"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

vendredi 17 octobre 2014

Pnine, Vladimir Nabokov


Ma note: 6/10

Voici la quatrième de couverture: «Lorsque j'ai commencé à écrire Pnine, j'avais un projet artistique précis : créer un personnage comique, pas séduisant physiquement – grotesque, si vous voulez – et le faire ensuite apparaître, par rapport aux individus soi-disant "normaux", comme, et de loin, le plus humain, le plus important, et, sur un plan moral, le plus séduisant. Quoi qu'il en soit, Pnine n'a vraiment rien du bouffon. Ce que je vous offre, c'est un personnage tout à fait nouveau dans la littérature – un personnage important et intensément pathétique – et en littérature, il naît des personnages nouveaux tous les jours.» Vladimir Nabokov, 1955.

J'ai terminé depuis plusieurs semaines "Feu Pâle" de ce même Nabokov et j'en suis encore renversé. Non seulement est-il le meilleur roman que j'aie lu de cet auteur mais je crois même qu'il est le meilleur roman que j'aie lu dans ma vie, ou sinon, un des meilleurs. En tout cas, il est le plus complexe, le plus original. Je dis cela parce que l'on retrouve - un peu - le personnage de Pnine dans "Feu pâle" et ce roman évolue dans le milieu universitaire...

"Nabokov est le meilleur des écrivains mais il n'a rien à dire" : je ne me souviens plus qui disait cela, mais depuis que je me suis lancé dans l'œuvre complète de cet écrivain, je trouve cette affirmation d'une justesse absolue. D'un point de vue esthétique, Nabokov est sans failles. Son style d'écriture est d'une beauté éclatante, ses personnages parfaitement construits, la structure de ses œuvres est digne des meilleurs romanciers. Je lisais dernièrement ses cours universitaires regroupés sous le titre "Littératures" et je découvris avec surprise que Nabokov se fait un malin plaisir à critiquer sévèrement Dostoïevski (en fait il déteste tous ses romans à l'exception du "Double"). Entre autres, il décortique le "Sous-sol" pour lui trouver une foule de défauts mais son texte nous convainc plus ou moins. Le fait que la force du roman - et des romans de Nabokov en général - soit principalement dans son esthétisme ne serait pas un défaut si l'on demandait l'avis de Nabokov pour son propre roman. Avec "Pnine", on pourrait croire que Nabokov reprend certaines idées du "Sous-sol" de Dostoïevski même si ces deux romans sont extrêmement différents. Le personnage principal, Pnine, est décalé de la société, il ne trouve pas de place qu'il ne recherche pas de toute façon, et tout est tellement poussé à l'extrême que l'ironie grinçante du départ se change rapidement en une satire un peu bancale de la société en général et du milieu universitaire en particulier. C'est donc avec un certain malaise que j'ai lu "Pnine" parce que je venais de lire Nabokov critiquer très durement Dostoïevski, qui lui, avait réussi là où Nabokov a échoué en quelque sorte. Même si j'ai adoré le style, comme c'est toujours le cas avec Nabokov, le contenu tombe souvent à plat contrairement à la "Défense Loujine", où là aussi on suit un personnage décalé de la société du début à la fin, et qui maintient une justesse dans le propos.

On termine généralement un roman de Nabokov sans avoir retenu de "message" étant donné, comme je le disais plus haut, que tout est concentré sur l'esthétique. C'est exactement cela qui arrive avec "Pnine". Le personnage Timofeï Pnine est décrit de cette manière : "Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de près, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d'écaille (masquant l'infantilisme de son absence de sourcils), cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d'athlète à l'étroit sans la veste de tweed, mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres (à présent recouvertes de flanelle grise et croisées) chaussées par des pieds d'un aspect fragile et quasi féminin." Pnine "enseignait le russe à l'Université Waindell, institution assez provinciale", et que "en tant que professeur, Pnine était bien incapable de faire concurrence à ces merveilleuses dames russes éparpillées à travers l'Amérique universitaire". Pnine, à l'origine, est diplômé de sociologie et d'économie politique. Pnine est un chevalier solitaire dans un environnement aliénant : "C'était le monde qui était distrait et c'était la tâche de Pnine d'y remédier." Nabokov utilise plusieurs métaphores sublimes pour décrire Pnine: "On l'aimait non pas en raison d'un don particulier mais à cause de ses inoubliables digressions, où il enlevait ses lunettes afin de sourire au passé pendant qu'il polissait les vers du présent." En voici une autre: "Non seulement ses affreuses dents, mais encore une partie étonnamment considérable de la gencive supérieure, faisait un bond comme dans une détente de diable qui sort d'une boîte [...]". Comme le titre de l'ouvrage le laisse présager, l'histoire se concentre sur le personnage de Pnine qui vient d'une famille reconnue en Russie : "Pnine sortait d'une famille honorable et assez prospère de Saint-Pétersbourg. Le docteur Pavel Pnine, son père, oculiste bien connu, avait eu jadis l'honneur de soigner une conjonctivite de Léon Tolstoï." Les personnages secondaires, qui gravitent pour la plupart autour de l'université, sont benêts, ne savent pas de quoi ils parlent : "Il m'a paru tout à fait bien. D'une certaine façon, cependant, je dois dire qu'il m'a rappelé la figure vraisemblablement inventée de toutes pièces de ce président des Études françaises qui croyait que Chateaubriand était un cuisinier célèbre."

Pnine est maintenant en Amérique et Nabokov - bien qu'il aimait les États-Unis - critique assez durement son milieu universitaire. La satire de l'université prend plusieurs formes, notamment lorsqu'on croise au fil de notre lecture le directeur du département de français qui parle très mal cette langue (contrairement à Nabokov qui est parfaitement trilingue (russe, français et anglais)). Pnine est l'immigrant dont se sert Nabokov pour expliquer les travers de la diaspora, du pays d'accueil, etc.

La traduction en français enlève une grande partie du charme de "Pnine" parce que Nabokov joue avec l'anglais et le russe, entre autres avec Pnine qui prononce mal l'anglais. Selon moi, "Pnine" est davantage un roman qui vient appuyer "Feu pâle", même s'il fut écrit avant. Originaire de la deuxième période d'écriture de l'auteur, soit de sa période anglaise, "Pnine" saura combler seulement les très grands amateurs de Nabokov et ainsi, je ne vous conseillerais pas ce roman pour commencer la lecture de son œuvre. "Ada ou l'Ardeur" de même que "Feu pâle" lui sont de loin supérieurs.

7 commentaires:

  1. Ah Nabokov contre Dostoïevski... J'ai souvenir de sa critique très dure de la scène de confession de Raskolnikov à Sonia qu'il qualifiait de parfaitement risible, pathétique...
    Ça n'enlève rien à son talent mais il est vrai que l'absence de fond m'a longtemps fait repousser la lecture de ses livres, bien qu'Ada m'a en partie détrompé.
    Le suivant dans ma liste est Lolita, et mes craintes sur le contenu persistent malgré tout....

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  2. Quand je lisais Nabokov sur Dostoïevski je rageais un peu mais ensuite j'ai lu Bakhtine sur Dostoïevski et j'étais totalement d'accord avec Bakhtine, il est en admiration devant D. Si tu l'as pas lu je te conseille La poétique de Dostoïevski de Bakhtine, c'est vraiment excellent...

    à bientôt...

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  3. Je ne connaissais pas Bakhtine, mais ce livre me semble très intéressant à lire avant de relire Dostoïevski.
    Merci pour le tuyau et à bientôt ;)

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  4. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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