"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

samedi 12 décembre 2015

Une enfance de Jésus, J. M. Coetzee


Ma note : 6/10

 Voici la quatrième de couverture : La traversée en bateau les a lavés du passé. Ils ont dû oublier d’où ils venaient. Nouveaux noms, nouvelle langue, nouvelle vie. David a perdu sa mère, Simón s’est fait le serment de la retrouver. Il n’y a pas de mot juste pour désigner ce que l’homme et l’enfant sont l’un pour l’autre. Débarqués à Novilla, ils doivent trouver un logement, parler espagnol. Reconstruire. Sans regarder en arrière…Né en 1940 au Cap, en Afrique du Sud, l’écrivain J. M. Coetzee a reçu le prix Nobel de littérature en 2003. La plupart de ses romans sont disponibles en Points.« Un chef-d’œuvre d’imagination, d’une incroyable densité de pensée. On retrouve l’incandescence des thèmes habituels de ses grands romans : malentendu, langage, filiation, détresse, marginalité. »Le Point Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis

 Dernier roman publié en français de Coetzee, Une enfance de Jésus se situe donc dans le crépuscule de cet auteur, ce qui est généralement un mauvais signe. Ces grands écrivains atteignent habituellement leur plein potentiel dans le milieu de leur carrière (à l'exception de Dostoïevski, Saramago et quelques autres pour qui le génie est arrivé assez tard dans leur vie). Je classerais les romans de Coetzee en deux catégories. Il y a d'un côté ses romans à plus grand déploiement, où la situation extérieure des personnages dépasse leur intimité. Parmi ce groupe il y a L'âge de fer et En attendant les barbares. L'autre catégorie, plus nombreuse, est davantage intimiste, où des personnages se dévoilent au fil des pages sans que l'extérieur devienne plus important que leur intérieur. Bref, ces romans sont plus "intimistes". Il y a Disgrâce, L'homme ralenti et Michael K, sa vie, son temps (entre autres). Même si, eux aussi, ont souvent l'apartheid et la société africaine en toile de fond, ils font le portrait d'un personnage assez commun et ce héros sera décrit assez en profondeur. Aussi, nous découvrons, sous couvert d'une certaine banalité, des destins fabuleux (ou l'inverse) et des êtres d'exception.

 De plus, nous pouvons trouver deux autres catégories pour les romans de Coetzee, si nous nous concentrons seulement sur le style d'écriture. Ainsi, plusieurs romans, généralement publiés avant l'année 2000, sont d'un plus grand lyrisme et d'un style plus développé. De l'autre côté, quelques-uns ont un style dépouillé à l'extrême, froid. Parmi ces derniers, nous pouvons retrouver un de ses meilleurs (même si mes préférés appartiennent à l'autre catégorie) et j'ai nommé Disgrâce. Un roman qui fait l'unanimité et qui semble écrit d'une façon mécanique et simple. Mais comme nous le savons, la simplicité en littérature est souvent synonyme de maturité et de beauté.

 Ici, nous avons un roman (un peu) initiatique, écrit à la troisième personne, mais nous entrons quelques fois dans la tête de Simon. Le point de vue est souvent celui de l'adulte, même si c'est l'enfant le héros. C'est David, l'enfant, qui se développe sous nos yeux (c'est Simon qui parle) : « tu es bien bon de me dire ça, Alvaro, mais a-t-il vraiment besoin de moi ? La vérité, c'est peut-être que c'est moi qui ai besoin de lui. Il se peut que je m'appuie sur lui plus qu'il ne s'appuie sur moi. Qui sait comment nous choisissons ceux que nous aimons, de toute façon ? Tout ça est un grand mystère. » Une enfance de Jésus appartient aux catégories du dépouillement du style et à celle de "l'intimiste". Voici un passage du roman qui montre bien cette simplicité : « Aux derniers rayons du jour, ils s'installent dans leur abri, lui sur une couche d'herbes, le petit au creux de son bras. Bientôt l'enfant s'endort, en suçant son pouce. Pour ce qui est de lui, le sommeil est long à venir. Il n'a pas de manteau ; au bout d'un moment, le froid le pénètre : il se met à grelotter. Ce n'est pas grave, rien que du froid, tu n'en mourras pas, se dit-il. La nuit va passer, le soleil va se lever, le jour viendra. Au moins, pas d'insectes qui lui courent dessus. Des insectes, ça serait le comble. Le voilà qui dort. Dès la première heure, il se réveille, transi. La colère monte en lui. »

L'enfant est à la recherche de sa mère et Simon, un adulte, l'aide dans sa quête. Dès le départ, la scène où il arrive à Novilla nous frappe. Selon Simon, l'enfant « est désemparé, désorienté et désemparé, et aussi parce qu'il n'a pas mangé comme il faut » à son arrivée. Ils semblent subir de mauvais traitements : « Quelque chose tombe à ses pieds : une couverture, pas bien grande, pliée en quatre, d'une étoffe rêche et qui sent le camphre. " Pourquoi nous traiter comme ça ? lance-t-il. Plus bas que terre ? " La fenêtre se referme avec un bruit sec. Il retourne dans l'abri à quatre pattes, s'enveloppe avec l'enfant qui dort dans la couverture. Le vacarme des chants d'oiseaux le réveille. Le garçon, qui dort toujours à poings fermés, lui tourne le dos, une joue posée sur sa casquette. Ses vêtements à lui sont humides de rosée. Il se rendort. Quand il rouvre les yeux, la fille le regarde de tout son haut. »

 Le point de départ de l'action, son résumé, pourrait être évoqué avec ce dialogue : 
 « Tu es ici pour trouver ta mère. Je suis là pour t'aider. 
-Mais quand on l'aura trouvée, pourquoi est-ce qu'on sera là ? 
-Je ne sais pas quoi te dire. Nous sommes ici pour la même raison que tous les autres. On nous a donné une chance de vivre, et nous avons accepté cette chance. C'est formidable, de vivre. C'est ce qu'il y a de mieux au monde. 
-Mais est-ce qu'on est obligés de vivre ici ? 
-Ici plutôt que où ? Il n'y a nulle part d'autre. Maintenant ferme les yeux. C'est l'heure de dormir. »

 L'homme et l'enfant n'ont pas de lien de parenté. La relation entre les deux est celle du maître et du disciple : 
 « -C'est quoi la nature humaine ? 
-C'est comment nous, les êtres humains, nous sommes faits, toi et moi, et Alvaro et le señor Daga et tous les autres. C'est comment nous sommes quand nous venons au monde. C'est ce que nous avons tous en commun. On aime croire qu'on est spécial, mon garçon, tout autant que nous sommes. Mais, à strictement parler, il ne peut en être ainsi. Si chacun était spécial, il n'y aurait plus personne de spécial. Et pourtant nous continuons à croire en nous-même. On descend dans la cale du bateau, dans la chaleur et la poussière, on charge des sacs sur notre dos et on les trimbale vers la lumière, on voit nos amis qui peinent à faire le même travail, qui font exactement le même boulot, rien de spécial dans tout ça, et on est fier d'eux et de nous-même, tous camarades qui travaillons dans le même but ; et pourtant, dans un coin de notre coeur, qu'on garde bien caché, on se dit tout bas : Malgré tout, malgré tout, tu es spécial, tu verras ! un jour où tu t'y attendras moins que jamais, le sifflet d'Alvaro résonnera, et on nous convoquera tous au bord du quai, où patientera une grande foule, et un homme dans un costume noir et une chapeau haut de forme. Et l'homme en costume noir te demandera de t'avancer en disant : "Voyez cet étonnant travailleur dont nous sommes bien contents" ; et il te serrera la main et il épinglera une médaille sur ta poitrine. "Pour bons et loyaux services", dira la médaille - et tout le monde applaudira avec enthousiasme. C'est dans la nature humaine d'avoir des rêves comme ça, même s'il serait sage de les garder pour soi. Comme chacun d'entre nous, le señor Daga pensait qu'il était spécial ; mais il n'a pas gardé cette idée pour lui. Il voulait se faire remarquer. Il voulait qu'on le reconnaisse comme tel. » 

Simon devient docker pour échapper, lui et David, à la misère noire. Et pour la mère, Simon ne la connaît pas, mais il est certain que David la reconnaîtra. L'homme commence à se fatiguer et à avoir des vertiges. Lui et l'enfant se lient d'amitié avec Alvaro un homme du bateau où il travaille. Alvaro montre à l'enfant à jouer aux échecs. Simon et David se trouvent un endroit où habiter, commence à sortir un peu de la misère, s'installent dans cette ville et deviennent amis avec une mère et son fils. Ensuite, Simon rencontre une autre femme et lui demande de devenir la mère de David. Il ne la choisit pas au hasard...mais presque ! Cette femme, Inès, devient sa mère parce que Simon avait l'intime conviction qu'elle devait être sa mère. Et la suite du roman tournera autour de cette étrange situation...  

Alors que, comme je le disais, Disgrâce avait lui aussi ce style simple et dépouillé de tout lyrisme (contrairement à En attendant les barbares), ce Disgrâce avait une histoire intéressante et originale (en plus de permettre une comparaison avec le majestueux roman de Philip Roth, La tache). Les clichés étaient évacués au profit d'un récit simple et complexe en même temps (ce qui n'est pas le cas du présent roman). Le personnage principal de Disgrâce, malgré la simplicité du récit (et surtout la simplicité de sa construction), avait une réelle profondeur romanesque contrairement à Simon et David d'Une enfance de Jésus. Tout est mince ici : l'intrigue, les personnages, la psychologie, etc. La relation entre l'adulte et l'enfant pourrait se comparer à celle que l'on retrouve dans La route de Cormac McCarthy mais ce dernier est de loin supérieur à Une enfance de Jésus. Aussi, on retrouve des relents de cela dans quelques romans de J.M.G. Le Clézio.

 La traduction est très bonne. Mais comme je le disais il n'y a pas vraiment de poésie dans ce roman (de prose poétique) et un des seuls passages où l'on en retrouve, c'est celui-là : « Lorsqu'il y repense, ce jour-là, le jour où Elena a envoyé son fils le chercher sur les quais, marque le moment où elle et lui, qu'il voyait comme deux navires sur un océan presque sans vent, dérivant peut-être mais en gros dérivant l'un vers l'autre, ont commencé à dériver en s'écartant l'un de l'autre. Il aime encore beaucoup de choses chez Elena - la moindre n'est pas qu'elle soit disposée à écouter ses plaintes. Mais s'impose de plus en plus en lui le sentiment que quelque chose qui devrait exister entre eux manque ; et si Elena ne partage pas ce sentiment, si elle croit que rien ne manque, alors elle ne saurait être ce qui manque dans sa vie. » 

4 commentaires:

  1. Bonjour !
    Je ne connais absolument pas cet auteur. Ton blog me permet de faire plein de découvertes, merci !
    Sinon je pense que mon nouveau TAg pourrait t'intéresser :)
    Si tu as l'occasion d'aller y jeter un oeil, ne te prive pas !

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  2. J'ai vu rapidement ton nouveau tag mais je vais aller lire ça plus profondément un peu plus tard.

    à bientôt

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  3. C'est vrai que Coetzee, en général, ne fait pas dans la poésie... ce qui donne souvent à ses textes une sorte de froideur, ou de distance, qui convient plus ou moins en fonction de ses thèmes. Ce titre-là ne me tentait pas du tout, et vu ton avis, je m'abstiendrai !

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  4. Je m'aurais abstenu moi aussi, mais je n'avais pas lu la quatrième de couverture avant de le lire. ;-)

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