"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mercredi 5 novembre 2014

Le territoire du crayon, Robert Walser



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: "L'optimisme est une chose magnifique, voilà la réflexion que m'a inspirée une voix retentissante qui sortait de la bouche d'un promeneur." Robert Walser, né à Bienne en 1878, est mort à Herisau en 1956. Maître de la petite prose, il a écrit autant pour des livres et des journaux, où il envoyait ses textes pour vivre, que pour lui-même, dans l'attente de décider s'il pouvait et voulait les faire paraître.

Robert Walser avait l'écriture dans le sang. Chaque fois que je relis "Le Brigand" - ce qui arrive très souvent - j'en ai le souffle coupé. Voici un des écrivains les plus talentueux, sinon le plus talentueux. Malheureusement, quelques-uns de ses romans ont été perdus dans ses microgrammes. Ceux-ci étaient tellement difficiles à déchiffrer que les premiers qui tombaient dessus, à la mort de Walser, pensaient à tort que ces microgrammes étaient des dessins sans significations. Eh bien non ! Walser écrivait, dans les derniers temps de sa période active, dans une forme d'écriture extrêmement serrée où certaines lettres minuscules en regroupaient d'autres, s'emboîtaient, etc. Le génie de Walser faisait en sorte qu'il pût se permettre très peu de corrections, de retours en arrière, de ratures. Parmi les romans écrits sous cette forme, il y avait "Le Brigand" de même que nombre de petites proses et l'on retrouve certaines d'entre elles dans le présent recueil.

Alors, avec ces petites proses, la légèreté et la simplicité prédomineront la plupart du temps contrairement à ses romans que l'on peut analyser sous plusieurs angles. Promeneur solitaire, Walser ne comprenait pas pourquoi le monde allait si vite, que les gens étaient si pressés, en voiture ou à la marche, alors qu'il préférait prendre son temps et admirer le paysage lors des ses escapades. Au nombre de près de quatre-vingts, ces petites proses de quelques pages chacune sont regroupées sous des titres et des thèmes comme « Écrire en optimiste », « Berne, la Suisse et au-delà » et « Notre époque » alors que le titre de chaque prose reprend le début du récit. Ainsi, dans « La mesure est bientôt comble », Walser revient sur un thème qui lui est cher : la vie d'écrivain. Il dit: "Je suis devenu un véritable artiste dans tous les genres de renoncements lucratifs". Tout ce qu'écrit Walser, d'une certaine façon, est autobiographique, comme la plupart des écrivains. Toujours dans "La mesure est bientôt comble", il dit: "Jamais personne n'aura l'air plus bête et joyeux que moi, mais je me demande combien de temps va durer cette comédie.". Cette première petite prose du recueil rappelle Fernando Pessoa, notamment lorsqu'il affirme: "Je meurs de ne pouvoir pour ainsi dire jamais mourir et à force de sérieux, je me suis fourvoyé dans le jardin ensorcelé de la dissipation." Il termine cette prose de quatre pages avec une sorte de clin d'œil au "Brigand", parce qu'il semble surveiller une fille. Est-ce Édith ? Nous ne le saurons jamais: "Tous les soirs, avant d'aller me coucher, je regarde si peut-être elle se cache derrière le rideau de la fenêtre." Et tout cela, tous ces sujets, en seulement quatre petites pages.

Dans la seconde prose, le narrateur dit s'être fait comparer à Dostoïevski, alors qu'il trouve cet exercice futile: "Pourquoi n'avons-nous pas le courage de croire en l'époque dans laquelle nous vivons ? Tout ce que nous exhumons, béants d'admiration, chez les grands créateurs d'antan, il me semble que cela nous fait du tort." (Je ne suis pas certain qu'il dirait la même chose aujourd'hui, par contre, avec les écrivains médiocres). En plus de ses questionnements métaphysiques et de ses interrogations sur sa place dans la société, Walser écrit sur le quotidien banal au long de ses promenades, comme dans sa prose « Que le monde dans lequel nous vivons soit méchant » : "Oui, de part et d'autre, les choses ont l'air d'aller mal. Il y a de méchants petits garçons et il y a de méchantes petites filles. Hier, comme je marchais dans la rue sous un soleil délicieux, combien de lamentations de pères et de mères me sont venues aux oreilles. Un vilain garçon, sans s'arrêter aux règles de la décence et à la beauté de la contrainte, renversa une boîte avec son contenu, obligeant la personne qui était en droit de se dire à part soi qu'elle était sa nourricière et lui vouait sa vie à se baisser pour ramasser ce qui était tombé." La nature occupe aussi une grande place pour Robert Walser. Notamment, les proses à ce sujet sont regroupées sous « Paysages, promenades » : "oui, là-bas, il semblait impossible à la nature de ne pas tourner vers les hommes un visage toujours riant, et ses pierres et ses rivières brillaient comme un sourire engageant, affectueux. Le fleuve, dans région que je dis , se trouvait en quelque sorte en pleine jeunesse, dans un état de nouveauté inépuisablement belle et signifiante, pour ainsi dire, et s'il se montrait impétueux, cette impétuosité avait un charme enfantin." [Vous remarquerez les défauts du style de Walser, les répétions, les adverbes, les adjectifs, etc., nous y reviendrons.] Pour un amant de la nature et un passionné des promenades solitaires, (qu'il faisait à chaque jour et le livre de Carl Seelig à ce sujet est excellent), Robert Walser jouit d'une grande érudition, ce que nous sommes à même de constater dans ses proses réunies sous « Lecture, théâtre, cinéma ». Il parle entre autres de Flaubert : "Avez-vous déjà pris connaissance de L'éducation sentimentale de Flaubert ? Ce livre est aussi célèbre que grandiose, il est un document d'une précision naturaliste réellement inouïe. Le naturaliste vétilleux qu'était Flaubert devait presque détester le romantique haut en couleur, désinvolte à certains égards, qu'était Stendhal, sentiment qui n'empêcha pas le plus tardif d'emprunter en quelque sorte à celui qui avait écrit et aimé avant lui une figure de femme, jusqu'à la limite de ce qui lui parut convenable."

Pour revenir aux défauts de cet écrivain, Hermann Hesse disait que le style de Walser est rempli de maladresses mais il se demandait s'il pouvait se passer de celles-ci. C'est ce que je ressens avec Walser. Une écriture à peine "travaillée" mais avec un talent tellement immense qu'il ne fait aucun doute que cet homme était béni par tous les dieux. Ce livre est un bon résumé de l'œuvre - et de l'homme - de Walser, parce qu'il couvre nombre de sujets de manière fictionnelle, autobiographique et parfois même avec un œil digne des meilleurs essayistes.

En terminant, voici un lien pour écouter une émission de radio portant sur Robert Walser: Les microgrammes de Robert Walser (France culture)

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