"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

dimanche 20 avril 2014

Histoire du siège de Lisbonne, José Saramago


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Quelle mouche pique Raimundo Silva, correcteur dans une maison d'édition, le jour où il cède à l'irrésistible tentation de changer un oui en non? Le sens du livre qu'il corrigeait, une histoire du Portugal, en est bouleversé. Tout comme sa propre vie: la farce a éveillé son désir d'écrire et il s'attelle à une histoire réinventée du siège de Lisbonne de 1147. Il est soutenu dans sa lubie par sa nouvelle chef de service, dont il tombe éperdument amoureux...

L'incipit du roman en dévoile beaucoup: "Le correcteur dit, Oui, ce signe s'appelle un deleature, nous l'employons quand nous devons supprimer et effacer, le terme s'explique lui-même et s'applique autant à des lettres isolées qu'à des mots entiers", et un peu plus loin : "Considérez donc, monsieur, la vie quotidienne des correcteurs, pensez à la tragédie qu'est devoir lire une fois, deux fois, ou quatre, ou même cinq fois des livres qui, probablement ne mériteraient même pas d'être lus une seule fois". L'ennui est selon moi le concept le plus important de notre postmodernité. Schopenhauer disait que la vie bascule comme un pendule entre la souffrance et l'ennui et comme la médecine est très évoluée dans nos sociétés occidentales (je conçois qu'il y a d'autres sortes de souffrances cependant) l'ennui occupe donc une grande place, ou un grand vide. Le correcteur, comme la plupart de nos actions, a été poussé inconsciemment par une force nerveuse qui veut meubler l'ennui, il a changé l'histoire du Portugal. Là où il n'y a pas de souffrance, il y a l'ennui et ainsi, les désirs commencent à apparaître, qui eux, une fois comblés, seront remplacés par d'autres désirs. Fondamentalement, même s'il y a peu d'exemples dans le roman à ce sujet et que certains d'entre vous diront que je m'écarte du sujet principal, je crois que l'on peut résumer "L'histoire du siège de Lisbonne" avec le concept de l'ennui, même si le sentiment qu'il m'a donné est tout autre. Ce qui est intéressant avec ce roman, c'est le début, ce qui a poussé le correcteur Raimundo Silva à changer le oui en non. À changer un positif en négatif, une affirmation en négation. Saramago place en relation l'histoire avec un grand H avec la vie réelle, mais tout cela, bien entendu, dans un paradigme de littérature. Voici une conversation entre le correcteur et l'historien : " Ainsi donc, monsieur, vous pensez que l'histoire est la vie réelle, Je le pense, Que l'histoire fut vie réelle, ai-je voulu dire, N'en doutez pas, Que deviendrions-nous si le deleature n'existait pas, soupira le correcteur". La suite du récit reposera sur ce questionnement. Sur ces questions en somme : est-ce que la fiction est plus réelle que l'histoire ? Est-ce que l'histoire "officielle" n'est pas qu'une simple invention, trop subjective pour donner un résultat objectif ? Notre passé n'est-il pas davantage littérature que faits historiques ? En bref, et cela n'est pas rien, Saramago poursuit la réflexion sur la littérature entamée par Cervantès et Borges. Une réflexion qui met en doute la réalité elle-même pour nous plonger tête première dans l'imaginaire...

Par moments, le roman emprunte un peu à "1984" de George Orwell, bien qu'il soit de genre différent. Saramago nous rappelle, comme Orwell l'avait fait, que le passé est dominé par le présent, que la "fausseté" est plus forte que la "vérité". Par contre, Saramago amène son récit dans les contrées du postmodernisme (même si je suis de plus en plus réfractaire à utiliser ce mot étant donné qu'il a tellement été utilisé à toutes les sauces et qu'il ne veut plus rien dire). Saramago flirte, comme il l'a fait dans "L'autre comme moi", avec la métafiction. "L'histoire du siège de Lisbonne" est probablement le plus complet de ses romans parce qu'il résume sa grande carrière en empruntant un peu dans chacun de ses autres romans. Il a, en particulier, de fortes accointances avec l'œuvre de Borges, parce que ce dernier aimait jouer avec la littérature, les mots, l'histoire. Dans la nouvelle de Borges "Pierre Ménard, auteur du Quichotte" le personnage principal réécrivait le Don Quichotte de Cervantès, mot pour mot, ce qui donnait un récit où le plagiat devenait chose commune. Aussi, dans "L'histoire du siège de Lisbonne", le style de Saramago est toujours autant remarquable, splendide. En voici une preuve avec un passage sortit de son contexte : "En arrivant en haut il sentit sur son visage la fraîcheur du matin et la vibration de la lueur de l'aube, encore sans couleur, car ne peut avoir de couleur cette pure clarté qui précède le jour et qui fait naître sur la peau un frisson subtil, comme sous l'effet de doigts invisibles, impression tout à fait unique qui conduit à se demander si la création divine tellement discréditée n'est pas finalement, et ce pour la plus grande humiliation des sceptiques et des athées, un fait ironique de l'histoire."

La diversité des thèmes de Saramago, combiné à son style majeur, puissant, font de lui le plus talentueux et le plus grand romancier de son époque. Et j'ai particulièrement aimé ce roman parce qu'il occupe la place centrale de son œuvre. Harold Bloom dit que "L'histoire du siège de Lisbonne" est ce qu'il y a de mieux  pour les non-initiés de Saramago et je suis assez d'accord avec lui. Je vous le recommande donc fortement !

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