"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

lundi 14 septembre 2015

Tonio Kröger, Thomas Mann


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture: Peintre puissant de la bourgeoisie allemande avec Les Buddenbrook, Thomas Mann publie à vingt-huit ans ce bref roman, une de ses œuvres les plus révélatrices de son débat intérieur. Jeune écrivain prisonnier de l'introspection et de sa réflexion sur son art, Tonio Kröger est fasciné par son contraire : ceux qui vivent sans réfléchir, abandonnés à leurs instincts vitaux, comme son camarade Hans et la belle Ingeborge, dont il s'éprend. L'art et la pensée seraient-ils morbides ? La vraie vie réside-t-elle dans la sérénité heureuse et terre-à-terre des gens " normaux " ? Dans cet étonnant portrait d'un homme qui ne parvient pas à s'approuver, le grand romancier, prix Nobel de littérature en 1929, mêle la réflexion philosophique à l'analyse des tourments de l'âme, avec une lucidité et un dépouillement qui en font une oeuvre classique au meilleur sens du terme.

 Dans son immense (et remarquable) livre Genius, Harold Bloom place Thomas Mann très haut dans sa liste, au 20e rang (alors que personnellement je ne sais même pas si je le placerais dans les cent premiers). Il dit, en 2002, que l'on se doit de retourner à Mann (à La Montagne Magique plus précisément) :

 « In the aftermath of Septembre 11, 2001, there were bleatings of "no more irony", but these have vanished quickly. All is irony in the newest age of religious war and domesticated terror. Mann's emphasis, in 1938, was on the use of literature for life, and that use transcends the work of mourning. Goethe's greatness had much to do with the scale of his speculations, and with his emphasis upon the secular salvation that one's own intellectual striving could induce. Mann, following after, progressed from his ambivalence towards his precursor's genius, and a defensive irony in regard to Goethe, to an embattled sense of the work of humanism at ensuring the survival of value, at maintaining an "anti-diabolic" faith. I urge my students, and the readers who come to my public book presentations, to return to The Magic Mountain in this time of trouble. Mann's own genius is to teach "keen hearing", without wich we will be more easily seduced by brutality. »

 L'influence de Schopenhauer sur Thomas Mann est très grande et dans ce roman en particulier, elle est presque totale. C'est un roman schopenhauerien. Ce philosophe a influencé de grands auteurs comme Zola, Tolstoï, Proust, Beckett et j'en passe quasiment des dizaines. Une période complète de la littérature (et de l'histoire de la pensée) est marquée du sceau de Schopenhauer : la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Mann fut l'un d'eux et l'un de ses plus grands lecteurs. Dans Tonio Kröger, c'est surtout l'homme supérieur qui est représenté, celui qui a suffisamment en lui (dans son intellect, dans son esprit, etc.) pour pouvoir faire cavalier seul dans ce monde malade. Voici une citation de Schopenhauer à ce sujet, tirée de son livre Aphorismes sur la sagesse dans la vie :

 « En outre, de même que ce pays-là est le plus heureux qui a le moins, ou n'a pas du tout besoin d'importation, de même est heureux l'homme à qui suffit sa richesse intérieure et qui pour son amusement ne demande que peu, ou même rien, au monde extérieur, attendu que pareille importation est chère, assujettissante, dangereuse ; elle expose à des désagréments et, en définitive, n'est toujours qu'un mauvais succédané pour les productions du sol propre. Car nous ne devons, à aucun égard, attendre grand'chose d'autrui, et du dehors en général. Ce qu'un individu peut être pour un autre est chose très étroitement limitée ; chacun finit par rester seul, et - qui est seul ? - devient alors la grande question. Gœthe a dit à ce sujet, parlant d'une manière générale, qu'en toutes choses chacun en définitive est réduit à soi-même. Oliver Goldsmith dit également : 
Still to ourselves in ev'ry place consign'd, Our own felicity we make or find. (Cependant, en tout lieu, réduits à nous-mêmes, c'est nous qui faisons ou trouvons notre propre bonheur.) »

 Et l'on pourrait aussi convoquer Nietzsche. Ce dernier a développé une philosophie à l’opposé de Schopenhauer (même si dans ses premiers livres il est proche de lui). Au fil des années, Nietzsche s'est distancé de Schopenhauer mais il en a gardé quelques idées. Et l'une des plus puissantes est sans doute celle de l'homme supérieur, du solitaire loin du troupeau :

 « Tout homme hors du commun aspire instinctivement à sa citadelle et sa retraite secrète où il soit délivré de la foule, du grand nombre, de la majorité, où il puisse oublier la règle "homme", lui qui en est l'exception : - mis à part cet unique cas où un instinct encore plus fort le pousse droit sur cette règle, en homme de connaissance au sens élevé et exceptionnel. Celui qui, dans ses relations avec les hommes, ne passe pas à l'occasion par toutes les couleurs de la détresse, vert et gris d’écœurement, de dégoût, de compassion, d'assombrissement, d'isolement, n'est certes pas un homme de goût supérieur ; mais à supposer qu'il ne se charge pas volontairement de ce fardeau et de ce déplaisir, qu'il s'y dérobe à tout jamais et demeure, comme je l'ai dit, calmement et orgueilleusement caché au fond de sa citadelle, eh bien, cela prouve une chose : il n'est pas fait pour, pas prédestiné à la connaissance. » 

Le poète Giacomo Leopardi aborde (souvent) lui aussi ce thème. Dans son magnifique poème Les Souvenances (mon préféré de toute l'histoire de la poésie), il écrit qu'il se sent différent des autres. En voici un court extrait (dans la magnifique traduction de Michel Orcel):

 « Et mon coeur ne me disait que l'âge tendre
Il me faudrait le consumer dans ce bourg
Sauvage de ma naissance, au milieu
D'êtres grossiers et vils, pour qui souvent
Toute la science n'est que raison de rire
Et mots étranges ; des êtres qui me fuient,
Me détestent, non par envie, pour me croire
Au-dessus d'eux, mais de penser que tel
Je me tiens en mon coeur, bien qu'au-dehors
Je n'en montre à personne aucun signe.
Là, je passe les ans, abandonné, obscur,
Sans amour et sans vie, chaque jour
Plus amer parmi ce peuple malveillant ;
Là, de pitié je me dépouille, et de force,
Et j'en viens à mépriser les hommes
En fréquentant ce troupeau - et cependant s'envole
Le temps aimé de la jeunesse, ô plus aimé
Que le laurier, la gloire, plus que la pure
Clarté du jour, et le souffle : je te perds
Sans un délice, absurdement, dans cette
 Inhumaine demeure, au milieu des souffrances,
O, de la vie stérile, unique fleur ! »

 Mais comme je le disais, Schopenhauer envahit le roman, d'une façon subtile le plus souvent. On peut voir ici que sa vision est évoquée par le truchement de la souffrance de Tonio Kroger : « Le fait est que Tonio aimait Hans Hansen et avait déjà beaucoup souffert par lui. Celui qui aime le plus est le plus faible, et doit souffrir ; son âme de quatorze ans avait déjà appris de la vie cette simple et dure leçon ; et il était ainsi fait qu'il remarquait très bien des expériences de ce genre, qu'il les notait en lui-même, et y trouvait dans une certaine mesure du plaisir, sans du reste régler sa conduite personnelle en conséquence, ni en tirer d'utilité pratique. Il trouvait aussi de telles leçons beaucoup plus importantes et plus intéressantes que les connaissances qu'on l'obligeait à acquérir à l'école, et il employait la plus grande partie des heures de cours passées dans les classes aux voûtes gothiques, à épuiser tout ce que ces découvertes pouvaient lui faire éprouver et à en approfondir complètement la signification. Et cette occupation lui procurait une satisfaction tout à fait semblable à celle qu'il ressentait lorsqu'il se promenait dans sa chambre avec son violon (car il jouait du violon), mêlant des sons aussi moelleux qu'il pouvait les produire au clapotis du jet d'eau qui, en bas, dans le jardin, montait en dansant sous les branches du vieux noyer. »

 Et cette souffrance peut être diminuée par la contemplation et la vie intérieure (ce qui rejoint parfaitement Schopenhauer) : « Le jet d'eau, le vieux noyer, son violon et la mer, cette mer Baltique dont, pendant les vacances, il pouvait épier les rêves d'été, c'étaient là les choses qu'il aimait, dont pour ainsi dire, il s'entourait, et parmi lesquelles se déroulait sa vie intérieure, choses dont les noms font bien dans les vers, et retentissaient effectivement toujours à nouveau dans ceux que Tonio Kröger composait parfois. » Généralement, Tonio, comme Schopenhauer, constate l'idiotie de son entourage, et dans l'extrait suivant on peut même voir une autre facette de la philosophie de Schopenhauer, la force de la volonté et l'illusion du libre arbitre : « Le fait qu'il possédait un cahier de vers écrits par lui était venu à la connaissance de son entourage par sa propre faute et lui faisait beaucoup de tort, aussi bien auprès de ses camarades qu'auprès des professeurs. d'un côté, le fils du consul Kröger trouvait stupide et vulgaire de s'en formaliser, c'est pourquoi il méprisait ses condisciples autant que ses maîtres, dont les mauvaises manières lui répugnaient et dont il pénétrait les faiblesses personnelles avec une rare clairvoyance. Mais, d'un autre côté, il jugeait lui-même extravagant et à proprement parler inconvenant d'écrire des vers, et il était forcé de donner raison dans une certaine mesure à ceux qui tenaient cette occupation pour étrange. Toutefois, ce sentiment n'était pas assez fort pour l'empêcher de continuer.»

Nietzsche méprise la masse (alors que Schopenhauer en a pitié) mais les deux étaient différents des autres, notamment à cause de leur intelligence supérieure (et profonde pourrait-on dire). Tonio Kröger a lui aussi cette espèce de supériorité : « "Pourquoi donc suis-je si bizarre, et en conflit avec tout le monde, brouillé avec mes maîtres, et comme étranger parmi les autres garçons ? Voyez les bons élèves et ceux qui se tiennent dans une solide médiocrité, ils ne trouvent pas les maîtres ridicules, ils ne font pas des vers, et ils ne pensent que des choses que tout le monde pense et que l'on peut dire tout haut. Comme ils doivent se sentir à leur aise et d'accord avec chacun ! Cela doit être agréable... Mais moi, qu'est-ce que j'ai donc, et comment tout cela finira-t-il ?" »

 Pour Nietzsche : « Spiritualiser nos états de maladie, voilà le but de l'artiste ». Dans Tonio Kroger on retrouve le renforcement que provoque la maladie (et souvent abordé par Nietzsche) et la maladie contribue fortement à l'éveil de l'artiste, de l'être profond : « Mais dans la mesure où sa santé s'affaiblissait, son sens artistique s'affinait, devenait difficile, délicat, exquis, raffiné, irritable à l'égard de la banalité et extrêmement susceptible dans les questions de tact et de goût. »

 Nonobstant le lien de Tonio pour les choses de la "masse" (pour son contraire), nous sommes face à un roman de l'esprit, de l'intellect plutôt que du corps, de la vie réelle, pratique. La souffrance de Tonio correspond assez bien à la philosophie de Schopenhauer. Le non-être est préférable à l'être selon Schopenhauer (il ne prône pas le suicide cependant) et la société joue un grand rôle dans cette souffrance, en l'augmentant. L'art, la contemplation désintéressée, la solitude et le travail intellectuel auront tous à quelque part des effets bénéfiques pour soulager cette souffrance intrinsèque. Tonio est courageux mais peut-être pas selon la définition que lui donne l'homme du commun, la masse, le troupeau, la société. C'est pour cela qu'il se méprend parfois sur sa propre personne, sur son moi. Il est courageux parce qu'il affronte sa conscience, son être. Il ne vit pas selon ses instincts comme la plupart des gens. Il prend conscience de sa volonté inconsciente, sur ce qui amène la souffrance, et il se concentre sur son intellect. Tel un bouddhiste (ou un schopenhauerien), il essaie d'échapper à la souffrance. Cette lucidité en bas âge peut donner l'effet d'un bâton de dynamite : être fatal ou accéder à de grandes choses. 

 Malgré le style d'écriture vieilli qui caractérise les romans de Thomas Mann (lorsqu'on le lit aujourd'hui bien sûr) ce Tonio Kröger pourra plaire à ceux qui se sentent loin du troupeau même si dans la deuxième moitié du roman les choses sont un peu différentes avec les voyages du personnage. Il ne tombe jamais dans la mélancolie larmoyante de mauvais goût. Tonio Kröger est proche du Loup des steppes d'Hermann Hesse (le personnage principal surtout). C'est une novella d'environ 100 pages sur l'antagonisme de l'esprit / corps ; haute culture / culture populaire. On rentre la plupart du temps dans l'oeuvre de Thomas Mann par La montagne magique. Cependant, je conseillerais beaucoup plus de commencer par Tonio Kröger ou, encore mieux, par Le Docteur Faustus. Ces deux romans, l'un très court et l'autre très long, ont plusieurs sujets en commun, et plus particulièrement le génie et son rapport avec la propre conscience du personnage. Et tout cela est démontré par Thomas Mann dans une opposition certaine à la masse, au troupeau.

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