"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 11 février 2016

Le grand passage, Cormac McCarthy


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture : Achever cette louve prisonnière du piège qu'il a posé est au-dessus des forces de Billy. Sa décision est prise : il quittera le ranch familial pour la ramener sur sa terre natale. De l'Arizona au Mexique, la route est longue et périlleuse. Il faut franchir la frontière, le grand passage, et pénétrer dans un monde de hors-la-loi, où la révolution gronde... Le moment est venu de faire face à la sauvagerie des hommes.

 Un poète a déjà dit que l'on commence à aimer réellement la poésie lorsqu'on tombe sur un poème qui nous touche d'une façon dont on n'a jamais été touché avant, qui nous fait sentir spécial et qui existe pour que nous tombions sur lui en quelque sorte. Cela m'est arrivé avec Giacomo Leopardi (je pourrais nommer son poème Les souvenances), le plus grand de tous selon moi. Et dans le roman, sans être aussi existentielle et métaphysique, cette expérience peut nous arriver à l'occasion et pour ma part, je citerais Virginia Woolf, Beckett, Bolaño et Nabokov, entre autres. Mais ces auteurs sont arrivés beaucoup plus tard pour moi. Au tout début, il y eut Victor Hugo avec Les misérables qui m'avait donné froid dans le dos. Ensuite, le second fut Paul Auster et Le livre des illusions où je découvrais pour la première fois qu'il y avait des écrivains contemporains intéressants, talentueux. Même si à l'époque il m'avait un peu déçu, je voyais le talent littéraire pour l'une des premières fois. Et beaucoup plus tard, je me rappelle fort bien que l'une de ces grandes figures littéraires fût Cormac McCarthy avec No Country for Old Men et surtout La Route. Ensuite, j'ai tout lu de ce maître, notamment La trilogie des confins. McCarthy, je lui dois tout parce que c'est lui qui m'a fait réaliser qu'un romancier peut nous toucher avec son seul talent de styliste. Que le style est, à quelque part, plus grand que l'histoire parce qu'il est une fin et non un moyen. Rien ne peut être plus grand que le style en littérature parce que rien ne vient après. Si l'on élimine le style, le roman n'est plus roman mais une feuille de chou avec un récit comme on en retrouve un peu partout. Dans les scénarios de films entre autres. Aussi, les magazines en sont remplis (avec les "histoires de vie") en plus des journaux. Et j'ai réalisé cela en premier grâce à la lecture de McCarthy, ce prosateur hors pair, et l'un des seuls génies encore vivants.

 Par contre, dans ce deuxième tome de La trilogie des confins, l'on sent déjà un léger début de "dégradation" de la qualité de l'oeuvre si on la compare avec la précédente, surtout sur le plan stylistique. Et cette "dégradation" aboutira à un roman assez banal avec Des villes dans la plaine comme troisième tome. Dans ce deuxième tome, il commence à y avoir des répétitions de mots dans une même page, des répétitions de toutes sortes aussi. Mais je dois dire ceci : ce livre, Le grand passage, jouit quand même d'une écriture sublime. La trame est ici un peu la même que dans son chef-d'oeuvre De si jolis chevaux. Un homme, très jeune, Billy Parham, qui a 16 ans mais que l'on peut se permettre quand même d'appeler homme, habite le Nouveau-Mexique aux États-Unis. Il devient obsédé par la jeune louve qu'il pourchasse, d'abord avec son père, et ensuite seul en prenant lui-même l'initiative de ses gestes. Il l'attrapera, mais sa proie se blessera sans succomber à ses blessures. Billy décidera de l'amener jusqu'au Mexique. En se rendant là-bas, il se verra confisquer la louve, il finira quand même par l'abattre et reviendra aux États-Unis. Arrivé sur ses terres, il retrouvera le ranch de sa famille, qui a brûlé, et repartira avec son jeune frère au Mexique pour venger sa famille...

 Quelques similitudes et différences d'avec le premier tome m'ont frappé. Dans un premier temps, l'âge des deux héros, John Grady Cole et Billy Parham, est essentiel à la compréhension de l'histoire et ce que l'auteur voulait faire passer comme message : ils sont à la fin de l'adolescence et ils découvrent tous deux la dureté du passage à l'âge adulte. Notamment avec la violence de la nature, de l'humain et des passions. Les deux feront cet apprentissage en voyageant vers le Mexique, ils auront des compagnons comme don Quichotte en avait (Lacey Rawlins, la louve, le frère de Billy) et un dialogue rempli de silence s'installera entre les protagonistes (lorsque cela sera possible bien sûr). McCarthy utilise souvent l'expédition à deux comme dans La route. Et la principale différence sera l'origine de la fuite vers le Mexique. John Grady Cole le faisait dans un but de découverte, donc il faisait le voyage volontairement alors que Billy Parham y va dans un premier temps pour renvoyer la louve dans son pays d'origine et dans un deuxième temps pour venger sa famille.

 Pour l'ambiance générale du roman, on retrouve exactement la même que dans De si jolis chevaux :

 « L'hiver où Boyd eut quatorze ans les arbres qui poussaient dans le lit à sec de la rivière perdirent très tôt leurs feuilles et jour après jour le ciel était gris et les arbres découpaient leurs pâles silhouettes sur l'horizon. Au pied de ces mâts nus la terre sous un vent froid qui s'était mis à souffler du nord filait vers une échéance dont les comptes ne seraient apurés et datés qu'une fois toute créance depuis longtemps caduque, telle est cette histoire. Parmi les pâles peupliers avec leurs branches pareilles à des ossements et leurs troncs dont tombait l'écorce pâle ou verte ou plus sombre serrés dans une boucle du lit de la rivière au-dessous de la maison se dressaient des arbres si massifs qu'il y avait dans ce peuplement sur l'autre rive une souche sciée sur laquelle les hivers passés des conducteurs de troupeau montaient une tente à provisions de six pieds sur quatre, si large était ce billot. Quand il partait à cheval pour ramener du bois il regardait son ombre et l'ombre du cheval et du travois enjamber ces palissades tronc d'arbre après tronc d'arbre. Boyd montait derrière dans le travois la hache à la main comme s'il avait été chargé de veiller sur le bois qu'ils ramassaient et il regardait vers l'ouest de ses yeux plissés là où le soleil frémissait dans un lac rouge desséché sous les pentes nues des montagnes tandis que les silhouettes des antilopes piétinaient et dodelinaient de la tête parmi les bêtes du troupeau sur la plaine de l'avant-pays. »

 Cependant, on voyait dès les premières pages qu'avec ce roman-ci McCarthy se rapprochait davantage de la nature et des animaux :

 « Quand ils arrivèrent au sud après avoir quitté Grant County Boyd n'était guère qu'un nouveau-né et le comté récemment constitué baptisé Hidalgo était lui-même à peine plus âgé que l'enfant. Au pays qu'ils avaient laissé gisaient les ossements d'une soeur et les ossements d'une grand-mère maternelle. Le nouveau pays était riche et sauvage. On pouvait aller à cheval jusqu'au Mexique sans rencontrer une seule clôture en travers du chemin. Il transportait Boyd devant lui dans l'arçon de sa selle et lui décrivait le paysage qu'ils traversaient et lui annonçait les noms des animaux et des oiseaux à la fois en espagnol et en anglais. Dans la nouvelle maison ils couchaient dans la chambre contiguë à la cuisine et la nuit quand il restait éveillé il écoutait son frère respirer dans l'obscurité et il lui racontait tout bas pendant qu'il dormait les projets qu'il avait faits pour eux et la vie qu'ils mèneraient. Par une nuit d'hiver de cette première année il se réveilla aux cris des loups dans les collines basses à l'ouest de la maison et il savait qu'ils allaient débouler sur la plaine dans la neige fraîche pour traquer l'antilope au clair de lune. Il saisit son pantalon suspendu au pied du lit et prit sa chemise et sa veste matelassée et sortit ses bottes de dessous le lit et alla à la cuisine et s'habilla dans le noir à la timide chaleur du fourneau et examina ses bottes à la lueur de la fenêtre pour reconnaître le pied gauche du droit et les enfila et se redressa et alla à la porte de la cuisine et sortit et referma la porte derrière lui. »

La plupart de mes lectures ont pour but de découvrir la prose poétique que l'auteur peut nous donner  (je choisis généralement des valeurs sûres) et c'est encore plus vrai pour McCarthy, comme je l'abordais au début de ma chronique. Les récits de McCarthy, bien que parfois intéressants, font piètre figure devant l'immensité de son talent de prosateur :

 « Il se réveilla dans la blanche lumière méridienne du désert et se dressa dans ses couvertures puantes. L'ombre du châssis de bois nu de la fenêtre marquée en trompe-l'oeil sur le mur opposé commença à pâlir et à s'effacer sous ses yeux. Comme si un nuage était passé sur le soleil. Il écarta d'un coup de pied les couvertures et enfila ses bottes et mit son chapeau et se leva et sortit. La route était gris pâle dans la lumière du jour et le jour refluait le long des corniches du monde. Les petits oiseaux s'étaient réveillés dans les fougères du désert au bord de la route et commençaient à pépier et à s'égailler et plus loin sur le bitume des colonnes de tarentules qui avaient traversé la route dans la nuit comme des crabes terrestres s'étaient arrêtées, leurs articulations figées dans des poses narquoises de marionnettes, auscultant de leur pas mesuré d'octopode ces ombres d'elles-mêmes suspendues au-dessous d'elles tout à coup. Il regarda la route et regarda la lumière qui faiblissait. Au nord tout le long de la corniche des nuages aux contours de plus en plus sombres. Il avait cessé de pleuvoir pendant la nuit et un arc-en-ciel ou un halo tendait au-dessus du désert un arc pâle de néon et il regarda encore une fois la route qui était comme avant mais plus sombre pourtant et de plus en plus sombre à mesure qu'elle s'éloignait vers l'est là où il n'y avait ni soleil ni aube et quand il regarda encore une fois au nord le jour refluait de plus en plus vite et la lumière de midi dans laquelle il s'était réveillé devenait tantôt un étrange crépuscule et tantôt une étrange ténèbre et les oiseaux qui volaient ça et là s'étaient posés à terre et une fois encore tous s'étaient tus dans les fougères au bord de la route. Il sortit. Un vent rois descendait des montagnes. Il soufflait des pentes occidentales du continent où la neige d'été s'attardait au-dessus de la limite des arbres et le vent passait par les hautes forêts d'épicéas et entre les fûts des trembles et balayait la plaine du désert au-dessous. Il avait cessé de pleuvoir dans la nuit et il s'avança sur la route et appela le chien. Il appelait et appelait. Immobile dans cette inexplicable obscurité. Où il n'y avait aucun bruit nulle part sauf le bruit du vent. Au bout d'un moment il s'assit sur la route. Il enleva son chapeau et le posa sur le bitume devant lui et baissa la tête et prit son visage dans ses mains et pleura. Il resta ssis là longtemps et au bout d'un moment l'orient se teinta de gris et au bout d'un moment le juste soleil de Dieu se leva, une fois encore, pour tous et sans distinction. »

« Il observait le ciel nocturne à travers la vitre de la salle. Les premières étoiles découpées au sud sur la voûte obscure étaient suspendues dans la vannerie morte des arbres le long de la rivière. La lumière de la lune pas encore levée baignait l'orient d'une brume sulfureuse au-dessus de la vallée. Il vit la lumière s'éteindre le long de la prairie du désert et la coupole de la lune sortir de terre blanche et grasse et fibreuse. Puis il descendit de la chaise où il était agenouillé et alla chercher son frère. Billy avait mis de côté un steak et des biscuits et une tasse en fer-blanc remplie de haricots, le tout enveloppé dans un chiffon et caché derrière la vaisselle sur l'étagère du garde-manger près de la porte de la cuisine. Il fit sortir Boyd le premier et resta un moment à écouter puis il le suivit. Le chien se mit à geindre et à gratter contre la porte du fumoir quand ils passèrent devant et il lui dit de se taire et le chien se tint coi. Ils continuèrent le long de la clôture en se baissant et coupèrent ensuite vers les arbres. Quand ils arrivèrent à la rivière la lune était déjà haut dans le ciel et l'Indien était là de nouveau avec le fusil passé comme dans le froid. Il fit demi-tour et ils traversèrent derrière lui la coulée de gravier et ils prirent vers l'aval par la piste du bétail sur l'autre rive à la limite de la prairie. Il y avait de la fumée de bois dans l'air. À un quart de mile en contrebas de la maison ils arrivèrent à son feu de bivouac entre les peupliers et il posa le fusil debout contre un tronc d'arbre et se retourna et les regarda.»

 En terminant, disons que les personnages de McCarthy vivent à peu près tous en marge de la société et ses lecteurs doivent avoir un peu de cette marginalité en eux s'ils veulent pleinement apprécier ses romans parce qu'ils sont, à quelque part, assez éloignés de ce que notre époque nous offre : des divertissements rapides, insignifiants. Bref, c'est la mort de la conscience qui nous est offerte avec les médias de masse et la société est tombée dans une sorte de débilité insurpassable et cette débilité est exacerbée avec les différentes cultures qui veulent à peu près toutes imiter la culture américaine et ses bouffonneries et son marché qui dicte les règles de l'art. McCarthy est Américain mais son oeuvre ne renvoie pas à ce mauvais goût qui est devenu mondial grâce à la technique. Ce n'est pas difficile de voir que chacune de ses phrases est travaillée jusqu'à plus soif, pour le plus grand bonheur des lecteurs. Il s'est échappé du droit chemin une seule fois et c'est dans le troisième tome de cette trilogie. Celui-ci sera discuté la semaine prochaine sur mon blogue...

2 commentaires:

  1. Très beau blog voué à la lecture des classiques et à la recherche de la littérature ! Continuez !

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