses rouges. Des ombres aiguës rayaient l'herbe, et la rosée dansant à la pointe des fleurs et des feuilles faisait du jardin une mosaïque d'étincelles, qui ne parvenait pas encore à se fondre en un seul tout de lumière. Les oiseaux, gorges mouchetées de rose, de jaune, jetaient une note ou deux, sauvagement, pareils à de joyeux patineurs qui vont par bandes. Puis, soudain, ils se taisaient, se séparaient l'un de l'autre. Sur la maison, le soleil déversait des rayons plus larges. La lumière toucha quelque chose de vert au coin d'une fenêtre, et en fit un bloc d'émeraude, une grotte du vert le plus pur, tel un fruit dénoyauté. La lumière aiguisait le rebord des tables, des chaises, et ourlait de délicats fils d'or les nappes blanches. À mesure que le jour croissait, les bourgeons éclatèrent çà et là, dépliant brusquement leurs fleurs veinées de vert palpitantes comme si l'effort fait pour s'ouvrir les avait mises en branle, et leurs frêles battants frappant contre leurs parois blanches firent un vague carillon. Les choses se fondaient, perdaient doucement leur forme ; on eût dit que l'assiette de porcelaine s'écoulait, et que le couteau d'acier devenait liquide. Et, tout le temps, le bruit des brisants retentissait, pareil aux grands coups sourds de bûches tombant sur le rivage. » 

 Ces deux dernières citations montrent la prose descriptive, remplie de poésie, que l'on retrouve en italique avant chaque scène. Voici maintenant ces parties en tant que telles, les scènes, les monologues, où elle fait parler ses personnages sans jamais vraiment abandonner la poésie, ce qui devient vite remarquable parce qu'elle parvient à maintenir une écriture soutenue pendant près de 300 pages (c'est un monologue de Jinny, l'un des sept personnages): 

 « Je hais l'obscurité, et le sommeil, et la nuit, dit Jinny. Couchée dans mon lit, j'espère l'arrivée du jour. Je voudrais que la semaine ne soit qu'un seul jour indivisible. Quand je m'éveille de bonne heure (et les oiseaux me réveillent), je reste au lit, et je surveille les poignées de cuivre de la commode, puis la cuvette, puis le porte-serviettes qui recommencent à briller. Mon coeur bat plus vite, lorsque chaque chose se remet à briller dans la chambre. je sens mon corps durcir, redevenir rose, brun, ocre...Mes mains errent le long de mes jambes et de mon corps. Je sens ses courbes, sa minceur. J'aime à entendre les coups de gong résonner à travers la maison, et le remue-ménage commencer. » 

Finalement, on peut voir dans la prochaine citation un peu la même chose avec le personnage de Louis qui raconte sa vie d'une façon imagée, avec un clin d'oeil à Orlando, un autre roman de Woolf :  

« Ce qui nous différencie est bien profond, dit Louis, et peut-être impossible a définir. Mais essayons pourtant d'arriver à une définition. en entrant, je me suis lissé les cheveux, espérant ressembler au reste d'entre vous. Mais je ne le puis, car je ne suis pas complet et précis comme vous l'êtes. J'ai déjà vécu mille vies. Chaque jour, je fouille, je déterre, je découvre des restes de moi-même dans le sable piétiné par les femmes voici des milliers d'années, à l'époque où j'écoutais des chants s'élever sur la rive du Nil, et le piétinement d'une gigantesque bête enchaînée. Cet homme que vous voyez, ce Louis, est fait des cendres et des débris d'un être jadis sublime. J'ai été prince en Arabie : la noblesse de mes gestes en témoigne. au temps d'Élisabeth, j'ai été un grand poète. J'étais duc à la cour de Louis XIV. Je suis vain ; je suis téméraire ; je désire éperdument obtenir des femmes un soupir de tendresse. » 

 En conclusion, je dois dire qu'il est difficile de faire mieux que Les Vagues, j'y reviens sans cesse en relecture. Peut-être a-t-elle mieux réussi avec Vers le phare parce qu'en plus de la prose majestueuse, impériale, elle avait réussi à glisser une grande histoire familiale (non pas à grand déploiement cependant). Personnellement, j'ai accroché davantage à ses Vagues pour sa poésie de la prose inégalée dans l'histoire de la littérature. Lorsqu'on parle du sublime, de quelque façon que ce soit, deux noms me viennent à l'esprit : Vladimir Nabokov (pour Feu Pâle et Ada ou l'Ardeur) de même que Virginia Woolf (pour Vers le phare et Les Vagues). Ces quatre romans sont probablement ce que je peux vous conseiller de plus magnifique. Aussi, leurs traductions françaises sont excellentes. J'ai lu To the lighthouse dans trois traductions différentes, The Waves dans deux traductions, et elles sont toutes justes. Je ne veux rien enlever à ces traducteurs mais selon moi Virginia Woolf transcende les traductions. Comme Shakespeare, elle est immuable et immortelle.

5 commentaires:

  1. Très intéressant tout ça !! Et je suis assez d'accord avec toi : le style, on l'oublie trop souvent, et comme je le disais, avant c'était surtout à ça que j'étais sensible.
    J'ai ce roman de Woolf, mais je crois que je ne l'ai pas encore lu. On nous l'avait proposé à la Fac mais impossible de me souvenir de sa lecture, même si je me souviens parfaitement de l'objet. Je vais continuer à faire un tour chez toi, cet article sur les classiques m'a redonné un coup de fouet de ce côté :p !

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    1. Comme tu t'en doutes sûrement, je ne suis plus capable de lire des romans pour leur histoire (j'en ai trop lus). Je reprends souvent les mots de Céline à cet effet : Si vous aimez les bonnes histoires, lisez les journaux ! lol

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    2. Ahah je ne la connaissais pas celle-là ! Et d'une certaine façon, il n'a pas tord !

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  2. Tiens au fait, est-ce que tu as lu Une Chambre à soi ?
    Il me fait bien envie et un article de Whalzz m'a confortée dans cette impression.

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    1. Oui et il est effectivement très bien, mais je préfère, et de loin, Virginia Woolf en roman. Je dis ça parce qu'un critique que je lis souvent, James Wood, disait qu'il a autant de plaisir à lire Woolf en essai qu'en roman, ce qui n'est pas du tout mon cas...

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