"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mardi 3 mars 2015

Des putains meurtrières, Roberto Bolaño


Ma note: 8,5/10


 Voici la quatrième de couverture: À travers les errances des réfugiés chiliens fuyant le régime militaire, Roberto Bolaño brosse une série de courts récits. Une anecdote, un souvenir, un prétexte lui fournissent la trame de ces treize nouvelles où toujours s'immisce une remise en question du Chili. Treize variations sur les thèmes du désespoir, de la folie, de la littérature qui est essentielle, mais aussi de son absence, de la beauté qui disparaît, de l'amour, de la mort, du destin obscur des êtres. "On ne peut qu'admirer le talent de Bolaño à traiter "cette vie un peu plus dure" que la littérature sous tous les modes et sur tous les tons, du grotesque au mélancolique, du pornographique à la critique d'auteur, du portrait au conte fantastique, du monologue en huis clos au récit biographique." (Fabienne Dumontet, Le Monde)

 Étant donné le peu de temps qu'il nous est donné sur cette terre, je privilégie le « lire beaucoup » plutôt que le « lire en profondeur ». C'est-à-dire que je préfère lire plusieurs livres, romans, etc., au détriment d'une lecture lente, en profondeur, parce que ce dernier mode ne permet pas la lecture de beaucoup de livres. On ne peut pas faire les deux, parce que comme je le disais, le temps est court ! En lisant beaucoup et rapidement, je crois que cela débouche quand même sur une profondeur, parce que mes lectures créent dans ma conscience une sorte de nuage de mots, oserais-je dire, ou une sorte de nuage de pensées différentes, d'éléments différents, et l'on en vient à percevoir une certaine profondeur et de plus, en seulement quelques pages, nous savons si un auteur a du talent, si cela vaut la peine de poursuivre. Avec un recueil de nouvelles comme Des putains meurtrières de Bolaño, la lecture rapide est quasi impossible parce que les nombreuses histoires différentes nous obligent à nous reconnecter, à nous « re-concentrer » à chaque fois pour saisir les nouvelles informations : les personnages, le récit, la temporalité, l'espace, l'action, etc.

 Dans la nouvelle éponyme de 22 pages, la septième du recueil, on assiste à un monologue, et étrangement, ce monologue se fait entre deux personnes, l'une ayant la parole et l'autre ne faisant que réagir. Cette nouvelle serait facilement adaptable au théâtre. Une des deux a le contrôle sur l'autre. On le sent dès le début. C'est celle qui parle qui a le pouvoir. L'un est une vedette de la télé. L'autre va chercher cette vedette. Et la victime est la vedette. Le prédateur ne semble pas connaître sa proie : « Enfin, tu apparais environnée de danseurs de conga, chantant des hymnes dont les paroles sont prémonitoires de notre rencontre, avec le visage grave, imbu d'une importance que seul toi tu sais soupeser, voir dans son exacte dimension ; tu es grand, assez nettement plus grand que moi, et tu as les bras longs, exactement tels que je me les étais imaginés après t'avoir vu à la télé, et quand je te souris, quand je te dis salut, Max, tu ne sais que dire, au début tu ne sais que dire, sauf rire, un peu moins bruyamment que tes camarades, mais tu ne fais que rire, prince de la machine du temps, tu ris mais tu ne marches déjà plus. » La proie embarque sur la moto de l'autre, pour partir on ne sait où, et l'on se dit : « Forcément, le titre de la nouvelle doit être le bon... »

 Dans Photos, Arturo Belano, une sorte de double littéraire, d'alter-ego de Roberto Bolaño que l'on retrouve ailleurs dans son oeuvre, notamment dans Les détectives sauvages, est perdu en Afrique. En voici l'incipit : « S'il est question de poètes, prenons ceux de France, pense Arturo Belano, perdu en Afrique, tandis qu'il feuillette une sorte d'album de photos où la poésie de langue française se commémore elle-même, quels fils de pute, pense-t-il, assis sur le sol - un sol qu'on dirait d'argile rouge mais qui n'est pas de l'argile, ni même argileux, et qui cependant est rouge ou plutôt cuivré ou rougeâtre, quoique, à midi, il soit jaune -, avec le livre entre les jambes, un livre épais, de 930 pages, ce qui revient à dire 1000 pages, ou presque, un livre à la couverture rigide, La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 [...] ». Les détectives sauvages étaient constitués de parties où Belano et Lima étaient décrits « de loin » par « les autres ». Belano et Lima sont en réalité Bolaño et Mario Santiago, un de ses amis poètes. L'oeuvre de Bolaño est une énorme toile d'araignée, et Photos, avec son personnage récurrent de Belano, son thème de la poésie qui est l'un des plus forts de son oeuvre, est un mince fil de cette toile, mais il est très important selon moi. Cette nouvelle devient par la force des choses une autre partie des Détectives sauvages, une partie « retrouvée » pourrait-on dire. Le point de vue est aussi plus central au personnage de Belano et ce n'est pas juste une anecdote d'une de ses connaissances. Et finalement, croyez-le ou non compatriotes Québécois, l'on retrouve ces lignes dans la nouvelle de Bolaño : « [...] et tant d'autres visages, de visages de poètes qui écrivaient en français, photogéniques ou pas, le visage de Michel Van Schendel, né à Asnières en 1929, le visage de Raoul Duguay (qu'il a lu), né à Val-d'Or en 1939, le visage de Suzanne Paradis, née à Beaumont en 1936, le visage de Daniel Biga (qu'il a lu), à Saint-Sylvestre en 1940, le visage de Denise Jallais, née à Saint-Nazaire en 1932 et presque aussi belle que Nadia, pense Belano, avec une espèce de tremblement intégral [...] ». 

 Carnet de bal, l'avant-dernier texte du recueil, épouse une forme pour le moins étrange mais dont Bolaño avait déjà utilisée dans un autre recueil de nouvelles : Le gaucho insupportable. Chaque idée contenue dans la nouvelle est numérotée. Il commence avec 1 et finit à 69 en seulement dix petites pages. En voici un extrait : « 1. Ma mère nous lisait du Neruda à Quilpué, à Cauquenes, à Los Angeles. 2. Un seul livre : Veinte poemas de amor y una cancion desesperada, Editorial Losada, Buenos Aires, 1961. En couverture un dessin de Neruda et une indication qu'il s'agissait de l'édition commémorative d'un million d'exemplaires. En 1961, avait-on vendu un million d'exemplaires des Veinte poemas ou s'agissait-il de la totalité de l'oeuvre publié de Neruda ? Je crains que ce ne soit la première hypothèse qui est juste, quoique les deux possibilités soient inquiétantes, et désormais sans existence. 3. Sur la deuxième page du livre est écrit le nom de ma mère, Maria Victoria Avalos Flores. Un examen peut-être superficiel, contre toute évidence, me fait conclure que ce n'est pas elle qui a écrit son nom là. Ce n'est pas l'écriture de mon père, ni de personne que je connaisse. Qui a écrit, alors ? Après avoir examiné attentivement cette signature que les années ont pâlie je dois admettre, bien qu'avec des réserves, que c'est celle de ma mère. » Cette nouvelle se rapproche grandement de l'autobiographie. Et encore une fois le thème de prédilection de Bolaño qu'est la poésie règne en roi et maître. Bolaño était un poète en premier. Un romancier en deuxième. Un peu plus loin, le narrateur, qui par bien des aspects ressemble à Roberto Bolaño, dit : « 58. Quand je serai grand, je veux être nérudien dans la synergie. 59. Questions à se poser avant de s'endormir. Pourquoi Neruda n'aimait pas Kafka ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rilke ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rokha ? 60. Aimait-il Barbusse ? Tout fait penser que oui. Et Cholokhov. Et Alberti. Et Octovio Paz. Quelle curieuse compagnie pour voyager dans le Purgatoire. 61. Mais il aimait aussi Éluard, qui écrivait des poèmes d'amour. 62. Si Neruda avait été cocaïnomane, héroïnomane, s'il avait été enseveli par des décombres pendant le siège de Madrid, s'il avait été l'amant de Lorca et s'il s'était suicidé après la mort de celui-ci, l'histoire aurait été différente. Si Neruda était l'inconnu que dans le fond il est vraiment ! ». Roberto Bolaño et son narrateur ont souvent les mêmes questionnements étranges que moi, et c'est peut-être pour cela qu'il est un de mes écrivains favoris ! 

 Comme Shakespeare, Roberto Bolaño, selon moi, fait davantage appel au corps qu'à l'esprit. C'est une écriture organique, naturelle, que l'on croirait écrite avec le sang. Baudelaire disait : « Diderot, pour prendre un exemple entre cent, est un auteur sanguin ; Poe est l'écrivain des nerfs, et même, de quelque chose de plus - et le meilleur que je connaisse. » On pourrait dire que Bolaño est ce qui se rapproche le plus, parmi les auteurs contemporains, de l'écrivain sanguin...Ce recueil de nouvelles est un des meilleurs que j'ai lus dans ma vie, mais cela n'est probablement pas étranger à ma fascination pour cet écrivain et ainsi, cela n'est pas très objectif de ma part...

2 commentaires:

  1. Bah dis donc, ça fait envie !!
    J'aime bien ton introduction sur ton choix de lire beaucoup... et j'avoue que je suis comme toi -du moins en tant que lectrice- : plus boulimique que gourmet !!

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  2. hihi oui je me doutais bien que tu étais comme moi sur ce point, avec le grand nombre de livres que tu lis. ;)

    à bientôt et bonne journée...

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