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lundi 11 avril 2016

La course au mouton sauvage, Haruki Murakami


Ma note : 7/10

 Voici la présentation de l'éditeur : Ami d’un jeune homme surnommé le Rat, un publicitaire assez banal, divorcé, vivant avec une femme dotée de très belles oreilles, voit son univers basculer parce qu’il a publié la photo d’un troupeau d’ovins dans un paysage de montagne. Parmi ces moutons, l’un d’eux aurait pris possession d’un homme pour en faire le Maître d’un immense empire politique et financier d’extrême droite. Or, le Maître se meurt. Menacé des pires représailles, le publicitaire doit retrouver le mouton avant un mois. Ce qui le mène de Tokyo à l’hôtel Dauphin de Sapporo, pour finir au fin fond d’une montagne encore plus au nord de Hokkaido. « Qui irait croire une histoire aussi loufoque ? » dit le Rat à son copain. Et pourtant, on y croit parce que c’est Murakami, un auteur qui sait décrire ? comble du style - de manière très naturelle des histoires extraordinaires, introduire des canettes de bière et des morceaux de jazz dans ce qui semble une fantasmagorie, faire sentir le vent ou le silence de la neige qui règnent sur les rêves. Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque à l’Université Waseda, dirigé un club de jazz à Tokyo de 1974 à 1981, traduit Fitzgerald, Irving, Carver et Sallinger avant de se consacrer entièrement à la littérature. Le Seuil a publié La Fin des temps (Prix Tanizaki), Danse, danse, danse, L’Eléphant s’évapore, La Ballade de l’impossible et Chronique de l’oiseau à ressort.

 Murakami est l'auteur du livre Autoportrait de l'auteur en coureur de fond et cette analogie entre la course à pied et les romans qu'il écrit, de la façon qu'il écrit et du genre de texte que l'on peut dégager de notre lecture, ne peut être meilleure. Murakami est réellement l'écrivain en coureur de fond. Il parle dans ce livre de l'amour qu'il a pour la course à pied. Voici un petit extrait, où il dit que pour lui, il est important de s'entraîner, de se construire une force physique :

 « Mais ceux d'entre nous qui espèrent une longue carrière comme auteurs professionnels doivent se construire un système auto-immune, capable de résister aux toxines dangereuses (parfois mortelles) qui résident à l'intérieur d'eux-mêmes. Nous disposerons alors de toxines encore plus fortes, encore plus efficaces. En d'autres termes, en jouant avec elles, nous pourrons créer des récits plus puissants. Mais il nous faut une énergie considérable pour mettre en place ce système immunitaire et pour le conserver sur une longue période. Or il faut bien que nous trouvions cette énergie quelque part. Où, sinon en nous-mêmes, dans notre vigueur physique de base ? Je vous demande, s'il vous plaît, de ne pas vous méprendre. Je ne suis pas en train de prétendre que les écrivains devraient emprunter une seule voie, qui serait le bon chemin. Exactement comme il y a toutes sortes de littérature, il y a toutes sortes d'écrivains, chacun avec sa propre conception du monde. Ils se confrontent tous à quelque chose de différent. Leur visée est différente. Il n'existe donc pas une seule voie juste pour les romanciers. Cela va sans dire. Mais, honnêtement, si je veux écrire une oeuvre de longue haleine, développer mes forces, consolider ma vigueur physique est quelque chose d'indispensable. Je suis convaincu que cela vaut beaucoup mieux que s'en abstenir. Il s'agit certes d'une opinion banale, mais, comme on dit, si quelque chose en vaut la peine, mieux vaut le faire le mieux possible ou, quelquefois, au-delà du possible. »

 En fait, Murakami n'avait même pas besoin de nous convaincre que ses romans sont écrits sous le modèle de la course de fond (et de toute façon ce livre autobiographique n'avait pas cette fonction mais bien de parler de course à pied), parce que nous pouvons facilement voir qu'ils sont écrits avec une relative lenteur, avec un long développement, de longues périodes étant nécessaires pour l'écrivain. Et d'un autre côté, c'est la même chose pour le lecteur. On ne doit pas lire Murakami en vitesse, et surtout, il ne faut pas s'attendre à ce que le récit se libère et prenne son envol rapidement, qu'il y aura beaucoup d'action, que l'on doit tout comprendre dès les premières pages. Lire Murakami, c'est décrocher d'une certaine réalité et courir lentement vers une fin lointaine où le monde se transformera petit à petit pour aboutir, la plupart du temps, dans des contrées étrangères. Murakami est un écrivain admirable (en tout cas personnellement je l'admire au plus au point) même si je ne suis pas porté à le relire souvent. On dirait qu'une seule fois suffit, et en cela, il diffère de la course de fond. C'est un des rares écrivains qui plaît autant aux littéraires et aux critiques qu'aux lecteurs qui lisent pour le simple divertissement, parce que la télé ne les satisfait pas à un moment précis de la journée. Même si les idées et l'histoire ne sont pas ce qui importe le plus avec Murakami (la narration est sa plus grande force), il a écrit certains romans qui contiennent de très puissantes idées littéraires comme 1Q84, Les amants du spoutnik et Le passage de la nuit. La course au mouton sauvage est un roman plutôt moyen de cet auteur, même s'il a lui aussi quelques bonnes idées. C'est seulement le premier volume d'un diptyque qui sera suivi de Danse Danse Danse. Il fait aussi partie d'un cycle de quatre romans avec Danse Danse, Danse, Écoute la chanson du vent et Pinball. D'après Murakami lui-même, le narrateur de ces quatre romans est le même.

 La course au mouton sauvage est perçue par la critique comme faisant partie du courant du réalisme magique mais selon moi le surréalisme n'est pas loin non plus. Le narrateur poursuivra un mouton qui est, selon toute vraisemblance, en contrôle du pouvoir du maître de l'extrême-droite et ce parti veut le retrouver. Le narrateur doit donc absolument retrouver ce mouton et se lance ainsi à sa poursuite dans le Japon. Les années d'université du personnage principal se dérouleront d'une lenteur extrême, sans qu'il ait réellement de but : « J'avais alors vingt et un ans, quelques semaines après j'allais en avoir vingt-deux. Il était douteux que j'obtienne avant longtemps mon diplôme de l'université, mais je n'avais pas pour autant de raison valable d'interrompre mes études. Empêtré dans une situation désespérée, je restais plusieurs mois durant sans avancer d'un pas. Le monde poursuivit sa marche, tandis que moi j'avais l'impression de faire du surplace. Tout, en cet automne soixante-dix, était affreusement triste à mes yeux, tout semblait pâlir si rapidement. Je rêvais souvent d'un train de nuit. C'était toujours le même rêve. Je suffoque dans une atmosphère chargée de fumée, d'odeurs humaines et de relents de cabinets. Ce train de nuit est tellement bondé que je ne sais où mettre les pieds ; de vieilles croûtes de vomi collent à la banquette. N'en pouvant plus, je me lève et descends à je ne sais quelle gare. L'endroit est désolé, je n'y vois pas la moindre lueur qui signalerait l'existence d'une habitation. Pas un seul employé de gare non plus. Il n'y avait rien, ni horloge ni horaire de chemin de fer...Tel était mon rêve. » Le narrateur se remémore ici la relation qu'il avait avec une fille le jour de la mort par suicide de Mishima, le prédécesseur de Murakami, un des plus grands écrivains de sa génération, le génial ami du Prix Nobel Kawabata : « À l'époque, j'ai dû quelquefois me montrer cruel avec elle. Je ne me souviens plus très bien en quoi j'ai pu être ainsi cruel à son égard. D'ailleurs, je n'étais peut-être cruel qu'avec moi-même. Quoi qu'il en soit, elle ne semblait pas s'en soucier le moins du monde. À la limite, elle y trouvait peut-être même du plaisir. Comment cela ? Je ne saurais le dire. Mais sans doute n'était-ce pas la tendresse qu'elle recherchait auprès de moi. Repenser à cela me procure maintenant encore une étrange impression. Cela me rend triste, comme si j'avais tout d'un coup heurté de la main un mur invisible suspendu dans les airs. Je garde toujours un souvenir très précis de ce drôle d'après-midi du 25 novembre 1970. Les feuilles de ginkgo arrachées par les fortes pluies donnaient aux sentiers qui traversaient le bois cette teinte jaunâtre des rivières asséchées. On tournait en rond en suivant ces sentiers, les mains fourrées dans les poches de nos manteaux. Il n'y avait rien, sinon le bruit des feuilles mortes écrasées sous nos chaussures et chant aigu d'un oiseau. » 

L'univers de Murakami est presque toujours sur la frontière de l'onirique et de la réalité et souvent cela est présenté avec le quotidien banal des personnages qui peuplent ses romans. En voici un extrait représentatif : « Après son départ, je bus une autre boîte de Coca, pris une douche bien chaude et me rasai. Savon, shampooing, mousse à raser : tout était sur le point de manquer. Sortant de la douche, je me peignai, me mis une lotion sur le cheveux et me curai les oreilles. Puis j'allais dans la cuisine me réchauffer un reste de café. Plus personne n'était assis de l'autre côté de la table. En regardant la chaise vide en face de moi, je me vis en petit enfant, laissé tout seul au milieu d'une de ces villes mystérieuses, inconnues, que l'on voit dans les toiles de Chirico. Mais je n'étais plus un enfant, bien sûr. Sans plus penser à rien, je sirotai mon café et, quand je l'eus terminé, au bout d'un long moment, je restai à rêvasser et allumai une cigarette. Je n'avais pas fermé l'oeil pendant plus de vingt-quatre heures mais, étrangement, je ne sentais aucune fatigue. Simon corps n'était qu'une masse molle, mon esprit, lui, tournait sans fin dans le dédale des canaux de ma conscience avec l'aisance d'un animal aquatique. À regarder distraitement cette chaise vide, le souvenir me revint d'un roman américain que j'avais lu autrefois. C'était l'histoire d'un mari abandonné par sa femme, qui durant plusieurs mois avait laissé, posée sur la chaise en face de la sienne dans la salle à manger, une combinaison. Après un temps de réflexion, je commençai à me dire que ce n'était pas là une mauvaise idée. Non pas que j'imaginais une quelconque utilité à la chose, mais j'aurais sans aucun doute fait preuve d'à-propos en laissant en place le pot de géranium complètement fané. D'ailleurs, le chat lui-même aurait sans doute été rassuré d'avoir à proximité une chose qui avait été à elle. » Dans ce roman, beaucoup d'emphase est placée dans des choses absurdes et puériles, et particulièrement lorsque Murakami (ou plutôt le narrateur jamais nommé) fait une obsession sur les oreilles de sa girl friend (elle porte ce nom dans le roman) et de plus, celle-ci est reconnue pour ses oreilles, ce qui en fait sa fierté. Dans ce passage, cette absurdité devient quelque chose de normale, de banale : « Elle avait vingt et un ans, un corps splendide, tout élancé, et deux oreilles d'une perfection ensorcelante. Elle avait un job de correctrice dans une modeste maison d'édition, posait comme mannequin spécialisé dans les oreilles pour la publicité, et faisait également partie d'un petit club de call-girls triées sur le volet. Je ne savais laquelle de ces trois activités était son véritable métier. Elle-même ne le savait pas non plus. À la considérer néanmoins du point de vue de sa nature première, c'était à l'évidence le mannequin spécialisé dans les oreilles qui s'imposait. Ce n'était pas seulement mon avis, elle le pensait aussi. Il reste que le champ d'Action d'un mannequin de publicité spécialisé dans les oreilles est extrêmement restreint, et que son rang parmi ses semblables était affreusement faible, au moins autant que ses cachets. Pour les publicistes, photographes, maquilleuses et autres journalistes de périodiques, elle n'était ni plus ni moins qu'une « propriétaire d'oreilles ». Le reste de son corps et son esprit étaient complètement négligés, passés à l'as. « Ce n'est pas comme ça que je suis en réalité, disait-elle. Mes oreilles c'est moi. Et moi je suis mes oreilles. » Sous aucun prétexte la correctrice et la call-girl qu'elle pouvait être n'aurait montré le moindre bout d'oreilles aux autres. « Parce que je ne suis pas vraiment moi-même comme ça », expliquait-elle. »

 Avec Murakami, on peut rarement dégager des sentences, des aphorismes, parce qu'il semble miser davantage sur un débit et une prose uniforme, fluide. Aussi, il est étrange de voir que les morceaux de prose poétique sont rares avec lui (étrange parce que selon la croyance populaire Murakami est un "poète romancier"). On est loin des Vagues de Virginia Woolf et du Pays de Neige de Kawabata. Cependant, il y a dans La course au mouton sauvage quelques exemples :

 « Dans un battement d'ailes deux oiseaux prirent leur envol et disparurent, happés par un ciel sans nuage. Nous restâmes un moment silencieux à regarder dans la direction où les oiseaux avaient disparu. Puis, avec une branche morte, elle dessina plusieurs figures incompréhensibles sur le sol. »
« Quand je rouvris subitement les yeux, elle pleurait en silence. Ses fines épaules tremblotaient sous la couverture. J'allumai le poêle et regardais ma montre. Il était deux heures du matin. Une lune toute blanche flottait au milieu du ciel. »
« Retenant mon souffle dans le repos des ténèbres, je vis se dissoudre le spectacle de la ville autour de moi. Les maisons tombaient en ruine, la voie ferrée rongée par la rouille n'était plus que l'ombre d'elle-même, les champs étaient envahis par une prolifération de mauvaises herbes. La ville refermait ainsi le siècle de sa brève histoire et sombrait dans les failles du continent. Le temps régressa comme un film défilant à toute vitesse en arrière. Des cerfs, des ours, des loups apparurent sur terre, des nuages géants de sauterelles noircirent le ciel, un océan de petits bambous ondula dans le vent d'automne, une épaisse forêt de conifères masqua le soleil. »
« La pluie semblait avoir cessé et j'entendais des cris d'oiseaux de nuit. La flamme du poêle projetait sur les murs de vagues ombres étrangement effilées. Je me levai, appuyai sur l'interrupteur du lampadaire, me dirigeai vers la cuisine où je bus deux verres d'eau fraîche. »

 Plusieurs styles se regroupent dans les oeuvres de Murakami et ainsi, pour cette raison et pour d'autres, nous pouvons donner à ses romans l'étiquette du genre et du style "Murakami" (ce qui, étrangement, est peu fréquent en littérature). Il avait même abordé ce sujet dans son roman Les amants du Spoutnik où il disait que l'on doit, pour écrire, trouver sa propre voix, son propre style, sans trop imiter ses modèles. Avec Murakami, nous pouvons retrouver de la science-fiction, du surréalisme (du réalisme aussi). La tragédie n'est jamais très loin (et parfois même totalement présente comme pour La balade de l'impossible) et le tout est embrumé dans un univers onirique. 

 La course au mouton sauvage a un rythme plus rapide que les autres romans de l'auteur, dès le début on plonge directement dans l'action. Ce roman est donc proche de Philip K. Dick, d'une certaine façon. Murakami est proche de cet auteur mais il a, en plus, des qualités de prosateur, il est plus subtil que le maître, son vocabulaire est plus riche. Il est différent pour sa lenteur à installer l'action aussi. Il est très près des autres écrivains japonais (pour le style), ce qui le démarque des écrivains de science-fiction américains et européens. Les défauts de La course au mouton sauvage peuvent peut-être s'expliquer par le fait banal qu'il est seulement le troisième roman de Murakami (publié en 1982) et comme nous le savons, un écrivain prend généralement de la puissance plus tard dans sa carrière (et cela est encore plus vrai pour Murakami). Pénétrer dans l'oeuvre de Murakami, c'est se diriger vers l'inconnu nommé "imagination" et l'on découvre petit à petit un monde de rêves où la littérature permet à l'homme de s'épanouir pleinement en tant qu'individu et non en tant que "suiveur" de troupeau (pour rester dans le thème du mouton). Bref, lire Murakami, c'est un formidable moment de rêve.

2 commentaires:

  1. Il faudrait que je le relise parce que ma lecture date un peu (en plus j'avais lu plusieurs romans de lui dans une période proche et je mélange un peu tout), mais j'en garde un très bon souvenir. Je crois que le titre m'avait aussi beaucoup plu (j'imaginais sans doute un truc façon Toison d'or ... !).

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  2. Mais je préfère la suite qui est "Danse, Danse, Danse". Et le titre de ce premier tome m'a rappelé le très beau titre d'un roman de Philip K. Dick
    : "Do Androids Dream of Electric Sheep?" (le film s'appelait "Blade Runner" ;-)

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