"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

vendredi 26 octobre 2012

Le rabaissement, Philip Roth



Ma note: 7/10

Voici la quatrième de couverture: Pour Simon Axler, le personnage principal du nouveau livre de Philip Roth, tout est fini. Il fut l'un des plus grands acteurs de sa génération. Il a maintenant soixante ans passés, et il a perdu son talent, sa magie, sa confiance en lui. Falstaff, Peer Gynt, Vania, ses plus grands rôles : il n'en reste rien, du vent. Quand il monte sur scène, il se sent incapable de jouer, d'entrer dans la peau d'un autre. Sa femme l'a quitté, son public aussi, son agent ne parvient pas à le convaincre de remonter sur les planches. Au milieu de cette crise terrible et inexplicable se produit un nouvel épisode qui traduit son besoin de compensation. Voici Simon Axler saisi d'un désir érotique violent, qui, loin de le conduire au réconfort espéré, va au contraire provoquer une fin inattendue et très noire. Au cours de ce voyage dans les ténèbres, raconté avec la maestria habituelle à Philip Roth, ce sont toutes nos illusions qui sont démolies, qu'elles touchent au talent, à l'amour, au sexe, à l'espoir ou à notre réputation en société. Le rabaissement est le trentième livre de Philip Roth.

Lors d'une entrevue pour La grande librairie de la télévision française, Philip Roth disait s'être inspiré des écrivains qui arrivent à la vieillesse, comme lui, et qui perdent leur force créatrice, leur talent, etc. Il disait aussi que cela ne l'avait pas atteint, de même que d'autres auteurs comme Joyce Carol Oates et qu'ils se considéraient tous chanceux. Certains critiques littéraires ont par contre affirmé que ce roman prouvait que la perte d'un certain talent avait touché l'écrivain Roth. Qu'il manquait quelque chose dans ce roman et surtout, que le Philip Roth de la belle époque était bel et bien disparu.

Pour ma part, je n'irai pas jusque-là. Il faut savoir que Philip Roth s'est aussi inspiré d'écrivains comme Dostoïevski et Tolstoï pour écrire le cycle "Némésis" dont "Le rabaissement" constitue le troisième et avant-dernier roman. Alors, on doit prendre ces courts romans comme ils sont. On ne doit pas s'attendre à de la très grande littérature, comme ses romans précédents, tout comme les romans plus courts de Dostoïevski et Tolstoï n'étaient pas aussi grandioses que "Guerre et paix" et "Les frères Karamazov". Et c'est en ce sens qu'il dit s'être inspiré de ces deux grands maîtres, en écrivant des romans qui graviteraient autour de son oeuvre principal. Il a par ailleurs avoué que le dernier de ce cycle, le roman "Némésis", serait son dernier à vie et qu'il avait dit tout ce qu'il avait à dire.

Et cela paraît quelque peu dans "Le rabaissement". On sent un léger essoufflement de l'auteur, ce qui me pousse à comparer celui-ci avec les derniers de Milan Kundera, sa période française, plutôt qu'aux romans plus courts de Dostoïevski et Tolstoï.

Pour terminer, il apparaît clairement que le thème central de ce cycle est celui de la perte. Et pour "Le rabaissement", c'est fait sans subtilité. Le personnage principal perd drastiquement son talent d'acteurs. S'ensuit une lecture pessimiste, noire, nihiliste. La chute du récit est impressionnante, et c'est toute la condition humaine qui est touchée. Même s'il n'aime pas la psychanalyse, l'auteur joue sans cesse dans ses plates-bandes et avec une force particulière. C'est un roman de fin de carrière, écrit par un bourgeois littéraire, qui semble essoufflé, qui a dit son dernier mot (avec "Némésis", le roman qui vient tout juste de sortir en français) mais qui nous prouve, malgré tout, que derrière chaque génie, il reste toujours un petit quelque chose de bon.

mardi 23 octobre 2012

Indignation, Philip Roth



Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: Nous sommes en 1951, seconde année de la guerre de Corée. Marcus Messner, jeune homme de dix-neuf ans, intense et sérieux, d’origine juive, poursuit ses études au Winesburg College, dans le fin fond de l’Ohio. Il a quitté l’école de Newark, dans le New Jersey où habite sa famille. Il espère par ce changement échapper à la domination de son père, boucher de sa profession, un homme honnête et travailleur, mais qui est depuis quelque temps la proie d’une véritable paranoïa au sujet de son fils bien-aimé. Fierté et amour, telles sont les sources de cette peur panique. Marcus, en s’éloignant de ses parents, va tenter sa chance dans une Amérique encore inconnue de lui, pleine d’embûches, de difficultés et de surprises. Indignation, le vingt-neuvième livre de Philip Roth, propose une forme de roman d’apprentissage : c’est une histoire de tâtonnements et d’erreurs, d’audace et de folie, de résistances et de révélations, tant sur le plan sexuel qu’intellectuel. Renonçant à sa description minutieuse de la vieillesse et de son cortège de maux, Roth poursuit avec l’énergie habituelle son analyse de l’histoire de l’Amérique – celle des années cinquante, des tabous et des frustrations sexuelles – et de son impact sur la vie d’un homme jeune, isolé, vulnérable.

Cela fait plusieurs romans de Philip Roth que je lis. Il utilise souvent le même procédé, dans l'écriture, pour sa prose, mais aussi pour la construction de son intrigue. En effet, il place un revirement - on pourrait même appeler cela une chute - dans le premier tiers de son récit. Cela nous fait perdre le souffle, nous surprend, en quelque sorte, mais étant donné qu'il place la chute avant le milieu du roman, on reprend notre air d'aller et la lecture qui suit est passionnante. Il l'avait utilisé entre autres pour "Pastorale américaine" et "La tache", deux romans que je vous recommande grandement. Ici, pour "Indignation", un autre roman que j'ai aimé, il utilise ce procédé et le coup est encore plus difficile à prendre. Mais pour le bien de votre lecture, je n'en dirai pas plus.

Je l'affirmais lors de précédentes critiques, je préfère les romans de Philip Roth qui ont au minimum 300 ou 400 pages. On a ainsi le temps de bien embarquer dans l'histoire. "Indignation" en fait moins de 200. Quoique ce soit 200 pages de grandes littératures, c'est court. Il fait partie du cycle "Némésis" qui compte quatre romans. Tous de courts romans. J'avais lu "Un homme" qui m'avait quelque peu déçu et je m'attendais donc à cette même déception cette fois-ci. Et bien non. L'histoire nous permet d'en découvrir un peu plus sur les États-Unis, d'une période que je connais peu, et ici on est dans le particulier qui nous explique, du mieux qu'il peut, le général. Les thèmes sont bien identifiés en quatrième de couverture et je parierais que l'auteur a demandé de l'aide à un professionnel pour la partie psychologique du récit, parce que le tout est très réaliste.

Pour terminer, sans être un grand roman - non plus le roman qui doit nous introduire à Philip Roth, parce que sur ce point je crois que "Pastorale américaine" est davantage à considérer - "Indignation" nous offre de belles pages de littérature et l'on sent le souffle de ce grand auteur américain. Encore une fois, on pourrait croire qu'il l'a écrit en un seul jet tellement il parvient à nous saisir et nous fait relâcher le livre qu'à la toute fin. Il a par contre des défauts. Et un particulièrement, que je retrouve dans plusieurs romans contemporains, est le léger manque d'inspiration qui est comblé par les interminables biographies de chaque personnage. Le roman est déjà une biographie fictive, une autre forme souvent utilisée par Roth, et comme plusieurs autres écrivains le font (notamment Paul Auster), il ne peut s'empêcher de raconter la vie de chaque personnage et cela en résulte en une sorte de remplissage. Mais bon, c'est sa prérogative et cela n'entache pas l'ensemble de l'oeuvre.

mercredi 17 octobre 2012

Tous les noms, José Saramago



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Monsieur José, seul personnage de ce livre qui porte un nom, est un obscur employé de l'état civil. Il travaille dans l'immense bâtiment oú sont conservées et mises à jour les archives des vivants et celles des morts. Il vit seul, dans un modeste logement contigu à la grande salle où les employés sont soumis à une stricte hiérarchie bureaucratique. Dans cet univers concentrationnaire, son seul passe-temps consiste à collectionner des renseignements sur les cent personnes les plus célèbres du pays. Un jour, par hasard, il prend la fiche d'une jeune femme. Et sa vie, tout à coup, bascule. Délaissant ses célébrités, il décide de rechercher l'inconnue et se lance, au rythme des longs phrasés de Saramago, dans de rocambolesques aventures. Il fouille la nuit dans les archives de l'état civil, falsifie des autorisations, entre par effraction dans une école, se blesse en escaladant un mur, attrape la grippe, et se met à rédiger un journal. Mais au terme de ses recherches, cet Orphée des temps modernes ne rencontrera la jeune femme ni dans l'enfer des archives ni au cimetière, " cette grande bibliothèque des morts ", où un berger s'amuse à changer les plaques funéraires sur les tombes. Sa quête de l'inconnue, l'espoir d'un amour qu'il ne vivra jamais l'auront mené, en le conduisant vers l'autre, au dépassement de soi, à lui-même. Enquête policière, conte philosophique, réflexion sur la vie et la mort, la lumière et l'obscurité, tous les noms, l'un des romans les plus profonds et les plus émouvants du grand écrivain portugais, mérite déjà d'être défini comme un classique.

J'ai relu "Le procès" de Franz Kafka il y a peu de temps. Je l'avais critiqué très durement sur ce blog à la première lecture, mais cette fois-ci, je n'ai pas pris de chance et je l'ai relu en faisant la lecture en parallèle d'une explication de l'oeuvre. Et cela m'a grandement aidé. Je comprenais davantage "Le procès" en profondeur et ainsi, j'ai bien aimé ma relecture de ce classique.

C'est tout à fait par hasard que je décide de lire "Tous les noms" de Saramago juste après avoir fait cette relecture. On pourrait presque dire que "Tous les noms" sont une suite au roman de Kafka. Comme vous pouvez le lire en quatrième de couverture, les parallèles entre les deux oeuvres sont légion. J'ai même senti un Saramago plus en retenue, plus posé aussi, dans son écriture, pour se rapprocher du maître pragois, Kafka.

Alors que Saramago est marxiste (et communiste) et que Kafka est anarchiste (et libertaire), ces deux oeuvres m'ont inspiré plutôt le contraire. Kafka explique un peu le communisme (et surtout le marxisme) en plaçant son personnage principal dans un matérialisme où l'individu subit son extérieur, dans ce cas-ci les rouages de la bureaucratie et de la société qui permet cela. C'est donc l'extérieur qui a une emprise sur l'intérieur (de l'individu). On pourrait appeler cela le déterminisme social. À l'opposé, j'ai trouvé que Saramago plaçait l'individu au coeur de son roman (j'en conviens il y a quand même une forte bureaucratie et l'anarchisme ne brille pas tellement). Mais n'empêche, Saramago fait la part belle à l'individu, à son intérieur, et son emprise sur le monde, contrairement à Kafka qui plaçait l'extérieur (et donc la société) en roi et maître.

Cela donne un roman, "Tous les noms", qui suit le personnage principal, Monsieur José, du début à la fin, avec possiblement sa maladie mentale, et qui "force" les événements. Ils doivent avoir lieu parce que lui en a décidé ainsi, probablement inconsciemment, et dans un but qui nous échappe. Tout le roman est en fait une chasse à une femme que Monsieur José ne connaît ni d'Ève ni d'Adam, qui ne sait pas pourquoi il la pourchasse, qui ne sait pas si elle est morte, et finalement qui ne mène à rien sinon à sa propre folie.

Selon moi, Saramago illustre l'ennui qui, intrinsèquement, fait partie de la vie. Schopenhauer, un nihiliste, disait que la vie oscille comme un pendule, de la souffrance à l'ennui. Je crois que "Tous les noms" sont une bonne démonstration de l'ennui (contrairement au plaisir que j'ai eu à lire ce roman). Et quant à la souffrance, José Saramago ne nous laisse pas en plan, il l'a traité pleinement dans ses autres romans.

samedi 13 octobre 2012

Le Dieu manchot, José Saramago




Ma note: 6,5/10

Voici la quatrième de couverture: Roman épique, fresque truculente de la cour lusitanienne au XVllle siècle sous le règne de Joao V - dit le Magnanime - Le Dieu manchot nous conte les dernières heures de la splendeur du royaume portugais, juste avant le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1755. Le soldat manchot Sept-Soleils, le moine Bartolomeu de Gusmao, la sorcière voyante Blimunda, autant de personnages pittoresques évoluant autour d'un Roi malheureux de ne pouvoir assurer sa descendance... Que ne faudrait-il inventer pour qu'il échappe à cette terrible malédiction ? A mi-chemin entre la fable blasphématoire et le roman historique, ce récit trace le portrait d'un Portugal mythique, revisité par l'un des plus grands auteurs contemporains.

Voici un roman très difficile d'approche. L'écriture est dense, l'intrigue discontinue, les personnages difficilement saisissables, le genre historique charcuté et, en somme, l'auteur se joue de nous. Si l'on perd le moindrement le fil de l'histoire - comme cela m'est arrivé - on ne peut pas vraiment s'en sortir. Encore une fois, Saramago remplace la ponctuation typique du dialogue par une virgule et les sauts de paragraphes sont rares. Aussi, le vocabulaire de l'auteur est extraordinaire. Cela est habituellement une qualité, mais ici, rien n'est moins certain.

Tout ceci m'aurait convaincu si l'on était dans un roman fraîchement contemporain. Donc, où le bât blesse, c'est le genre historique de ce roman. Déjà que je ne suis pas le plus grand lecteur de ce genre, Saramago ajoute sa prose difficile d'approche et donc, je suis perdu. Par moments, il nous laisse entendre qu'il écrit - et que nous sommes - bien au 20e siècle, par de légers clins d'oeil amusants, mais cela ne rachète pas la complexité et surtout, la lourdeur de l'oeuvre.

J'ai rarement lu un roman qui se rapproche de celui-ci. Les comparaisons sont donc difficiles. Par contre, je sortais du "Voyage de l'éléphant" de ce même Saramago et les parallèles à faire sont nombreux. On est à peu près dans le même Portugal, la plume de l'auteur prend les mêmes procédés stylistiques, le genre historique prend le dessus sur tout et les deux romans sont difficiles d'approche. Par contre, j'ai préféré "Le Dieu Manchot", parce que l'auteur ne commet pas l'erreur d'effleurer son propos, mais plonge plutôt en profondeur dans une histoire plus étoffée, plus riche et plus épique. Bref, en terminant, je ne pourrais pas dire que ce roman m'a déplu, mais je ne vous le conseillerais pas. Et ce n'est surtout pas le chef-d'oeuvre que nous promettait Albin Michel sur la couverture. Mais bon, ce n'est que mon humble avis.

mardi 9 octobre 2012

Le voyage de l'éléphant, José Saramago



Ma note: 5,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: En 1551, le roi de Portugal Joâo III offre à l'archiduc Maximilien d'Autriche, gendre de Charles Quint, un éléphant d'Asie, Salomon, qui vit depuis deux ans à Belém avec son cornac Subhro. De Lisbonne à Vienne, en passant par les plateaux de la Castille, la Méditerranée, Gênes et la route des Alpes, Salomon, objet d'absurdes stratégies, traverse l'Europe au gré des caprices royaux, des querelles militaires et des intérêts ecclésiastiques, soulevant sur son passage l'enthousiasme des villageois émerveillés. Entrelacs de faits réels et inventés, Le Voyage de l'éléphant est un délicieux roman choral, une réflexion sur la vie et la condition humaine, où l'humour et l'ironie, armes de l'implacable lucidité de l'auteur, s'unissent à la compassion avec laquelle José Saramago observe les faiblesses des hommes.

Autant "Manuel de peinture et de calligraphie" tombait dans un genre littéraire que j'adore - notamment celui du roman psychologique - celui-ci, "Le voyage de l'éléphant" fait plutôt dans un genre qui me dérange plus souvent qu'autrement. En plus, c'est un court roman de 200 pages et cela ne lui convient pas du tout. Pour un roman historique - ou presque - sa brièveté ne permet pas à l'auteur de creuser - et surtout -  développer le sujet. Et cela en fait un roman ennuyeux et une déception pour moi.

En effet, avec Saramago on est souvent servi à souhait quand on est un grand lecteur de romans. Sa plume est grandiose - et l'on retrouve cela ici aussi - et cet écrivain nous amène toujours un petit quelque chose de plus. Mais pas ici. C'est seulement la richesse de la plume de Saramago qui sort et l'histoire est plutôt banale. C'est linéaire, il n'y a rien de bien consistant et on se fout éperdument de ce qui arrivera à cet éléphant.

De plus, malgré son aspect linéaire, il y a une sorte de cacophonie qui s'en dégage. On est souvent perdu dans l'histoire du Portugal du 16e siècle. Je ne connais à peu près rien du Portugal et surtout de son histoire, et cela m'a particulièrement nui. Et avec ce roman, le sujet historique est pointu alors que dans une situation comme la mienne, il vaut mieux commencer par connaître le pays et son histoire globalement avant de descendre dans les faits historiques comme le voyage de cet éléphant.

Pour terminer, malgré un roman à la symbolique forte, un style d'écriture digne d'un Nobel de littérature (ce qu'est José Saramago), une histoire de départ simple mais puissante, une originalité certaine (entre autres parce que je n'ai jamais lu ce genre d'histoire avant), le fait que le roman est trop court vient tout gâcher. Et par-dessus tout, je crois que ce livre s'adresse aux grands passionnés de romans historiques.

samedi 6 octobre 2012

Manuel de peinture et de calligraphie, José Saramago



Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: H, peintre conventionnel et sans véritable talent est chargé de faire le portrait de S, directeur d'une grande entreprise. Conscient de ses limites, souffrant de la médiocrité de ses toiles et de la banalité de sa vie, H décide de s'interroger sur le sens de son existence et sur celui de son art. Pour cela, il commence à exécuter dans le secret de son atelier un second portrait de S et, parallèlement, décide d'écrire un journal. Peu à peu, il découvrira qu'en peignant un autre c'est lui-même qu'il peint et qu'en voulant mieux se connaître à travers l'écriture c'est vers l'art que celle-ci le conduit. Le journal de H, en rendant inséparable la vie d'un homme de son oeuvre dans un constant va-et-vient entre réalité et fiction, mensonge et vérité, nous offre un des plus beaux romans sur les rapports entre la vie et l'art, l'éthique et l'esthétique.

Lorsque je place une note pour un roman, j'essaie toujours de la donner, pour la moitié, objectivement, et l'autre moitié, subjectivement. Et ici, pour ce roman magnifique, je lui aurais donné une note parfaite si je l'avais fait uniquement en étant subjectif.

En effet, "Manuel de peinture et de calligraphie" (c'est bel et bien un roman malgré le titre trompeur) est le genre de récit que j'aime plus que tout autres. On est dans la tête du narrateur et peintre tout au long du bouquin, il nous parle de Marx et Goya, il y a une touche de nihilisme et de mélancolie qui s'en dégage, l'art est très présent, l'intrigue est effacée et pour le moins subtile ce qui laisse la place à la pensée, et finalement, c'est plus qu'un huis clos conventionnel, c'est un emprisonnement psychologique.

Contrairement à "L'aveuglement" et "Caïn" que j'avais lus dernièrement, celui-ci est davantage proche des autres grands écrivains (et romans) contemporains. J'y ai vu quelques ressemblances avec mes écrivains préférés dont Roberto Bolaño, Philip Roth, Paul Auster, Milan Kundera et Michel Houellebecq. La plume de Saramago est aussi davantage dans les règles de l'art du roman que ses romans plus récents. Le choix des virgules, les dialogues et la prose sont moins originaux. L'érudition de l'auteur est moins grande qu'avec "Caïn" et "l'aveuglement" et le choix des mots devient donc un peu plus terne. Mais cela ne porte pas ombrage au roman en tant que tel, qui lui est d'une force rare en littérature.

Et par-dessus tout, c'est le mélange des beaux-arts et de la littérature (l'écriture) qui m'a le plus convaincu. C'est fait avec une grande délicatesse et le tout s'imbrique dans un nihilisme de la vie ordinaire, du manque de talent, de la vie qui fuit et qui nous glisse entre les mains. Bref, je vous conseille grandement ce livre qui n'est sans doute pas parfait, mais que j'ai aimé au plus haut point.

mercredi 3 octobre 2012

Caïn, José Saramago



Ma note: 7/10

Voici la présentation de l'éditeur : Dernier livre de José Saramago, décédé peu après sa parution au Portugal et en Espagne. Caïn est sans doute le roman qui condense le mieux l'érudition, les inquiétudes, les convictions et le talent de conteur du grand écrivain portugais, prix Nobel de littérature. Résolument humaniste, furieusement anti religieux, d'un humour ravageur, Caïn est la reécriture libre d'une oeuvre -selon Saramago, de fiction-, la Bible, à partir de l'un de ses personnages les plus emblématiques du mal et premier meurtrier de l'histoire: Caïn. Qu’est-ce qui a poussé Caïn à tuer Abel ? L’envie, comme le disent les Écritures ? Non, répond Saramago : l’injustice de Dieu. Méprisé, rejeté, mal aimé du père céleste, Caïn le bon, le laboureur fidèle, s'est rebellé contre l'arbitraire et le favoritisme. Le coupable de la mort d'Abel, c’est Dieu. Condamné à errer sur la terre, Caïn, qui erre aussi dans le temps biblique, succombe aux charmes de Lilith, assiste et participe à des événements qui le révulsent et contre lesquels il s'insurge. Il arrête le bras d’Abraham, prêt à assassiner son propre fils, regarde épouvanté les enfants et les innocents périr dans le brasier de Sodome, assiste impuissant à la colère de Moïse passant au fil de l’épée les adorateurs du veau d’or, observe les massacres et les pillages perpétrés par les tribus d’Israel contre les Madianites, la prise de Jericho, les souffrances inutiles infligées à Job. Et lorsqu’avec Noé il monte dans l’arche supposée sauver l’espèce humaine, il prend une décision drastique qui mettra fin aux agissements inconsidérés de ce Dieu rancunier, cruel et corrompu. Caïn est, le roman de la lutte séculaire entre l'homme et Dieu, entre le créateur et sa créature.

Premier de cinq livres de Saramago que je lirai au cours des prochaines semaines, "Caïn" jouit d'une originalité sans bornes. Le seul livre de cet auteur que j'avais lu - et très apprécié - "L'aveuglement", était lui aussi original mais je ne sais pas si c'est habituel chez cet écrivain. Il semble que oui, et en plus d'un récit original, ces deux romans nous montrent la grande maîtrise stylistique de l'écrivain avec des sauts de paragraphes inexistants - ou presque - des dialogues intégrés dans la prose et précédés d'une virgule (accompagnés aussi d'une majuscule pour ne pas se perdre) et notre lecture est facilitée, avec une plume fluide, et un choix de mots vaste et judicieux. Il y aussi quelques aphorismes surprenants. Bref, José Saramago est un maître.

Ainsi, étant doté d'une capacité littéraire rare, il nous amène, avec "Caïn", dans des contrées littéraires que je n'avais jamais lues. On suit le fils d'Adam et Ève mais dans un monde où l'espace est vague et la temporalité préoccupante. La quatrième de couverture décrit bien ce récit qui est très différent de ceux dont nous a habitués la littérature et le roman. L'athéisme de Saramago fait surface à plus d'une occasion - même si cela est fait avec subtilité - et son pessimisme règne en roi et maître, notamment à la fin. C'est un court roman de moins de 200 pages, mais on a le temps d'être déçu par moments et enchanté par d'autres.

Cependant, pour terminer, ce qui a le plus nuit à ma lecture, est le manque de connaissances bibliques dont je souffre et cela m'a fait rater nombre de références qui semblaient intéressantes. Comme pour "L'aveuglement", ce "Caïn" est visiblement une allégorie sur notre monde mais moins puissante. Certes, il offre un agréable moment de lecture, cela se lit bien et rapidement, mais j'hésite à le classer parmi les très bons romans contemporains.