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lundi 1 février 2016

De si jolis chevaux, Cormac McCarthy


Ma note : 9/10

 Voici la quatrième de couverture : 1949. Parce que les choix de l'Amérique moderne condamnent leurs rêves d'aventure, John Grady Cole et Lacey Rawlins quittent le Texas et chevauchent vers le Mexique. Ils iront vivre ailleurs, au royaume des chevaux, pour célébrer avec une nature intacte des noces éternelles. Violente, tourmentée, traversée d'aveuglants moments de bonheur, leur odyssée se transforme pourtant en descente aux enfers. Intransigeant, visionnaire, ce roman bouscule les espoirs et les repères d'une condition humaine à jamais prisonnière de ses passions dans l'indifférence de l'univers. De si jolis chevaux a remporté, en 1992, le National Book Award, la plus haute distinction littéraire des Etats-Unis.

 Dans son recueil de chroniques The Fun Stuff, James Wood critique The Road en en faisant l'apologie sur plusieurs pages. Il écrit :

 « When McCarthy is writing at his best, he does indeed belong in the compagny of the American masters. In his best pages one can hear Melville and Lawrence, Conrad and Hardy. His novels are full of marvelous depictions of birds in flight [...] » Par contre, Wood n'est pas totalement conquis par cet écrivain. Il a déja dit dans un autre article : « To read Cormac McCarthy is to enter a climate of frustration: a good day is so mysteriously followed by a bad one. McCarthy is a colossally gifted writer, certainly one of the greatest observers of landscape. He is also one of the great hams of American prose, who delights in producing a histrionic rhetoric that brilliantly ventriloquizes the King James Bible, Shakespearean and Jacobean tragedy, Melville, Conrad, and Faulkner. » Comme tout le monde il reconnaît le suprême talent de McCarthy, surtout son talent de styliste : « Surely no one disputes McCarthy’s talent. He has written extraordinarily beautiful prose. He generally disdains the intermediate interference of small-bore punctuation. »

 Je dirais que mes trois romans préférés de Cormac McCarthy sont (dans l'ordre) : Suttree, La Route et ce premier tome de la trilogie des confins, De si jolis chevaux. Mon idole Harold Bloom, pour sa part, leur préfère Méridien de sang, notamment pour la méchanceté "originale" du personnage Le Juge, inimitable en littérature. Il dit même que ce roman était le meilleur de l'histoire du 20e siècle américain, en tout cas le meilleur depuis Tandis que j'agonise de Faulkner. Dans ce premier tome de la trilogie des confins, John Grady Cole quittera pour le Mexique. Dans le deuxième tome ce sera Billy Parham qui fera de même, alors qu'ils se rencontreront dans un ultime et troisième tome.

 Donc, pour cette première partie, nous découvrirons les personnages de Cole et Lacey Rawlins qui fuiront au Mexique à partir du sud des États-Unis, et en chemin ils rencontreront un plus jeune adolescent qu'eux, Jimmy Blevins, qui a treize ans. Il voudra fuir avec les deux comparses. Cole et Rawlins iront habiter dans une hacienda. Ils seront arrêtés par la police pour meurtre, alors que le vrai meurtrier est l'enfant de treize ans Jimmy Blevins. Mais avant cela, Cole vivra une aventure avec la fille d'un propriétaire, un groupe de Mexicains pourchassera Blevins, et le Mexique (et la nature) s’avérera un endroit plus difficile et dangereux qu'ils ne le croyaient. Les deux protagonistes avaient fui le monde moderne, mais à quel prix ? McCarthy nous fera découvrir, par le truchement des actions des personnages, un monde d'une extrême violence qui est raconté avec un langage qui tombe en lambeaux (un peu comme La Route) et étrangement, qui se sert de la poésie (comme dans Suttree). Avec ce roman, il nous prouve qu'il peut retirer le meilleur de ces deux mondes, même si De si jolis chevaux est plus proche de Suttree que de La Route.

 On peut voir avec l'incipit que Cormac McCarthy réutilise la prose poétique comme dans Suttree, mais avec De si jolis chevaux, il ne tombera pas complètement dans ces eaux, notamment avec la présence d'une intrigue simple mais efficace :

 « La flamme du cierge et l'image de la flamme du cierge captives dans le trumeau vacillèrent puis se relevèrent quand il entra dans le vestibule et de nouveau quand il referma la porte. Il retira son chapeau et s'avança lentement. Les lames du parquet craquaient sous ses bottes. Vêtu de son costume noir il se dressait dans la glace sombre parmi les si pâles lys penchés dans leur vase de cristal à la taille effilée. Il faisait froid dans le couloir où passaient à reculons les portraits d'ancêtres dont il n'avait qu'une vague idée et tous étaient sous verre et vaguement éclairés au-dessus de l'étroit lambris. Il baissa les yeux sur les restes du cierge fondu. Il pressa l'empreinte de son pouce dans la mare de cire tiède sur le chêne verni. Il finit par regarder le visage si creux parmi les plis du drap funéraire, les traits si tirés, la moustache jaunie, les paupières minces comme du papier. Ça ce n'était pas le sommeil. Ce n'était pas le sommeil. Il faisait sombre dehors et froid et il n'y avait pas de vent. Un veau meuglait au loin. Il restait immobile son chapeau à la main. Tu te coiffais jamais comme ça de ton vivant, dit-il. Il n'y avait pas d'autre bruit à l'intérieur de la pièce que le battement de la pendule sur la cheminée du salon. Il sortit et referma la porte. »

 Le roman est certainement en lien avec le mythe de l'ouest, du cowboy et de l'indien, etc. :

 « Le soir venu il sella son cheval et partit vers l'ouest. Le vent avait beaucoup faibli et il faisait très froid et le soleil déclinait rouge sang et elliptique devant lui sous les récifs des nuages rouge sang. Il allait là où il choisissait toujours d'aller quand il partait à cheval, là-bas où l'embranchement ouest de l'ancienne route comanche au sortir du pays kiowa vers le nord traversait la partie la plus occidentale du ranch et l'on pouvait en distinguer au sud la trace à peine perceptible sur les basses prairies entre les bras septentrional et intermédiaire du Concho. A l'heure qu'il choisissait toujours, l'heure où les ombres s'allongeaient et où l'ancienne route se dessinait devant lui dans l'oblique lumière rose comme un rêve de temps révolus où les poneys peints et les cavaliers de cette nation disparue descendaient du nord avec leur visage marqué à la craie et leurs longues nattes tressées et tous armés pour la guerre qui était leur vie et les femmes et les enfants et les femmes avec leurs enfants suspendus à leur sein et tous avec le sang en gage de leur salut pour seule vengeance le sang. Quand le vent était au nord on pouvait les entendre, les chevaux et l'haleine des chevaux et les sabots des chevaux chaussés de cuir brut et le cliquetis des lances et le frottement continuel des barres des travois dans le sable comme le passage d'un énorme serpent et sur les chevaux sauvages les jeunes garçons tout nus folâtres comme des écuyers de cirque et poussant devant eux des chevaux sauvages et les chiens trottinant la langue pendante et la piétaille des esclaves suivant demi-nue derrière eux et cruellement chargée et la sourde mélopée sur tout cela de leurs chants de route que les cavaliers psalmodiaient en chemin, nation et fantôme de nation passant au son d'un vague cantique à travers ce désert minéral pour disparaître dans l'obscurité portant comme un graal étrangère à toute histoire et à tout souvenir la somme de ses vies à la fois séculaires et violentes et transitoires. »

 On peut voir dans la citation suivante toute la richesse et la finesse qu'emploie l'auteur pour ancrer son décor, celui du sud des États-Unis :

 « Ils firent ensemble un dernier tour à cheval un jour au début mars. Le temps commençait à tiédir et les pavots mexicains à fleurs jaunes s'épanouissaient au bord de la route. Ils déchargèrent les chevaux chez McCullough et continuèrent à travers la prairie le long du Grape Creek puis dans les collines basses. La rivières était verte et limpide avec des traînées de mousse tendant leurs nattes sur les banc de gravier. Ils chevauchaient lentement dans le vaste paysage de mesquites et de nopals nains. Ils passèrent du Tom Green County au Coke County. Ils traversèrent la vieille route de Schoonover et continuèrent par des collines déchiquetées piquetées de cèdres où le sol était jonché de pierre volcanique et ils pouvaient voir la neige sur les minces chaînes bleues des montagnes à une centaine de miles au nord. De toute la journée ils échangèrent à peine une parole. Son père était assis légèrement en avant dans la selle, les rênes tenues d'une seule main, à deux pouces environ au-dessus du pommeau. Si mince et fragile, perdu dans ses vêtements. Parcourant le paysage de ses yeux creux comme si le monde là-bas avait été changé ou rendu suspect par ce qu'il en avait vu ailleurs. Comme s'il risquait de ne jamais le revoir tel qu'il était vraiment. Ou pire comme s'il le voyait enfin tel qu'il était. Le voyait tel qu'il avait toujours été, tel qu'il serait toujours. Non seulement le jeune homme qui chevauchait à quelques pas devant lui se tenait à cheval comme s'il avait été mis au monde pour monter à cheval ce qui était vrai mais eût-il par malheur ou malchance vu le jour dans un étrange pays où il n'y avait jamais eu de chevaux il en aurait de toute façon découvert. Il aurait su qu'il y avait quelque chose qui manquait pour que le monde puisse être tel qu'il devait être ou qu'il puisse lui-même y être vraiment et il se serait mis en chemin et serait parti à l'aventure de place en place n'importe où aussi longtemps qu'il aurait fallu jusqu'à ce qu'il en trouve un et il aurait su que c'était bien ce qu'il cherchait et il ne se serait pas trompé. »

 Les personnages obéissent souvent à la même règle avec McCarthy : c'est la perte de repères qui guident leur choix et nous pouvons voir dans cette conversation l'effritement du langage, de la parole, etc. :

 « Elle est allée à San Antonio, dit le jeune homme. 
Dis pas elle en parlant de ta mère. 
Maman. 
Je le sais. 
Ils buvaient leur café. 
Qu'est-ce que tu comptes faire ? 
Au sujet de quoi ? 
Au sujet de tout. 
Elle peut aller où ça lui plaît. 
Le jeune homme l'observait. T'as pas besoin de fumer ces trucs-là, dit-il. 
Son père pinça les lèvres et tambourina sur la table avec ses doigts et leva les yeux. Quand je viendrai te demander ce que je suis censé faire tu sauras que t'es assez grand pour me le dire, dit-il. 
Oui père. 
T'as besoin d'argent ? 
Non. 
Il observait le jeune homme. Tout va bien se passer pour toi, dit-il. »

 Les romans de cet auteur se ressemblent à peu près tous parce qu'ils sont construits à la manière d'un western (à l'exception d'Un enfant de Dieu). Pour le style, on peut le comparer à Faulkner (je l'ai déjà fait sur le blogue) mais je crois qu'il amène, en plus, un aspect "minimaliste" à la mécanique de sa prose et nous ne retrouvons pas cela avec Faulkner, qui lui, fait dans le plein lyrisme. Sans être dans le "tout" minimaliste comme Hemingway, McCarthy n'emploie pas exactement la même poésie que Faulkner, même si elle en est très proche. Avec McCarthy, chaque mot est important, chaque phrase respire par elle-même et il use d'un vocabulaire extrêmement recherché. Et pour ses récits, McCarthy est probablement un des écrivains les plus "linéaires" que l'on puisse trouver dans la grande littérature. C'est un rare génie qui n'amène pas vraiment de subtilité dans la littérature, dans cette grande littérature qui mérite d'être lue.

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