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"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

vendredi 5 décembre 2014

Les heures, Michael Cunningham


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: " Une magnifique méditation sur le temps, l'amour, la mort à travers le récit d'une journée dans la vie de trois femmes. C'est à New York, en cette fin de XXè siècle. C'est à Londres, en 1923. C'est à Los Angeles, en 1949. Clarissa est éditrice, Virginia, écrivain, Laura, mère au foyer. Trois femmes, trois histoires reliées par un subtil jeu de correspondances, dont l'émouvante cohésion ne sera révélée que dans les dernières pages... Tour de force littéraire, bouleversant de sensibilité, Les Heures ont été couronnées en 1999 par le Pen Faulkner et le Prix Pulitzer. Au-delà d'une formidable réussite romanesque, cette oeuvre célèbre la féconde entente d'un trio qui exacerbe ici les pouvoirs de l'imaginaire : l'écrivain, son personnage et son lecteur. "

Depuis quelque temps Virginia Woolf fait partie de mes écrivains préférés. Je la considère du même calibre que Tolstoï, Hugo, Proust, entre autres. Je lisais dernièrement « Les vagues » et je suis encore renversé par cette prose poétique d'une finitude absolue. Certaines pages d'une perfection ultime n'ont d'égal que celles qu'on retrouve dans « Suttree » de Cormac McCarthy (surtout le début de « Suttree » où McCarthy nous renvoyait une poésie d'un vocabulaire hors norme). En plus des « Vagues » et de « Orlando », deux magnifiques romans, j'avais plongé dans l'œuvre de Virginia Woolf avec « Mrs Dalloway », un roman qui a changé la littérature à jamais en y incorporant le « courant de conscience » et ainsi, lorsqu'on le lit, on se retrouve un peu à l'opposé du cinéma et de ce que les premiers théoriciens grecs de la littérature considéraient comme littéraire. Les images, l'objectivité du récit, sont remplacées par la conscience du personnage principal, lui qui évolue généralement dans un moment restreint dans le temps et aussi dans un espace assez clôt. Mais ce roman à l'origine devait s'appeler « Les heures », titre qui sera repris ici pour en faire une histoire qui tourne autour de Virginia Woolf et de son roman. L'auteur y incorpore de nombreux éléments biographiques de Woolf et la forme devient éclatée en ce sens que l'on suivra trois femmes de trois générations différentes, l'auteur parcourant ainsi le 20e siècle avec un récit décrivant seulement trois journées. La plus éloignée dans le temps sera Virginia Woolf, et elle a des problèmes psychologiques (Woolf finira par se suicider en se jetant dans une rivière avec des pierres dans les poches). La plus rapprochée sera Clarissa, qui porte le nom de l'héroïne du roman de « Mrs Dalloway ». Et enfin Laura, un personnage dont Michael Cunningham aurait pu se passer étant donné qu'elle ne joue pas un grand rôle dans l'intrigue du roman (le livre est une sorte de mise en abyme en ayant le roman de « Mrs Dalloway » comme sujet). Elle est la mère d'un homosexuel affaibli par la maladie, écrivain, récipiendaire d'un prestigieux prix et qui est ami avec Clarissa à notre époque. C'est une fiction du début à la fin mais Cunningham nous dit avoir respecté le plus possible l'aspect biographique de l'histoire. Lorsqu'on suit Virginia Woolf, l'action se déroule « lors d'une journée fictive de 1923 » pour reprendre les mots de l'auteur.

En avoir tiré une œuvre cinématographique magistrale n'est pas nécessairement un cadeau qu'ils ont fait à Michael Cunningham. La lecture postérieure au visionnement du film fait paraître ce roman un peu « préfabriqué ». De plus, l'exceptionnalisme de la trame sonore de Philip Glass rajoutait de la profondeur à la grandeur du film. Je suis de ceux qui pensent que la littérature a des capacités infiniment supérieures au cinéma (quoique ce soit deux arts complètement différents, le cinéma étant conçu pour toucher les yeux du spectateur avec l'image alors que la littérature touche l'esprit avec les mots). Mais pour cette œuvre en particulier, « Les heures », les choses sont un peu différentes parce que le film est selon moi un des meilleurs, alors que le roman avec toutes ses qualités n'arrive pas à nous toucher autant que le film. Cunningham n'a pas le sublime talent de Virginia Woolf et son livre est moins littéraire parce que contrairement à Woolf, il y une mécanique, une intrigue, avec les différentes parties qui alternent et qui finissent par se rencontrer. On voit très facilement le plan derrière cela. Mais avec Woolf, il n'y a pas de plan, seulement une prose emplie de beauté. Un roman comme « Les heures » est donc un exercice littéraire périlleux, parce que celui qui le réalise est généralement moins talentueux que son sujet, et ici, en l'occurrence, un classique du modernisme.

Les personnages forment le noyau du roman, les parties étant même titrées avec leurs noms. Clarissa évolue à notre époque et comme le personnage de Virginia Woolf, elle passera la journée à préparer le repas du soir : « Quelle émotion, quel frisson, d'être en vie par un matin de juin, d'être prospère, presque scandaleusement privilégiée, avec une simple course à faire ! Elle, Clarissa Vaughan, une personne banale (à son âge, à quoi bon le nier ?), a des fleurs à acheter et une réception à préparer. » Le nom Mrs Dalloway lui est donné par son ami l'écrivain : « Richard avait surgi derrière elle, posé une main sur son épaule et dit: "Tiens donc, bonjour, Mrs Dalloway." Le nom de Mrs Dalloway était une idée de Richard - un trait d'esprit qu'il avait lancé au cours d'une soirée trop arrosée au foyer de l'université. Le nom de Vaughan ne lui seyait guère, lui avait-il assuré. Elle devait porter le nom d'une grande figure de la littérature, et, alors qu'elle penchait pour Isabel Archer ou Anna Karénine, Richard avait décrété que Mrs Dalloway était le choix unique et évident. » Quant à Virginia Woolf, Cunningham la présente comme quelqu'un qui n'arrive pas à se débarrasser de ses démons : « Elle, elle a échoué. Elle n'est pas du tout un écrivain, en réalité ; elle n'est qu'une excentrique douée. Des pans de ciel brillent dans les flaques laissées par la pluie de la nuit dernière. Ses chaussures s'enfoncent légèrement dans la terre molle. Elle a échoué, et les voix sont revenues, avec leur murmure indistinct par-delà les confins de sa vision, derrière elle, ici, non, elle se retourne, et elles sont parties ailleurs. Les voix sont revenues, et la migraine s'annonce aussi sûrement que la pluie, la migraine qui la broiera, qui broiera tout ce qu'elle est, et s'installera à sa place. » Dès le prologue on assiste à son suicide. Ensuite, les parties intitulées « Mrs Brown » nous font découvrir Laura qui vit en 1949 et qui se loue une chambre d'hôtel pour lire « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf. Comme je le disais plus haut, nous saurons que Laura est la mère de l'ami de Clarissa. Laura, comme tous ces personnages qui gravitent dans l'univers de mélancolie et de tristesse de Cunningham, pense au suicide : « Pourtant, quand elle a ouvert les yeux il y a quelques minutes (déjà sept heures passées !) - encore imprégnée de son rêve, une sorte de machine tambourinant en cadence quelque part au loin, un martèlement régulier tel un gigantesque cœur mécanique, qui semblait se rapprocher -, elle a ressenti cette froideur humide autour d'elle, une sensation de néant, et elle a su que la journée serait difficile. » Le temps est le symbole ultime du roman, à commencer par le titre, ce qui n'est pas toujours subtil. Le lecteur fait des sauts dans le temps, revient en arrière, reste en place, etc. Le style d'écriture, même s'il n'arrive pas au niveau de celui de Virginia Woolf, est quand même d'un éclat certain: « La porte du vestibule s'ouvre sur une matinée de juin si pure, si belle que Clarissa s'immobilise sur le seuil ainsi qu'elle le ferait au bord d'une piscine, regardant l'eau turquoise lécher la margelle, les mailles liquides du soleil trembler dans les profondeurs bleutées. Et, comme si elle se tenait debout au bord d'une piscine elle retarde d'un instant le plongeon, l'étau subit du froid, le choc de l'immersion. New York, avec son vacarme et sa brune et austère décrépitude, son déclin sans fond, prodigue toujours quelques matins d'été comme celui-ci [...]. » Lorsque je lisais Cunningham décrire les promenades de Clarissa dans New York, je pensais à "Open City" de Teju Cole que je venais juste de lire et je me disais que Michael Cunningham avait réussi là où l'autre a échoué. Il a réussi à nous faire vivre l'errance urbaine (bien que ce soit un des clichés de la littérature).

En terminant, je dois dire que je suis assoiffé de ce genre de roman où chaque phrase semble avoir été travaillé, retravaillé à l'extrême. Souvent, avec les romans contemporains, on peut reprocher à l'écrivain de n'avoir pas placé assez d'effort dans son travail. Mais ici c'est le contraire. Michael Cunningham est pour moi une valeur sûre. Avec « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, nous avions droit à une poétique en mouvement où les digressions faisaient partie intrinsèque de la construction romanesque. Le récit était "digressions" en tant que tel, et ainsi, il se rapprochait de « Ulysse » de James Joyce, même si Virginia Woolf déteste ce roman. Avec "Les heures", Michael Cunningham nous signe en quelque sorte un roman différent, mais cela n'empêche pas qu'il soit un bon écrivain, avec de bonnes idées et un talent de prosateur indéniable.

12 commentaires:

  1. Comme c'est rafraîchissant de trouver un blogue de critique littéraire où les deux termes, "critique" et "littéraire", sont également mis à l'honneur dans les textes. Merci pour cette analyse si finement menée; la profondeur de l'argumentation me donne l'envie non seulement de lire ce livre mais aussi de tenter l'approche de Virginia Woolf. Il y a toujours de la place dans ma liste de lecture éclectique.
    En terminant, je faisais justement le commentaire dernièrement à ma conjointe combien il était difficile de trouver de la prose bien travaillée dans les parutions récentes. Le dernier roman contemporain que j'ai lu et qui, selon moi, présente cette qualité est Les âmes grises de Philippe Claudel.
    Merci encore pour ce billet!

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  2. Merci à toi plutôt, je ne m'attendais pas à recevoir ce genre de commentaire pour cette critique.

    Merci pour la recommandation de "Les âmes grises", je vais le placer sur ma très longue liste de livres à lire.

    Encore une fois, merci beaucoup !

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  3. Bonjour Jimmy,

    Me voilà de retour de ma pause marseillaise (certes professionnelle mais bien agréable tout de même...), avec quelques critiques en retard, et ton analyse en effet très fine du roman de Cunningham me fait regretter à l'avance de devoir faire court, concernant mes prochains billets, pour combler ce retard..
    Comme toi, j'ai beaucoup aimé le film tiré de ce roman, que je n'ai pas lu, de peur d'être déçue. Déçue par rapport au film mais aussi parce que "Le livre des jours", de Cunningham, m'avait laissé une impression mitigée (la première partie est très prometteuse, mais cela se gâte au fil du récit).
    Je crois que je vais m'abstenir, le contenu de ta critique ne me donne pas le sentiment de passer à côté de quelque chose d'essentiel...
    Par contre, je rejoins Yannick à propos des Âmes grises, qui est un excellent texte (tout comme Le rapport de Brodeck, de Claudel également).

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  4. Merci et c'est vrai que les heures ne sont pas une lecture essentielle quand on a vu le film.

    Et merci aussi pour confirmer pour Claudel, il fait partie des écrivains contemporains que je vais lire un de ces jours, de même que Modiano un de tes préférés je pense... Je lis toujours le Nobel de chaque année pour voir si je suis d'accord avec ceux qui donnent le prix. :)

    à bientôt et bon retour.

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  5. Bonjour Jimmy,

    Petite question : aurais-tu lu le "Romans, essais" édité par Quarto Gallimard consacré à Virginia Woolf et contenant tous les romans que tu as cités (Les Vagues, Orlando, Mrs Dolloway) ? Et si oui, l'as-tu dans son intégralité (articles compris) et qu'en as-tu pensé ?
    Ce pavé me semble parfait pour explorer la littérature de cette auteure que j'ai très envie d'approfondir depuis ma lecture de Mrs Dolloway...

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  6. Oh j'étais justement en train de penser à me l'auto-offrir pour noël. :)) Alors non je l'ai pas lu mais en effet il semble parfait pour tout lire de Virginia Woolf. Aussi, je venais juste d'aller voir les ebooks gratuits sur Virginia Woolf et il y en a plein, alors j'hésite entre ça et m'acheter le Quarto Gallimard, édition que j'adore étant donné le rapport qualité/prix assez exceptionnel.

    à bientôt...

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  7. Le rapport qualité/prix est imbattable si l'on compare au prix des livres achetés séparément. Et puis les articles sont très intrigants également vu que j'adore les auteures anglaises dont Woolf discute justement dans ses essais (à part peut-être les Hauts de Hurlevent). Ce sera mon prochain achat prioritaire pour ma part :)) Ce que tu en dis a considérablement augmenté mes attentes et mon envie de lire Virginia Woolf :)

    A bientôt...

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  8. J'aime plusieurs classiques mais Les hauts de Hurlevent sont un des seuls que je n'aime pas, moi aussi... Comme je te l'avais dit l'autre jour j'ai commencé Middlemarch et j'aime vraiment beaucoup. Jane Austen m'avait déçu (2 fois) alors je pensais que peut-être George Eliot en ferait de même, mais au contraire, c'est une des meilleures écrivaines que j'aie lues dans ma vie...

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  9. Avec le temps, j'ai tendance à préférer nettement Mansfield Park et Persuasion de Jane Austen, au ton plus sérieux et mature, par rapport à ses autres livres davantage célébrés au ton plus léger. Peut-être devrais-tu tenter ces deux derniers si tu décides (un jour) de lui redonner une chance. J'ai entendu dire que même Nabokov a aimé Mansfield Park bien qu'il méprisait jusqu'alors tous les écrits qu'il avait lus d'Austen.
    Quant à Eliot, il me tarde déjà de relire Middlemarch, un de mes livres préférés, si je parviens, pour ma conscience, à soulager entretemps la montagne de livres que j'aie accumulée...

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  10. Ah mais dernièrement c'est Persuasion que j'ai lu parce que c'est le préféré de mon idole Harold Bloom, mais j'ai plus ou moins embarqué. Je vais le relire un de ces jours par contre, pour voir si mon opinion à son sujet a évolué...

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  11. J'ai adoré ce roman, comme j'adore toujours les romans méta-littéraires. "Mrs Dalloway" a également été un de mes coups de coeur estudiantins, bien plus que "Ulysse" de Joyce, trop gros, trop lourd, trop obscur, trop tout.
    Je suis également heureuse de venir sur ton blog, qui parle vraiment de littérature. Je faisais la même chose il y a deux ans encore, mais depuis je me suis mis à lire beaucoup de romans contemporains et, ce qui corrobore ton observation : je ne fais pas les mêmes billets sur eux que sur les grands livres de la littérature. Sans en avoir conscience (et sans prétention aucune, je l'espère!) cela met au jour la piètre qualité littéraire des ouvrages contemporains. C'est de la littérature de consommation, et j'avoue m'être laissée prendre au jeu.
    Je pense que je reviendrai à des ouvrages d'une plus grande qualité, mais mon esprit a besoin de ce divertissement (éminemment pascalien!).
    A très bientôt, et merci pour tes visites :).

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  12. Merci à toi. Pour moi aussi c'est sans prétention et sans snobisme de dire ça, mais les romans contemporains ne sont vraiment pas du même niveau que les classiques.

    à bientôt...

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