"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 3 avril 2014

La métamorphose, Franz Kafka


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture : «Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse, et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d’extrême justesse. D’impuissance, ses nombreuses pattes, d’une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux. « Qu’est-il advenu de moi ? », pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine quoiqu’un peu trop petite, était là, paisible entre les quatre murs familiers…» Franz Kafka

Après s'être réveillé en insecte, (la quatrième de couverture représente les toutes premières lignes de cette nouvelle), et après que Gregor Samsa, voyageur de commerce, en ait pris conscience, il eut le réflexe compréhensible de vouloir se recoucher pour oublier cette malencontreuse situation, pour que le tout redevienne normal. C'est une des forces de Kafka, de faire évoluer ses personnages dans un univers aliénant, difficile, mais où ceux-ci adoptent parfois des comportements normaux, crédibles, que le commun des mortels auraient fait ou pensé faire. Gregor ne parvint pas à se recoucher. Il tente ensuite de se donner bonne conscience, Kierkegaard nous a démontré que les humains sont habitués à le faire, il cherche une explication raisonnable à tout cela. De plus, son nouveau physique "d'insecte" l'empêche de se déplacer convenablement. Gregor pense aussi à son emploi, et ce terrain est particulièrement fertile pour le relier à Kafka lui-même, parce que ce dernier était bureaucrate, il faisait son travail avec minutie comme Gregor, mais tout ce qui comptait dans sa vie était la littérature. Et comme on le sait, un emploi alimentaire, quotidien, est aliénant et surtout, il est castrant pour la création littéraire. Par contre, pour le cas de Kafka, il y puisera ses meilleures idées, tout en combattant par une force intérieure les besoins extérieurs d'un travail. Quant à Gregor, il avait un train à prendre ce matin-là de "l'insecte", il repense à son désir de démission, à sa relation avec ses parents. Même la voix de Gregor se transforme. Confiné à sa chambre, sa mère vient frapper à sa porte pour voir s'il ne se passe pas quelque chose. Gregor est coincé, il est devenu un insecte volant ! Ce n'est pas dans les habitudes de Gregor (et de Kafka) de rater un train. Le travail de Gregor est irréprochable. Alors, sa mère dit au gérant que Gregor ne se sent pas bien. Ensuite, une fois sorti de la chambre, les choses deviennent encore plus étranges, dérangeantes, brumeuses. Ses proches essaient de le repousser comme un insecte, ce qui semble logique, mais la capacité d'essayer de comprendre de ses proches est presque inexistante, comme si rien ne s'était passé, et de plus, ils n'appellent pas les autorités policières. C'est un message fort que nous envoie Kafka : cette incapacité à nous voir dans l'autre, à prendre sa place, à réfléchir à la condition de l'autre. Gregor était le pourvoyeur de la famille et ainsi, cela se complique pour la suite des choses...

Cette novella a joui d'une influence considérable sur la littérature du 20e siècle. "Le sein" de Philip Roth est directement influencé par ce texte. Roth affirme que Kafka écrivait des récits que personne avant lui n'avait écrits. L'originalité à son paroxysme, une denrée rare en littérature. On peut dire que c'est la nouvelle la plus marquante du 20e siècle, et c'est une nouvelle fondamentale sur la relation conflictuelle entre Franz Kafka et son père. C'est aussi une allégorie de l'homme qui a perdu ses repères dans une société où l'absurde règne en roi et maître. En plus, c'est une allégorie sur la différence, sur l'obsolescence, sur la famille, sur la vision qu'a la société vis-à-vis des plus faibles, sur l'incompréhension. Bien que très différente du "Château" et du "Procès", cette nouvelle suit une certaine logique avec ces deux romans, notamment parce que l'on est toujours à la frontière du rêve (dans ce cas-ci avec l'aide du fantastique), que le personnage principal se réveille tout juste lorsque débute le récit, et qu'il lui arrive quelque chose d'extraordinaire même s'il demeure humain malgré tout, malgré l'inhumanité de la situation.

C'est une histoire magnifique, entre autres si on se réfère au critique Harold Bloom, parce que pour lui l'étrangeté en littérature est l'élément le plus important. Et cette étrangeté peut être expliquée, notamment, par l'originalité d'un texte. Plus un texte nous fait vivre des émotions et des sentiments jamais vécus ailleurs, non plus dans la réalité, et si cela est combiné à une splendeur esthétique et une puissance d'évocation, plus le texte est de qualité. Et ainsi, avec cette base théorique, celle de "l'étrangeté", nous pouvons dire que "La métamorphose" est l'exemple parfait, et rare, de la réussite littéraire.

2 commentaires:

  1. Vous avez raison de dire que cette oeuvre est tout à fait singulière de par son étrangeté. Le point d'observation du lecteur est placé au ras du plancher de l'appartement. Nous suivons le quotidien angoissant de l'homme devenu insecte qui représente à la fin un objet dont on doit se débarasser. Kafka comme individu, se sentait étranger à sa propre famille. Comme bien d'autres écrivains, il était perçu comme un membre inutile refusant de s'intégrer au monde productiviste de la société. Il y aurait un certain rapprochement à faire entre le protagoniste de la Métamorphose et Barthléby le scribe de Melville. Les marginaux qui entrent en confrontation avec le système doivent être soit exclus ou éliminés. Si Kafka n'était pas mort si jeune, il aurait sans doute fini comme ses soeurs dans les camps de la mort nazis. Une autre tentative, mais à une échelle plus vaste, d'éliminer ceux que l'on croît superflus.

    J'apprécie beaucoup la qualité de vos critiques et le choix des écrivains proposés. Plusieurs d'entre eux, que j'ai découverts grâce à vous.

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  2. Eh bien, merci beaucoup ! Et merci aussi d'en rajouter sur ma critique, les lecteurs du blog pourront avoir une meilleure idée sur Kafka et sa "Métamorphose".

    À bientôt !

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