"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


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"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

samedi 2 mars 2013

Molloy, Samuel Beckett




Ma note: 9/10


Voici la quatrième de couverture: " Je suis dans la chambre de ma mère ". Ainsi commençait la première page d'un roman publié à Paris en janvier 1951. L'auteur était un Irlandais inconnu qui écrivait en français. La presse saluait aussitôt l'apparition d'un grand écrivain : " Si l'on peut parler d'événement en littérature, voilà sans conteste un livre événement " (Jean Blanzat, le Figaro littéraire). L'avenir allait confirmer ce jugement. Dès l'année suivante paraissait, du même auteur, En attendant Godot, une pièce qui allait faire le tour du monde et même éclipser quelquefois ce premier roman. Et pourtant, Molloy reste un livre majeur dans l'oeuvre de Samuel Beckett.

"Watt" m'avait déçu mais il en fut tout autrement pour "Molloy". C'est un chef-d'oeuvre. L'intrigue est simple. Dans la première partie, un homme, Molloy, qui est d'un pessimisme sans égal, s'enfonce, cherche sa mère sans trop en savoir plus, et décide de partir en forêt, se cacher de l'humanité sur sa bicyclette. Et dans la deuxième partie, un autre homme, Moran, est chargé de le suivre, de le surveiller. Deux chapitres, deux parties, écrites à la première personne, avec deux personnages sombres, qui, bien qu'ayant des rôles différents, sont en même temps semblables.

Le début du roman a de fortes ressemblances avec "L'étranger" de Camus. Le narrateur est perdu, fait référence à sa mère, et semble être pris dans un maelstrom psychologique. Ensuite, cela devient beaucoup plus ténébreux que "L'étranger". Ayant un style d'écriture proche de Camus, avec de petites phrases sèches, Beckett installe un climat angoissant où l'on pénètre dans la tête de Molloy et après, dans celle de Moran. Et c'est la plus grande force du roman. Malgré un style minimaliste et difficile d'approche, le climat de terreur nous parvient au plus profond de notre être. C'est un tour de force et en plus, Beckett n'écrit même pas dans sa langue maternelle ("Molloy" est écrit en français). Ce n'est pas pour rien qu'il a gagné le Prix Nobel de littérature en 1969 et il était considéré comme le plus grand écrivain vivant par le Pr Harold Bloom (dans les années 80).

Écrit sous forme de flux de pensées, tout se défait dans ce roman. Tout tombe en morceaux, surtout le langage, et cela est un exercice de style souvent employé par Beckett. C'est rare qu'un auteur n'écrive pas dans sa langue maternelle. Kundera s'est essayé avec plus ou moins de succès et Cioran, le grand nihiliste, l'a fait avec brio. Quant à Beckett, c'est réussi sur toute la ligne. Ce "Molloy" est le livre le plus ténébreux que j'ai lu après "Enfants de morts" de Jelinek. Un des mieux écrit aussi. C'est un peu l'écrivain qui met en fiction "De l'inconvénient d'être né" de Cioran. Beckett s'inscrit dans le courant de l'absurde (surtout son théâtre) mais ici je dirais qu'il est bien ancré dans la mouvance "nihiliste" théorisée en philosophie par Schopenhauer comme l'a bien décrit Nancy Huston dans son "Professeurs de désespoir". Les derniers écrivains de ce courant sont Michel Houellebecq et Linda Lê. Mais pour débuter avec ce genre bien précis, je vous conseillerais plutôt "Molloy".

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