"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

vendredi 13 mars 2015

L'absence, Peter Handke


Ma note : 8,5/10 

 Voici la quatrième de couverture: Quatre personnages anonymes, une femme, un soldat, le joueur et le vieil homme, réunis par l'aventure de l'espace quotidien le découvrent au fur et à mesure qu'il s'étend devant eux : le plus proche devient un paysage lointain, un terrain vague devient l'immensité, une étendue dénudée le désert. À chaque pas naissent des paysages inconnus, c'est le regard qui les fait apparaître. Les endroits les plus banals deviennent des terres inconnues. Peut-être le voyage s'est-il déroulé à travers un grand pays vide ou aux confins immédiats d'une ville, on ne sait, mais il révèle aux voyageurs les lignes du sol, sa consistance, ses dimensions et les transforme en lieux d'être. La fin du voyage, aussi fortuite que le début, sépare ce groupe rassemblé par le visible et rend chacun des voyageurs à sa solitude initiale. Le «guide» qui les a conduits est peut-être l'absence. Ce qu'ils ont en commun, c'est ce qu'ils ont vu. 

 Harold Bloom avait créé une petite révolution dans le monde de la théorie littéraire lorsqu'il est arrivé avec le concept de « l'angoisse de l'influence ». Ce concept, aujourd'hui un peu tombé dans l'oubli pour laisser la place à la déconstruction, la « mort de l'auteur » et autres théories françaises auxquelles je n'adhère pas, était très difficile à expliquer, et le critique Harold Bloom lui-même a dû corriger certaines mésinterprétations plusieurs années durant. Pour résumer grossièrement, disons que, selon Bloom, les écrivains sont influencés par les autres écrivains (avant eux) beaucoup plus que par leur environnement immédiat, par leur environnement sociologique, etc. Selon lui, cette influence crée une sorte « d'angoisse »,  et seulement les grands écrivains pourront « tuer le père » et ainsi, écrire une grande oeuvre. Shakespeare, selon Bloom, est au centre de ce « canon », de cet arbre généalogique des écrivains. Pour Bloom, la « hiérarchie » des écrivains est très importante. Déterminer qui est le plus grand ! Savoir si tel auteur est plus puissant que tel autre. En tout cas, c'est ce qui ressort de l'analyse que j'en fais. Plus un écrivain subit fortement l'angoisse de l'influence, moins il a de valeur. Harold Bloom tient toujours à préciser que sa théorie n'est pas en lien avec un Complexe d'oedipe littéraire et que ce sont les textes qui sont influencés par d'autres textes et non les écrivains par d'autres écrivains.

 Pour Jorge Luis Borges, l'influence d'un écrivain sur un autre peut même se faire « à l'inverse », « à reculons ». Avec le temps, les auteurs sont lus d'une façon différente, et certains grands auteurs, comme Kafka par exemple, donnent naissance à pléthore d'écrivains, qui eux, permettront une autre lecture de ce grand écrivain. Et surtout, un lecteur contemporain de Kafka est différent de ceux d'aujourd'hui. Ainsi, on peut dire que les successeurs de Kafka l'ont influencé, en quelque sorte.

 Peter Handke est, selon moi, le plus grand artiste de notre époque. Jelinek disait que Handke aurait dû recevoir le Nobel à sa place mais celui-ci s'est lui-même sorti de la course dernièrement avec cette déclaration : « Donner le Nobel à des écrivains est une farce grotesque ». Pour lui, les autres prix Nobel ont leur place, mais pas celui de littérature.  Handke était souvent perçu comme le favori pour ce titre du plus grand écrivain vivant, mais ce Nobel lui a échappé probablement pour ses propos sur Milosevic. Il est un romancier magistral, un très grand dramaturge primé par les plus grands prix et il a même touché à la scénarisation (notamment avec Les ailes du désir) et à la réalisation de films. Je crois qu'il est le Samuel Beckett de notre époque, reconnu dans plusieurs domaines artistiques (et plus particulièrement des lettres). Pour remonter plus loin, Goethe est un autre bon exemple d'un génie similaire à Peter Handke. De plus, il est une bonne preuve de la théorie d'Harold Bloom, à tout le moins, on sent la grande influence qu'a eue, par exemple, une Virginia Woolf. C'est ce qui m'a frappé avec Peter Handke, l'influence de Virginia Woolf, notamment si l'on compare L'absence avec Les vagues. La prose poétique des deux auteurs est similaire. Aussi, Handke ne se considère pas tellement comme un romancier mais davantage comme un prosateur lyrique: 

« Je ne suis pas vraiment un romancier, mes intrigues m'échappent. Elles s'enfuient ou s'enfouissent. Je suis plutôt un prosateur lyrique. Avec des moments dramatiques. La littérature, à mes yeux, c'est l'aventure du langage, du langage qui s'incarne dans le sacré de la vie. Je ne recherche pas la pensée, mais la sensation. Disons que je suis un penseur de l'instantané. J'essaie de retrouver cette sorte d'allégresse propre aux récits fabuleux du Moyen Age, où à chaque page se dévoilait une surprise, dans l'imprévisible désordre des heures tournées et du chemin parcouru. J'y suis sans doute encouragé par le fait qu'en vieillissant je ne coupe plus mes textes, j'ajoute toujours, et ça finit par devenir épique. Un peu comme le "Peer Gynt" d'Ibsen. » 

Et pour lui, « la littérature, c'est le langage devenu langage; la langue qui s'incarne. J'écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. Je crois être un romantique décidé, qui rend grâce à la mémoire. »

 L'Absence représente très bien l'oeuvre de Handke. Il n'y a aucune intrigue, comme dans l'oeuvre romanesque de Virginia Woolf que je venais tout juste de lire au complet. On ne peut pas vraiment faire de L'absence une critique en bonne et due forme parce que l'aspect classique du romanesque en est absent. Seules des citations peuvent laisser entrevoir l'esthétique et la beauté de ce livre. La poétique de Handke en est une de la fuite, de ces regards qui ne se croisent jamais. Les vagues de Virginia Woolf se changent ici en plaine, en verdure. Les personnages profonds de Woolf laissent place ici à des simulacres. Le mouvement de la mer dans Les vagues est ici absente, laissant plutôt place à une fuite vers l'avant. La photographie de la couverture, tirée du film de L'absence, est évocatrice en ce sens que l'on ressent bien la légèreté et l'absence des personnages. Même si en apparence une seule facette de la littérature nous est montrée dans ce roman, celle de la prose poétique et de sa possibilité, il y a dans cette narration une certaine étrangeté qui surgit quand on ne s'y attend pas. J'en faisais une relecture avant d'écrire ces lignes, et c'est lors de ma première lecture, l'an passé, que j'avais davantage ressenti cette étrangeté si difficile à créer en littérature. Seuls les génies en sont capables, et eux seuls peuvent finir dans le canon littéraire mondial qu'on se doit de lire.  

 L'incipit représente assez bien l'ensemble de ce court roman de 145 pages : « C'est un dimanche en fin d'après-midi, aux ombres déjà longues sur les places du centre, aux rues de banlieue vides où l'asphalte bombé a un reflet de bronze. Seul le ronflement d'un ventilateur qui claquette par intervalles sort d'un café. Comme s'il y avait quelqu'un à son pied, un regard monte dans le branchage d'un platane, contemple les innombrables beules de semence au lancement incessant, les feuilles lippues à longue tige, par à-coups prises d'un même mouvement, pilote aux bras multiples, les couvées de soleil d'un jaune profond qui oscillent ; à la fourche du large tronc tigré il y a un creux comme pour un animal. » La ponctuation rappelle Flaubert (notamment le grand nombre de points virgules de même que le peu de conjonction de subordination dans la narration). Pour leur utilisation des virgules et des points virgules, ces deux écrivains sont l'antithèse d'un Cormac McCarthy qui préfère utiliser le « et » : « A hauteur des yeux aussi, à l'horizon, éclairée encore par les derniers rayons du soleil, une montagne à l'extrême-orient. L'image se rapproche et révèle nettement, en haut sur l'arrondi, le sommet rocheux escarpé, lequel avec ses créneaux, ses cheminées, ses corniches et ses glacis vitreux rappellent un château fort imprenable, inaccessible même. Le soleil s'est couché ; ça et là, une lumière dans les maisons ; sur le mur vide de la pièce en sous-sol, le reflet du ciel jaune, traversé de formes devenues indistinctes. Le mur est si parfaitement vide qu'un petit calendrier à feuilles détachables entre dans l'image avec un gros chiffre rouge. » Peter Handke est peut-être aussi le grand styliste de notre époque, comme l'était Flaubert à son époque, surtout avec ce genre de narration originale où l'esthétique fait foi de tout, ce qui augmente le niveau de qualité de la littérature contemporaine : « Le point le plus élevé à l'horizon, c'est la colline chauve derrière la forêt de mâts où l'église d'un blanc de chaux représente un phare, elle prend la forme d'un atoll dont les dentelures des arbres figurent l'anneau extérieur. Il n'y a pas de saut dans le lointain, il n'y en a pas non plus pour revenir à la vision de près : sur un point latéral de l'horizon, dans une autre île les lignes des longs hangars des poissonneries passent directement à celles de la mains du vieillard tournée vers le haut, ici, sur le rebord de la fenêtre de l'asile. » Le narrateur, comme s'il tenait une caméra à l'épaule, va chercher les personnages, les rassemble et les relâche vers la fin. Ces personnages souffrent d'absence, chacun à leur manière tout d'abord et ensuite ces absences se regroupent. En cours de route, le vieil homme tombe même dans l'absence maléfique : « Aussi le vieil homme entra-t-il dans la phase de l'absence maléfique. Et elle dura. Ce n'était pas seulement la nuit qu'il était aux aguets dans le coin le plus sombre de la pièce et venait nous surprendre, nous les sans-sommeil, au milieu de nos rêves d'une seconde, mais même plus tard, au soleil du matin, il n'arrêtait pas de nous tomber dessus. L'un se mettait à pousser un cri à la vue de sa pèlerine sur un cintre au même moment où un autre avait un mouvement de recul devant un gant sur une balustrade et que déjà le suivant bondissait couteau brandi parce qu'il avait pris ses propres cheveux qui lui pendaient dans la figure pour quelqu'un en train de s'approcher derrière son dos. C'était comme si le « mort » se démultipliait à l'infini et s'ameutait contre les survivants isolés. »

 On pourrait classer ce roman dans le courant expérimental et certains critiques disent que Peter Handke est proche du nouveau roman français. Un peu plus haut je comparais Handke avec Woolf, disant que l'écrivaine semblait être une forte inspiration pour Handke. Mais pour terminer, je dois dire que Virgnia Woolf lui est supérieure malgré la grande qualité de L'absence et de l'oeuvre de Peter Handke en général, surtout si l'on s'appuie sur le concept de l'angoisse de l'influence d'Harold Bloom.

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