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"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

vendredi 5 juin 2015

L'oeuvre au noir, Marguerite Yourcenar


Ma note: 5/10

 Voici la quatrième de couverture: En créant le personnage de Zénon, alchimiste et médecin du XVI° siècle, Marguerite Yourcenar ne raconte pas seulement le destin tragique d'un homme extraordinaire. C'est toute une époque qui revit dans son infinie richesse, comme aussi dans âcre et brutale réalité, un monde contrasté où s'affrontent le Moyen-Âge et la Renaissance, et où pointent déjà les temps modernes, monde dont Zénon est issu, mais dont peu à peu cet homme libre se dégage, et qui pour cette raison même finira par le broyer.

 Marguerite Yourcenar a traduit à la perfection Les Vagues de Virginia Woolf. En plus d'avoir été cette traductrice aguerrie, elle était poétesse, essayiste et critique littéraire. Elle savait reconnaître le talent littéraire et c'est pour cela qu'elle fût une des premières à admirer Mrs Woolf. Yourcenar est née en Belgique et a vécu longtemps aux États-Unis, au Maine, et elle est morte dans ce pays en 1987. Son roman le plus connu est bien entendu Mémoires d'Hadrien, un roman historique sur un empereur romain. Avec L'oeuvre au noir, elle rencontre un succès de librairie. Elle compare ici les deux romans: « Hadrien pouvait jusqu'à un certain point dans ses spéculations s'incliner jusqu'à nous ; nous, d'autre part, par la passerelle de la sagesse antique qu'il dépend de nous d'utiliser encore, nous pouvions nous rapprocher d'Hadrien. Les personnages de L'oeuvre au noir ne répondent que d'eux-mêmes, seuls, contradictoires, délimités par leurs acceptations, et aussi par leurs refus, marqués par leur temps, quitte parfois à se meurtrir contre les parois dont ils sont prisonniers. »

Voyons maintenant le roman en tant que tel. On rencontre Zénon qui est : « Ce garçon maigre, au long cou, semblait grandi d'une coudée depuis leur dernière équipée à la foire d'automne. Son beau visage, toujours blême, paraissait rongé, et il y avait dans sa démarche une sorte de précipitation farouche ». Lorsque nous le découvrons il a 20 ans : « J'ai vingt ans, calcula Zénon. A tout mettre au mieux, j'ai devant moi cinquante ans d'étude avant que ce crâne se change en tête de mort. Prenez vos fumées et vos héros dans Plutarque, frère Henri. Il s'agit pour moi d'être plus qu'un homme. » On voit dans le roman le passage de l'emprise de l'église à celui de l'émancipation : « Zénon grandit pour l'Église. La cléricature restait pour un bâtard le moyen le plus sûr de vivre à l'aise et d'accéder aux honneurs. De plus, cette rage de savoir, qui de bonne heure posséda Zénon, ces dépenses d'encre et de chandelle brûlée jusqu'à l'aube, ne semblaient tolérables à son oncle que chez un apprenti prêtre. Henri-Juste confia l'écolier à son beau-frère, Bartholommé Campanus, chanoine de Saint-Donatien à Bruges. Ce savant usé par la prière et l'étude des bonnes lettres était si doux qu'il semblait déjà vieux. Il apprit à son élève le latin, le peu qu'il savait de grec et d'alchimie, et amusa la curiosité de son écolier pour les sciences à l'aide de L'histoire naturelle de Pline. » Tel le poète italien Giacomo Leopardi, Zénon, à un très jeune âge, vit dans un lieu tapissé de livres : « Il aimait cette chambre tapissée de volumes, cette plume d'oie, cet encrier de corne, outils d'une connaissance nouvelle, et l'enrichissement qui consiste à apprendre que le rubis vient de l'Inde, que le soufre se marie au mercure, et que la fleur qu'on nomme lilium en latin s'appelle en grec krinon et en hébreu susannah. Il s'aperçut ensuite que les livres divaguent et mentent comme les hommes, et que les prolixes explications du chanoine portaient souvent sur des faits qui, n'étant pas, n'avaient pas besoin d'être expliqués. » Et comme Leopardi, il se sait supérieur aux autres : « Peu à peu, ce dédain s'étendit à ses amis cabalistes eux-mêmes, esprits creux, gonflés de vent, gavés de mots qu'ils n'entendaient pas et les régurgitant en formules. Il constatait avec amertume qu'aucun de ces gens, sur qui il avait d'abord compté, n'allait en esprit ou en acte plus avant, ou même aussi loin que lui. »

 Le narrateur est intéressant en ce sens qu'il ne connaît pas tout des personnages et ainsi, il n'est pas tout à fait dans la tradition des narrateurs Dieu : « On sut plus tard qu'il avait d'abord passé quelques temps à Gans, chez le prévôt mitré de Saint-Bavon, qui s'occupait d'alchimie. On crut ensuite l'avoir vu à Paris, dans cette rue de la Bûcherie où les étudiants dissèquent en secret des morts, et où se prennent comme un mauvais air le pyrrhonisme et l'hérésie. D'autres, fort dignes de foi, assuraient qu'il tenait ses diplômes de L'Université de Montpellier, ce à quoi certains répondaient qu'il n'avait jamais fait que s'inscrire à cette faculté célèbre, et qu'il avait renoncé aux titres sur parchemin en faveur de la seule pratique expérimentale, dédaignant à la fois Galien et Celsus. » Zénon est alchimiste. (Nous savons que l'alchimie est en lien avec la transmutation des métaux), et ici, il amène une sorte d'alchimie en médecine, lors d'un monologue : « Ce corps, notre royaume, me paraît parfois composé d'un tissu aussi lâche et aussi fugitif qu'une ombre. Je ne m'étonnerais guère plus de revoir ma mère, qui est morte, que de retrouver au détour d'une rue votre visage vieilli dont la bouche sait encore mon nom, mais dont la substance s'est refaite plus d'une fois au cours de vingt années, et dont le temps a altéré la couleur et retouché la forme. Que de froment a poussé, que de bêtes ont vécu et sont mortes pour sustenter cet Henri qui est et n'est pas celui que j'ai connu à vingt ans. » 

 Les années soixante sont une période assez faible en littérature, selon moi, et je dirais surtout celle d'expression française. L'oeuvre au noir est faible comme son époque. En français, seuls Beckett et quelques autres sont formidables. En anglais, il y a bien sûr Nabokov qui est exceptionnel et quelques écrivains américains. Dans cette période, le modernisme et ses grands auteurs ont terminé leur carrière : Virginia Woolf, Robert Musil, James Joyce, Marcel Proust et William Faulkner (dernier roman publié en 1962). Dans les années soixante, le postmodernisme commence à prendre forme mais n'est pas encore sur sa grande lancée: il va y avoir DeLillo, Auster, de même que certains romans de Philip Roth et José Saramago. Ils sont influencés par Thomas Pynchon et Samuel Beckett. Généralement, à part quelques exceptions, je trouve personnellement que tous les romans entre 1900 et 1940 sont intéressants, bien écrits, mais de 1940 à 1970, il y a selon moi un essoufflement. La littérature se cherche. Avec le modernisme, ce qui est fondamental, c'est l'oeuvre d'art en tant que telle, l'art pour l'art, et les auteurs créent leur propre univers. Ici, avec L'oeuvre au noir, cela n'est pas vraiment ressenti, parce que l'écrivaine ne parvient pas, avec son style, à nous donner l'impression de la supériorité de l'art. De plus, il n'y a rien d'accrocheur, d'intéressant. Certes l'écrivaine est érudite, le sujet est assez pointu et difficile d'accès, mais l'on croirait lire un roman (plutôt faible) d'un siècle passé, étant donné qu'elle semble vouloir « coller » son style avec le sujet traité (celui d'un alchimiste). Malheureusement, il a mal vieilli, même s'il n'a été écrit qu'en 1968. On sent bien qu'il y a deux époques qui nous séparent du roman : celle où il a été écrit, en 1968, et le 16e siècle où se situe l'action. 

 Ce livre, bien qu'il ait certaines qualités, et qu'il est probablement un bon roman dans l'ensemble pour plusieurs lecteurs, m'a sans cesse repoussé par son côté « mystique absurde », ses personnages sans profondeur. On ne sent rien de réel dans toute cette aventure. Parfois, il me rappelait même les mauvais romans historiques (et populaires) que l'on retrouve abondamment dans les librairies. La littérature poursuit plusieurs buts et un de ceux-ci est de s'imaginer à la place de « l'autre », de l'étranger, pour développer, entre autres, notre empathie, notre compréhension de ce qui est éloigné de nous. James Wood disait récemment : « The novel, when it's done right, seems to me to offer comprehension and forgiveness for all. » Ce roman aurait pu permettre cela mais le style rebutant et déjà légèrement désuet a rendu cette possibilité de la littérature infructueuse. Il ne suffit pas de lire sur « l'autre ». Il faut que le roman vienne aussi nous chercher. Comme je le disais, il a certaines qualités, comme la fluidité de la prose, mais il est tellement éloigné de mes goûts personnels que le juger plus amplement serait un manque de retenue de ma part.

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