"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

samedi 12 avril 2014

Grenouilles, Mo Yan


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Quelle meilleure source d’inspiration que la vie fascinante de sa tante, célèbre gynécologue sous Mao, pour un auteur comme Chen le Pied ? À partir des années 1950, les vieilles matrones ont fait leur temps dans les campagnes et le régime impose la régulation des naissances. Stérilisations, accouchements, prévention… La tante, bonne femme inimitable et adepte de la médecine moderne, est débordée.

La forme épistolaire ouvre ce roman, avec une lettre de Têtard (son nom de plume, nous savons qu'il porte d'autres noms comme Chen le Pied), qui écrit à un littéraire à propos de sa tante gynécologue, qui pendant 50 ans joua un rôle majeur dans la politique des naissances de la Chine. Il relie, comme son interlocuteur l'avait fait, la vie de sa tante à la littérature elle-même. Mo Yan, à travers ses romans, d'une façon allégorique ou non, fait toujours un vibrant hommage à la littérature et ainsi, on sent qu'elle l'a sauvée de quelque chose, comme nous d'ailleurs. Voici un extrait de la lettre de Têtard qui résume le récit ultérieur : " Dans votre conférence du lendemain, vous l'avez d'ailleurs citée plusieurs fois en exemple afin d'illustrer votre conception de la littérature. Vous avez dit que l'image de cette femme médecin s'était imprimée dans votre cerveau, qu'elle roule à vive allure à bicyclette sur la rivière gelée ou que, sa trousse de secours sur le dos, un parapluie à la main, les jambes du pantalon retroussées, elle prenne de vitesse des légions de grenouilles. Vous avez évoqué aussi d'autres scènes : les manches souillées de sang, ou bien, l'air sombre, la mise en bataille, elle a une cigarette au bec..." Têtard lui parle d'une pièce de théâtre qu'il a l'intention d'écrire sur la vie de sa tante, pièce qu'on retrouvera à la fin du présent roman.

Suivant cette introduction, Têtard poursuit l'écriture de ses lettres, mais d'une façon biographique (sur lui, sa famille, et bien sûr sur sa tante). Il raconte sa propre enfance entourée des jumeaux Wang le Foie et sa sœur Wang la Bile. Ils leur arrivaient à tous de manger du charbon. Mo Yan joue avec le thème de l'identité parce que la plupart des personnages du roman portent une partie du corps comme deuxième nom. La plus drôle : "lèvre inférieure" ! Il raconte que son grand-oncle était le disciple de Norman Bethume, le médecin canadien, vu comme un véritable héros dans son propre pays et en Chine aussi. Il apporta les secrets de la médecine occidentale en Chine et pour les besoins du roman, influença la famille de Têtard. Pour la partie sur sa tante, Têtard abordera son difficile métier et le fait qu'elle a accouché de plusieurs milliers d'enfants (elle dira 10 000 enfants, mais Têtard remet en doute ce chiffre). Têtard évoquera certains accouchements dans le détail. Dans l'ensemble, on assiste à un grand roman familial chinois, mais le style de Mo Yan, l'ambiance qui se dégage, et d'autres éléments que l'on retrouve dans tous les romans de cet écrivain, ne parviendront pas à convaincre davantage ceux qui ne l'aiment pas. Ce n'est pas un roman différent du reste de son œuvre.

Cependant, pour ma part, j'ai adoré encore une fois. Mo Yan revient avec un roman d'un style d'écriture exceptionnel, où la forme originale, éclatée, parvient quand même à nous faire découvrir la culture chinoise et surtout, ses traditions. Il use d'un vocabulaire inaccessible pour les écrivains occidentaux. Par contre, on n'est pas trop dépaysé par Mo Yan, parce qu'il possède une bonne connaissance de la littérature occidentale. Il parle de Jean-Paul Sartre dès les premières pages, et ensuite, les références à Don Quichotte sont nombreuses et l'ironie qui se dégage des romans de Mo Yan se rapproche de celui de Cervantès. Malgré ses opinions assez conservatrices (pour la politique chinoise), je crois qu'il faut être un grand révolutionnaire pour en arriver à pénétrer si profondément dans l'âme humaine comme il le fait. Sa littérature universelle, qui a pour origine des thèmes régionaux, le place aux côtés des plus grands.

Têtard s'efface parfois du récit, laissant le grand rôle à sa tante, lui est très attaché, jure sur sa tête, etc. L'histoire racontée par Têtard semble sortit d'un rêve tellement elle est déjantée, explosive, merveilleuse. Têtard est un être bon, qui se transforme au fil du récit, qui veut s'améliorer et par son style d'écriture, (c'est un des tours de force de Mo Yan), on voit son grand humanisme encore plus que par ses actions. Il est un homme à la recherche de la vérité, si elle existe. Et pour voir l'opinion de Mo Yan sur son pays, la critique qu'il en fait, il faut être attentif aux détails. Pour terminer, "Grenouilles" est sans doute un des meilleurs que j'ai lus de Mo Yan, avec "Le supplice du santal". L'œuvre de Mo Yan, profondément humaine, suit une certaine logique en parcourant l'histoire de la Chine, en racontant le particulier (l'histoire régionale) pour expliquer le général (l'histoire du pays).

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