"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

lundi 30 mars 2015

Mes lectures des trois derniers mois

 Et voilà !

Janvier

1-La description du malheur - à propos de la littérature autrichienne - W.G. Sebald 9/10

2-Disgrâce - J.M. Coetzee 8,5/10

3-Un singulier regard - Fernando Pessoa 8/10

4-L'imitateur - Thomas Bernhard 7/10

5-Oui - Thomas Bernhard 8/10

6-Le livre d'un homme seul - Gao Xingjian 8,5/10

7-La guerre des mondes - H.G. Wells 8/10

8-La chambre de Jacob - Virginia Woolf 8/10

9-Le journal de Kafka - 7/10

10-Prométhée enchaîné - Eschyle 10/10 (un des meilleurs livres que j'ai lus dans ma vie)

11-Médée - Euripide 10/10

12-Lettres à un jeune poète - R.M. Rilke 10/10

13-Commentaires sur Lettres à un jeune poète - Jean-Michel Maulpoix 8/10

14-Théorie de la justice - John Rawls 8/10


Février 

1-Leopardi - Pietro Citati 10/10

2-Biographie Schopenhauer - Didier Raymond 8/10

3-Auprès de moi toujours - Kazuo Ishiguro 8/10

4-Les cahiers de Malte Laurids Brigge - R.M. Rilke 8/10

5-Les Années - Virginia Woolf 8/10

6-Vers le phare - Virginia Woolf 9/10

7-Le neveu de Wittgenstein - Thomas Bernhard 8/10

8-Dora Bruder - Patrick Modiano 8,5/10

9-Genius - Harold Bloom 10/10

10-Ruin the sacred truths - Harold Bloom 8/10

11-Villa triste - Patrick Modiano 7/10

12-Livret de famille - Patrick Modiano 7,5/10

13-Shakespeare : théâtre et poésie - Yves Bonnefoy 8/10

14-Les treize pas - Mo Yan 8,5/10

15-Le songe d'une nuit d'été - Shakespeare 10/10


Mars 

1-Lettre d'une inconnue - Stefan Zweig 8,5/10

2-Oblomov - Gontcharov 8,5/10

3-L'absence - Peter Handke 8,5/10

4-Des putains meurtrières - Roberto Bolano 8,5/10

5-La caverne - José Saramago 8/10

6-Candide - Voltaire  7/10

7-Les joyeuses commères de Windsor - Shakespeare 7/10

8-Le soir des rois - Shakespeare 8/10

9-Chronique de l'oiseau à ressort - Haruki Murakami 7,5/10

10-Les contes de Canterbury - Chaucer 7/10 (problème : la traduction)

11-Moby Dick - Herman Melville - 9/10

12-Danse Danse Danse - Haruki Murakami 8/10

13-Zuckerman enchaîné - Philip Roth 9/10

14-Martin Heidegger - George Steiner 7/10

15-Collectif Nietzsche : Les cahiers de l'Herne - 8/10

16-Dits et écrits - Michel Foucault 8/10






lundi 23 mars 2015

Oblomov, Gontcharov


Ma note: 8,5/10


Voici la quatrième de couverture: Partisan de la position allongée, Oblomov ne trouve le bonheur que dans le sommeil. Ni son ami Stolz, incarnation de l'énergie et de l'esprit d'entreprise, ni la belle Olga avec qui se nouera l'embryon d'une idylle, ne parviendront à le tirer de sa léthargie. Entreprendre et aimer sont décidément choses trop fatigantes. Grand roman de mœurs, Oblomov offre une satire mordante des petits fonctionnaires et des barines russes. La première partie du texte constitue un véritable morceau de bravoure, irrésistible de drôlerie, décrivant les multiples tentatives toutes vouées à l'échec d'Oblomov pour sortir de son lit. La profondeur du roman et la puissance du personnage d'Oblomov n'ont pas échappé à des philosophes comme Levinas. L'inertie du héros est moins une abdication que le refus farouche de tout divertissement. 
L'humour et la poésie sont au service d'une question que Gontcharov laisse ouverte : et si la paresse, après tout, était moins un vice qu'une forme de sagesse?

Ce qui m'a le plus frappé chez Gontcharov, c'est le style, d'une puissance inouïe. Il se compare à Dostoïevski, tant par cette puissance que par la profondeur, le ruissellement des mots aussi. Gontcharov a moins publié que Dostoïevski et cela l'empêche d'être aussi reconnu que lui. Pouchkine est le plus grand écrivain de la Russie, on dit même que la langue russe est celle de Pouchkine comme le français est celle de Molière, l'anglais celle de Shakespeare, l'espagnol celle de Cervantès et l'allemand celle de Goethe. Lorsqu'on lit Gontcharov et Dostoïevski, on retrouve dans leurs romans la même ironie que dans ceux de Gogol. Tolstoï est peut-être celui qui se détache de cela parce que l'humour russe, et surtout son ironie, y sont moins présents. Selon Harold Bloom, Tolstoï est capable de créer des personnages masculins et féminins alors que Dostoïevski est seulement capable de créer des personnages masculins. J'ai remarqué, en lisant Oblomov, que même sur ce point, Gontcharov se rapproche davantage de Dostoïevski. Oblomov est un grand roman de personnages « hommes » alors qu'il ne semble pas capable de créer des « femmes », comme Dostoïevski. Ses thèmes sont aussi moins universels que ceux de Tolstoï et bien sûr, que ceux de Dostoïevski aussi, ce qui lui laisse encore moins de place dans le « canon » littéraire. Oblomov est surtout connu en Russie. Ce pays est un des seuls qui a une aussi grande tradition littéraire, avec d'aussi grands écrivains. Lorsque Nabokov énumère ses écrivains russes préférés, Dostoïevski n'y apparaît pas, de même que Gontcharov : « Tolstoï est le plus grand des romanciers et nouvellistes russes. En écartant Pouchkine et Lermontov, ses précurseurs, on pourrait distribuer les prix de la façon suivante : premier, Tolstoï ; deuxième, Gogol ; troisième, Tchekhov ; quatrième, Tourguéniev. » Pour ma part, au 20e siècle, mes romanciers préférés sont Autrichiens (entre autres : Rilke, Musil, Handke, Jelinek, Bachmann, Zweig, Bernhard). Je ne vois pas un autre pays qui en a un aussi grand nombre. Il y a certes le Portugal avec Pessoa et Saramago et l'Irlande avec Joyce et Beckett, mais leur nombre est moins grand qu'en Autriche. Et pour le 19e siècle, contrairement à ce que disait Léon Trotski (selon lui les Français étaient les meilleurs), je crois que les Russes sont les plus grands, avec tous les écrivains titanesques qu'ils ont ! Et Gontcharov a bel et bien sa place dans ce panthéon de grands noms.

Malgré toutes les qualités d'Oblomov, les questionnements philosophiques et métaphysiques qui en découlent surpassent peut-être en intérêt la puissance du roman. Selon moi, la dernière phrase de la quatrième de couverture est au cœur de ces questionnements : « L'humain et la poésie sont au service d'une question que Gontcharov laisse ouverte : et si la paresse, après tout, était moins un vice qu'une forme de sagesse ? ». Il faut remonter au bouddhisme pour en avoir un début de réponse, et ce, très indirectement  :

« L'homme qui s'attache à cueillir les plaisirs comme des fleurs, est saisi par la mort qui l'emportera comme un torrent débordé emporte un village endormi. »

« Celui qui est le maître de lui-même est plus grand que celui qui est le maître du monde. »


« Deux choses participent de la connaissance : le silence tranquille et l'intériorité. » 


(les citations sont de Bouddha)


La lecture du roman apporte davantage de questionnements que de réponses. Voyez comment agit Oblomov, qui il est, et qu'est-ce qui amène ce questionnement philosophique à notre conscience lors de la lecture de ce livre :

« Sa pensée voltigeait sur son visage comme un oiseau, tournoyait dans son regard, se posait sur ses lèvres entreouvertes, se cachait un instant dans les plis de son front, puis disparaissait complètement, et l'insouciance alors éclairait tout son visage. Et de son visage cette insouciance se transportait dans toutes les poses de son corps, et même jusque dans les plis de sa robe de chambre. Parfois son regard s'obscurcissait, prenait une expression qui semblait dénoter la fatigue ou l'ennui. »

D'emblée, Gontcharov explique que l'on peut voir son personnage de plusieurs façons et que les yeux de celui qui regarde prennent toute l'importance : « Un observateur froid et superficiel, jetant sur lui un regard à la dérobée, eût conclu : ce brave homme est plutôt un simple. Mais un autre, plus profond, plus sympathique aussi, et qui aurait bien examiné ce visage, s'en serait allé plein de pensées agréables, et avec le sourire. »

Oblomov n'a pas une grande connaissance de ce qui se passe à l'extérieur de chez lui : « - Mais d'où sortez-vous, Oblomov ? Il ne connaît pas Dachenka ! Mais toute la ville perd la tête, rien qu'à la voir danser ! Ce soir nous allons avec Micha au ballet ; il lui jettera un bouquet de fleurs. Seulement nous devons l'introduire auprès d'elle : c'est encore un enfant, un novice... Ah, il faut que je m'en aille... pour trouver des camélias... »

Tout ce qui se passe à l'extérieur ennuie Oblomov, surtout le commerce du monde. Voici un des nombreux dialogues du roman :
« -Impossible ! J'ai donné ma parole aux Moussinski. C'est leur jour. Mais venez-y aussi, je vous présenterai !
-Non, qu'y ferais-je ?
-Que feriez-vous chez les Moussinski. Mais la moitié de la ville y va, voyons ! On y parle de tout !
-C'est justement ce qui m'ennuie, dit Oblomov.
-Alors, fréquentez les Mezdrov, interrompit Volkov. Là, on ne parle que d'une seule chose : d'art. Tantôt il s'agit de l'école vénitienne, tantôt de Bach et de Beethoven, tantôt de Léonardo de Vinci...
-Rien que d'une chose ! Mais c'est d'un ennui ! Des pédants, voilà ce qu'ils sont sans doute, reprit Oblomov en bâillant. »

Pour Giacomo Leopardi, le grand poète italien (et mon écrivain préféré), l'illusion est d'une importance cruciale dans la vie, de même que l'ennui : 

« L’ennui est, en quelque sorte, le plus sublime des sentiments humains. Je ne crois pas que de l’examen de ce sentiment naissent les conséquences que beaucoup de philosophes ont cru en tirer ; mais cependant ne pouvoir être satisfait par aucune chose terrestre et, pour ainsi parler, de la terre entière ; considérer l’étendue incalculable de l’espace, le nombre et la masse prodigieuse des mondes, et trouver que tout est pauvre et petit pour la capacité de notre âme ; se figurer le nombre des mondes infini, l’univers infini et sentir que son âme et son désir sont encore plus grands que cet univers, et toujours accuser les choses d’insuffisance et de nullité, et souffrir de manque et de vide et, par là, d’ennui : – voilà pour moi le plus haut signe de noblesse et de grandeur qui se voie dans la vie humaine. Aussi l’ennui est-il peu connu des hommes médiocres, et très peu ou point des autres animaux. »

Pour Oblomov, cela semble être un peu la même chose, l'illusion, l'imagination et l'ennui prennent toute la place et deviennent beaucoup plus importants que la réalité. Un peu aussi comme le don Quichotte de Cervantès. Voici le flot de conscience d'Oblomov : « "Te voilà enchaîné, mon pauvre ami, enchaîné jusqu'aux oreilles", songea Oblomov en le suivant des yeux. "Et comme il est aveugle et sourd à tout ce qui se passe dans le monde ! Mais il arrivera, il brassera de grandes affaires, et il récoltera tous les grades... Chez nous, on appelle cela : faire carrière. La volonté, l'intelligence, les sentiments, à quoi bon ? Et avec ça il travaille, travaille, de midi à cinq heures au bureau, et de huit heures à minuit chez lui !" Oblomov éprouvait une joie paisible à l'idée que de rester étendu sur son divan, et il s'enorgueillissait de n'avoir pas de dossiers à présenter, de documents à rédiger ; bref, de pouvoir donner libre cours à ses sentiments et à son imagination. » Nietzsche a déjà écrit sur le dur labeur qui brime notre bonheur :

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail - on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. » 

Oblomov a tout pour devenir écrivain, il ne lui manque qu'un peu de volonté : « - Exactement, déclara Penkine. - Vous avez beaucoup de doigté, Ilia Ilitch, vous dévriez écrire !... J'ai réussi, par ailleurs, à dénoncer les manières autocratiques du maire, la perversion des moeurs provincinciales, la déplorable organisation [...] »

Fernando Pessoa disait une bien drôle de chose sur les porcs du destin, et selon moi, cela pourrait s'appliquer en partie à Oblomov :

« Il y a des porcs à qui répugne leur propre saleté, mais qui ne s'en écartent pas, retenus par le même sentiment, poussé à l'extrême, qui fait que l'homme épouvanté ne fuit pas le danger. Il y a des porcs du destin, comme moi, qui ne s'écartent pas de la banalité de leur vie quotidienne en raison même de l'attrait exercé par leur propre impuissance. Ce sont des oiseaux fascinés par l'absence du serpent ; des mouches qui restent collées à un tronc d'arbre sans rien voir, jusqu'au moment où elles arrivent à la portée visqueuse de la langue du caméléon. »                                                                                         .

En terminant, il faut savoir que Tolstoï et Dostoïevski adoraient ce roman. Celui-ci est plein d'humour, plein d'ironie. Comme Gogol, il fait une critique de la bourgeoisie russe mais comme je le disais, le plus important selon moi, c'est le questionnement sur l'action (la vie pratique) contre l'inaction (l'imagination). Pour Oblomov, la vie est trop brève, le temps est trop court pour perdre son existence à travailler, à s'occuper. C'est un roman du paradoxe. Oblomov mène un peu la même vie que les prisonniers, mais le vent de sa liberté souffle plus fort que pour le commun des mortels. Je comparais la philosophie derrière Oblomov avec le bouddhisme mais je dois dire que le personnage principal n'est pas « bouddhiste », qu'il est très aristocrate, quasi-occidental, et souvent mesquin, irascible, capricieux, difficile à vivre, etc. Il se détache réellement de la tradition littéraire avant lui, ce qui fait assurément de Gontcharov un grand innovateur. Mais pour la forme, Oblomov est assez représentatif de son époque. Comme les autres classiques du 19e siècle, il alterne entre la narration romanesque (avec les longues descriptions) et les très longs dialogues. Il emprunte au carnavalesque. Il est aussi parfois cinématographique dans ses descriptions (avant l'heure).


vendredi 13 mars 2015

L'absence, Peter Handke


Ma note : 8,5/10 

 Voici la quatrième de couverture: Quatre personnages anonymes, une femme, un soldat, le joueur et le vieil homme, réunis par l'aventure de l'espace quotidien le découvrent au fur et à mesure qu'il s'étend devant eux : le plus proche devient un paysage lointain, un terrain vague devient l'immensité, une étendue dénudée le désert. À chaque pas naissent des paysages inconnus, c'est le regard qui les fait apparaître. Les endroits les plus banals deviennent des terres inconnues. Peut-être le voyage s'est-il déroulé à travers un grand pays vide ou aux confins immédiats d'une ville, on ne sait, mais il révèle aux voyageurs les lignes du sol, sa consistance, ses dimensions et les transforme en lieux d'être. La fin du voyage, aussi fortuite que le début, sépare ce groupe rassemblé par le visible et rend chacun des voyageurs à sa solitude initiale. Le «guide» qui les a conduits est peut-être l'absence. Ce qu'ils ont en commun, c'est ce qu'ils ont vu. 

 Harold Bloom avait créé une petite révolution dans le monde de la théorie littéraire lorsqu'il est arrivé avec le concept de « l'angoisse de l'influence ». Ce concept, aujourd'hui un peu tombé dans l'oubli pour laisser la place à la déconstruction, la « mort de l'auteur » et autres théories françaises auxquelles je n'adhère pas, était très difficile à expliquer, et le critique Harold Bloom lui-même a dû corriger certaines mésinterprétations plusieurs années durant. Pour résumer grossièrement, disons que, selon Bloom, les écrivains sont influencés par les autres écrivains (avant eux) beaucoup plus que par leur environnement immédiat, par leur environnement sociologique, etc. Selon lui, cette influence crée une sorte « d'angoisse »,  et seulement les grands écrivains pourront « tuer le père » et ainsi, écrire une grande oeuvre. Shakespeare, selon Bloom, est au centre de ce « canon », de cet arbre généalogique des écrivains. Pour Bloom, la « hiérarchie » des écrivains est très importante. Déterminer qui est le plus grand ! Savoir si tel auteur est plus puissant que tel autre. En tout cas, c'est ce qui ressort de l'analyse que j'en fais. Plus un écrivain subit fortement l'angoisse de l'influence, moins il a de valeur. Harold Bloom tient toujours à préciser que sa théorie n'est pas en lien avec un Complexe d'oedipe littéraire et que ce sont les textes qui sont influencés par d'autres textes et non les écrivains par d'autres écrivains.

 Pour Jorge Luis Borges, l'influence d'un écrivain sur un autre peut même se faire « à l'inverse », « à reculons ». Avec le temps, les auteurs sont lus d'une façon différente, et certains grands auteurs, comme Kafka par exemple, donnent naissance à pléthore d'écrivains, qui eux, permettront une autre lecture de ce grand écrivain. Et surtout, un lecteur contemporain de Kafka est différent de ceux d'aujourd'hui. Ainsi, on peut dire que les successeurs de Kafka l'ont influencé, en quelque sorte.

 Peter Handke est, selon moi, le plus grand artiste de notre époque. Jelinek disait que Handke aurait dû recevoir le Nobel à sa place mais celui-ci s'est lui-même sorti de la course dernièrement avec cette déclaration : « Donner le Nobel à des écrivains est une farce grotesque ». Pour lui, les autres prix Nobel ont leur place, mais pas celui de littérature.  Handke était souvent perçu comme le favori pour ce titre du plus grand écrivain vivant, mais ce Nobel lui a échappé probablement pour ses propos sur Milosevic. Il est un romancier magistral, un très grand dramaturge primé par les plus grands prix et il a même touché à la scénarisation (notamment avec Les ailes du désir) et à la réalisation de films. Je crois qu'il est le Samuel Beckett de notre époque, reconnu dans plusieurs domaines artistiques (et plus particulièrement des lettres). Pour remonter plus loin, Goethe est un autre bon exemple d'un génie similaire à Peter Handke. De plus, il est une bonne preuve de la théorie d'Harold Bloom, à tout le moins, on sent la grande influence qu'a eue, par exemple, une Virginia Woolf. C'est ce qui m'a frappé avec Peter Handke, l'influence de Virginia Woolf, notamment si l'on compare L'absence avec Les vagues. La prose poétique des deux auteurs est similaire. Aussi, Handke ne se considère pas tellement comme un romancier mais davantage comme un prosateur lyrique: 

« Je ne suis pas vraiment un romancier, mes intrigues m'échappent. Elles s'enfuient ou s'enfouissent. Je suis plutôt un prosateur lyrique. Avec des moments dramatiques. La littérature, à mes yeux, c'est l'aventure du langage, du langage qui s'incarne dans le sacré de la vie. Je ne recherche pas la pensée, mais la sensation. Disons que je suis un penseur de l'instantané. J'essaie de retrouver cette sorte d'allégresse propre aux récits fabuleux du Moyen Age, où à chaque page se dévoilait une surprise, dans l'imprévisible désordre des heures tournées et du chemin parcouru. J'y suis sans doute encouragé par le fait qu'en vieillissant je ne coupe plus mes textes, j'ajoute toujours, et ça finit par devenir épique. Un peu comme le "Peer Gynt" d'Ibsen. » 

Et pour lui, « la littérature, c'est le langage devenu langage; la langue qui s'incarne. J'écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. Je crois être un romantique décidé, qui rend grâce à la mémoire. »

 L'Absence représente très bien l'oeuvre de Handke. Il n'y a aucune intrigue, comme dans l'oeuvre romanesque de Virginia Woolf que je venais tout juste de lire au complet. On ne peut pas vraiment faire de L'absence une critique en bonne et due forme parce que l'aspect classique du romanesque en est absent. Seules des citations peuvent laisser entrevoir l'esthétique et la beauté de ce livre. La poétique de Handke en est une de la fuite, de ces regards qui ne se croisent jamais. Les vagues de Virginia Woolf se changent ici en plaine, en verdure. Les personnages profonds de Woolf laissent place ici à des simulacres. Le mouvement de la mer dans Les vagues est ici absente, laissant plutôt place à une fuite vers l'avant. La photographie de la couverture, tirée du film de L'absence, est évocatrice en ce sens que l'on ressent bien la légèreté et l'absence des personnages. Même si en apparence une seule facette de la littérature nous est montrée dans ce roman, celle de la prose poétique et de sa possibilité, il y a dans cette narration une certaine étrangeté qui surgit quand on ne s'y attend pas. J'en faisais une relecture avant d'écrire ces lignes, et c'est lors de ma première lecture, l'an passé, que j'avais davantage ressenti cette étrangeté si difficile à créer en littérature. Seuls les génies en sont capables, et eux seuls peuvent finir dans le canon littéraire mondial qu'on se doit de lire.  

 L'incipit représente assez bien l'ensemble de ce court roman de 145 pages : « C'est un dimanche en fin d'après-midi, aux ombres déjà longues sur les places du centre, aux rues de banlieue vides où l'asphalte bombé a un reflet de bronze. Seul le ronflement d'un ventilateur qui claquette par intervalles sort d'un café. Comme s'il y avait quelqu'un à son pied, un regard monte dans le branchage d'un platane, contemple les innombrables beules de semence au lancement incessant, les feuilles lippues à longue tige, par à-coups prises d'un même mouvement, pilote aux bras multiples, les couvées de soleil d'un jaune profond qui oscillent ; à la fourche du large tronc tigré il y a un creux comme pour un animal. » La ponctuation rappelle Flaubert (notamment le grand nombre de points virgules de même que le peu de conjonction de subordination dans la narration). Pour leur utilisation des virgules et des points virgules, ces deux écrivains sont l'antithèse d'un Cormac McCarthy qui préfère utiliser le « et » : « A hauteur des yeux aussi, à l'horizon, éclairée encore par les derniers rayons du soleil, une montagne à l'extrême-orient. L'image se rapproche et révèle nettement, en haut sur l'arrondi, le sommet rocheux escarpé, lequel avec ses créneaux, ses cheminées, ses corniches et ses glacis vitreux rappellent un château fort imprenable, inaccessible même. Le soleil s'est couché ; ça et là, une lumière dans les maisons ; sur le mur vide de la pièce en sous-sol, le reflet du ciel jaune, traversé de formes devenues indistinctes. Le mur est si parfaitement vide qu'un petit calendrier à feuilles détachables entre dans l'image avec un gros chiffre rouge. » Peter Handke est peut-être aussi le grand styliste de notre époque, comme l'était Flaubert à son époque, surtout avec ce genre de narration originale où l'esthétique fait foi de tout, ce qui augmente le niveau de qualité de la littérature contemporaine : « Le point le plus élevé à l'horizon, c'est la colline chauve derrière la forêt de mâts où l'église d'un blanc de chaux représente un phare, elle prend la forme d'un atoll dont les dentelures des arbres figurent l'anneau extérieur. Il n'y a pas de saut dans le lointain, il n'y en a pas non plus pour revenir à la vision de près : sur un point latéral de l'horizon, dans une autre île les lignes des longs hangars des poissonneries passent directement à celles de la mains du vieillard tournée vers le haut, ici, sur le rebord de la fenêtre de l'asile. » Le narrateur, comme s'il tenait une caméra à l'épaule, va chercher les personnages, les rassemble et les relâche vers la fin. Ces personnages souffrent d'absence, chacun à leur manière tout d'abord et ensuite ces absences se regroupent. En cours de route, le vieil homme tombe même dans l'absence maléfique : « Aussi le vieil homme entra-t-il dans la phase de l'absence maléfique. Et elle dura. Ce n'était pas seulement la nuit qu'il était aux aguets dans le coin le plus sombre de la pièce et venait nous surprendre, nous les sans-sommeil, au milieu de nos rêves d'une seconde, mais même plus tard, au soleil du matin, il n'arrêtait pas de nous tomber dessus. L'un se mettait à pousser un cri à la vue de sa pèlerine sur un cintre au même moment où un autre avait un mouvement de recul devant un gant sur une balustrade et que déjà le suivant bondissait couteau brandi parce qu'il avait pris ses propres cheveux qui lui pendaient dans la figure pour quelqu'un en train de s'approcher derrière son dos. C'était comme si le « mort » se démultipliait à l'infini et s'ameutait contre les survivants isolés. »

 On pourrait classer ce roman dans le courant expérimental et certains critiques disent que Peter Handke est proche du nouveau roman français. Un peu plus haut je comparais Handke avec Woolf, disant que l'écrivaine semblait être une forte inspiration pour Handke. Mais pour terminer, je dois dire que Virgnia Woolf lui est supérieure malgré la grande qualité de L'absence et de l'oeuvre de Peter Handke en général, surtout si l'on s'appuie sur le concept de l'angoisse de l'influence d'Harold Bloom.

mardi 3 mars 2015

Des putains meurtrières, Roberto Bolaño


Ma note: 8,5/10


 Voici la quatrième de couverture: À travers les errances des réfugiés chiliens fuyant le régime militaire, Roberto Bolaño brosse une série de courts récits. Une anecdote, un souvenir, un prétexte lui fournissent la trame de ces treize nouvelles où toujours s'immisce une remise en question du Chili. Treize variations sur les thèmes du désespoir, de la folie, de la littérature qui est essentielle, mais aussi de son absence, de la beauté qui disparaît, de l'amour, de la mort, du destin obscur des êtres. "On ne peut qu'admirer le talent de Bolaño à traiter "cette vie un peu plus dure" que la littérature sous tous les modes et sur tous les tons, du grotesque au mélancolique, du pornographique à la critique d'auteur, du portrait au conte fantastique, du monologue en huis clos au récit biographique." (Fabienne Dumontet, Le Monde)

 Étant donné le peu de temps qu'il nous est donné sur cette terre, je privilégie le « lire beaucoup » plutôt que le « lire en profondeur ». C'est-à-dire que je préfère lire plusieurs livres, romans, etc., au détriment d'une lecture lente, en profondeur, parce que ce dernier mode ne permet pas la lecture de beaucoup de livres. On ne peut pas faire les deux, parce que comme je le disais, le temps est court ! En lisant beaucoup et rapidement, je crois que cela débouche quand même sur une profondeur, parce que mes lectures créent dans ma conscience une sorte de nuage de mots, oserais-je dire, ou une sorte de nuage de pensées différentes, d'éléments différents, et l'on en vient à percevoir une certaine profondeur et de plus, en seulement quelques pages, nous savons si un auteur a du talent, si cela vaut la peine de poursuivre. Avec un recueil de nouvelles comme Des putains meurtrières de Bolaño, la lecture rapide est quasi impossible parce que les nombreuses histoires différentes nous obligent à nous reconnecter, à nous « re-concentrer » à chaque fois pour saisir les nouvelles informations : les personnages, le récit, la temporalité, l'espace, l'action, etc.

 Dans la nouvelle éponyme de 22 pages, la septième du recueil, on assiste à un monologue, et étrangement, ce monologue se fait entre deux personnes, l'une ayant la parole et l'autre ne faisant que réagir. Cette nouvelle serait facilement adaptable au théâtre. Une des deux a le contrôle sur l'autre. On le sent dès le début. C'est celle qui parle qui a le pouvoir. L'un est une vedette de la télé. L'autre va chercher cette vedette. Et la victime est la vedette. Le prédateur ne semble pas connaître sa proie : « Enfin, tu apparais environnée de danseurs de conga, chantant des hymnes dont les paroles sont prémonitoires de notre rencontre, avec le visage grave, imbu d'une importance que seul toi tu sais soupeser, voir dans son exacte dimension ; tu es grand, assez nettement plus grand que moi, et tu as les bras longs, exactement tels que je me les étais imaginés après t'avoir vu à la télé, et quand je te souris, quand je te dis salut, Max, tu ne sais que dire, au début tu ne sais que dire, sauf rire, un peu moins bruyamment que tes camarades, mais tu ne fais que rire, prince de la machine du temps, tu ris mais tu ne marches déjà plus. » La proie embarque sur la moto de l'autre, pour partir on ne sait où, et l'on se dit : « Forcément, le titre de la nouvelle doit être le bon... »

 Dans Photos, Arturo Belano, une sorte de double littéraire, d'alter-ego de Roberto Bolaño que l'on retrouve ailleurs dans son oeuvre, notamment dans Les détectives sauvages, est perdu en Afrique. En voici l'incipit : « S'il est question de poètes, prenons ceux de France, pense Arturo Belano, perdu en Afrique, tandis qu'il feuillette une sorte d'album de photos où la poésie de langue française se commémore elle-même, quels fils de pute, pense-t-il, assis sur le sol - un sol qu'on dirait d'argile rouge mais qui n'est pas de l'argile, ni même argileux, et qui cependant est rouge ou plutôt cuivré ou rougeâtre, quoique, à midi, il soit jaune -, avec le livre entre les jambes, un livre épais, de 930 pages, ce qui revient à dire 1000 pages, ou presque, un livre à la couverture rigide, La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 [...] ». Les détectives sauvages étaient constitués de parties où Belano et Lima étaient décrits « de loin » par « les autres ». Belano et Lima sont en réalité Bolaño et Mario Santiago, un de ses amis poètes. L'oeuvre de Bolaño est une énorme toile d'araignée, et Photos, avec son personnage récurrent de Belano, son thème de la poésie qui est l'un des plus forts de son oeuvre, est un mince fil de cette toile, mais il est très important selon moi. Cette nouvelle devient par la force des choses une autre partie des Détectives sauvages, une partie « retrouvée » pourrait-on dire. Le point de vue est aussi plus central au personnage de Belano et ce n'est pas juste une anecdote d'une de ses connaissances. Et finalement, croyez-le ou non compatriotes Québécois, l'on retrouve ces lignes dans la nouvelle de Bolaño : « [...] et tant d'autres visages, de visages de poètes qui écrivaient en français, photogéniques ou pas, le visage de Michel Van Schendel, né à Asnières en 1929, le visage de Raoul Duguay (qu'il a lu), né à Val-d'Or en 1939, le visage de Suzanne Paradis, née à Beaumont en 1936, le visage de Daniel Biga (qu'il a lu), à Saint-Sylvestre en 1940, le visage de Denise Jallais, née à Saint-Nazaire en 1932 et presque aussi belle que Nadia, pense Belano, avec une espèce de tremblement intégral [...] ». 

 Carnet de bal, l'avant-dernier texte du recueil, épouse une forme pour le moins étrange mais dont Bolaño avait déjà utilisée dans un autre recueil de nouvelles : Le gaucho insupportable. Chaque idée contenue dans la nouvelle est numérotée. Il commence avec 1 et finit à 69 en seulement dix petites pages. En voici un extrait : « 1. Ma mère nous lisait du Neruda à Quilpué, à Cauquenes, à Los Angeles. 2. Un seul livre : Veinte poemas de amor y una cancion desesperada, Editorial Losada, Buenos Aires, 1961. En couverture un dessin de Neruda et une indication qu'il s'agissait de l'édition commémorative d'un million d'exemplaires. En 1961, avait-on vendu un million d'exemplaires des Veinte poemas ou s'agissait-il de la totalité de l'oeuvre publié de Neruda ? Je crains que ce ne soit la première hypothèse qui est juste, quoique les deux possibilités soient inquiétantes, et désormais sans existence. 3. Sur la deuxième page du livre est écrit le nom de ma mère, Maria Victoria Avalos Flores. Un examen peut-être superficiel, contre toute évidence, me fait conclure que ce n'est pas elle qui a écrit son nom là. Ce n'est pas l'écriture de mon père, ni de personne que je connaisse. Qui a écrit, alors ? Après avoir examiné attentivement cette signature que les années ont pâlie je dois admettre, bien qu'avec des réserves, que c'est celle de ma mère. » Cette nouvelle se rapproche grandement de l'autobiographie. Et encore une fois le thème de prédilection de Bolaño qu'est la poésie règne en roi et maître. Bolaño était un poète en premier. Un romancier en deuxième. Un peu plus loin, le narrateur, qui par bien des aspects ressemble à Roberto Bolaño, dit : « 58. Quand je serai grand, je veux être nérudien dans la synergie. 59. Questions à se poser avant de s'endormir. Pourquoi Neruda n'aimait pas Kafka ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rilke ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rokha ? 60. Aimait-il Barbusse ? Tout fait penser que oui. Et Cholokhov. Et Alberti. Et Octovio Paz. Quelle curieuse compagnie pour voyager dans le Purgatoire. 61. Mais il aimait aussi Éluard, qui écrivait des poèmes d'amour. 62. Si Neruda avait été cocaïnomane, héroïnomane, s'il avait été enseveli par des décombres pendant le siège de Madrid, s'il avait été l'amant de Lorca et s'il s'était suicidé après la mort de celui-ci, l'histoire aurait été différente. Si Neruda était l'inconnu que dans le fond il est vraiment ! ». Roberto Bolaño et son narrateur ont souvent les mêmes questionnements étranges que moi, et c'est peut-être pour cela qu'il est un de mes écrivains favoris ! 

 Comme Shakespeare, Roberto Bolaño, selon moi, fait davantage appel au corps qu'à l'esprit. C'est une écriture organique, naturelle, que l'on croirait écrite avec le sang. Baudelaire disait : « Diderot, pour prendre un exemple entre cent, est un auteur sanguin ; Poe est l'écrivain des nerfs, et même, de quelque chose de plus - et le meilleur que je connaisse. » On pourrait dire que Bolaño est ce qui se rapproche le plus, parmi les auteurs contemporains, de l'écrivain sanguin...Ce recueil de nouvelles est un des meilleurs que j'ai lus dans ma vie, mais cela n'est probablement pas étranger à ma fascination pour cet écrivain et ainsi, cela n'est pas très objectif de ma part...