"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

dimanche 1 février 2015

Le neveu de Wittgenstein, Thomas Bernhard



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Comme celui de Rameau, le neveu de Wittgenstein, que nous présente ici son ami, est un original, pittoresque et pathétique, un vrai personnage de roman. Ce texte, de 1982, n'est pas formellement rattaché aux récits dits «autobiographiques» (de L'origine à Un enfant), mais, sans continuité chronologique, il lui arrive plus d'une fois de narrer et de commenter des événements attestés de la vie de l'auteur, et le «je» fictif qui parle ici ressemble à s'y méprendre à un certain Thomas Bernhard. On ne s'étonnera donc pas que, confronté avec cet étrange ami, «c'est-à-dire avec lui-même», il nous confie, une fois de plus, et toujours mieux, des choses banales et profondes, et drôles à en pleurer, sur la vie, l'art, les prix littéraires, les cafés viennois, la vie à la campagne, la compétition automobile, la maladie et la mort, dans un de ces soliloques hallucinés, répétitifs, impitoyables, dont il a le secret. Pour la première fois, Thomas Bernhard nous parle de l'amitié. Il le fait admirablement et, pour reprendre une de ses expressions, sans le moindre ménagement, et cela fait très mal.




Ludwig Wittgenstein est considéré par plusieurs spécialistes comme le plus grand philosophe du 20e siècle. Il est né en 1889 et mort en 1951. Il « apporta des contributions décisives en logique, dans la théorie des fondements des mathématiques et en philosophie du langage ». Son oeuvre majeure est le Tractatus logico-philosophicus. À travers ses écrits, Wittgenstein « a eu et conserve une influence majeure sur le courant de la philosophie analytique et plus récemment en anthropologie et en ethnométhodologie. » (les citations sont de Wikipédia)


Ce livre de Thomas Bernhard évoque la relation qu'a eue l'écrivain avec le neveu du célèbre philosophe. Il prend place après Oui et L'imitateur que je venais tout juste de lire. Une chose qui comptait aux yeux de Bernhard était de ne pas avoir d'enfants et cela se ressent dans ses amitiés, parce qu'il ne voulait rien entretenir avec les autres, les humains. Nihiliste, il ne voyait pas de sens à la vie. Il a déjà dit : « Mon point de vue, c'est que toutes les choses se valent. Même la mort n'est pas extraordinaire pour moi. Je parle de la mort comme d'autres de petits pains ». En fait, Bernhard est probablement un des plus grands nihilistes que nous connaissons : « Je ne connais personne avec qui j'aie envie et je sois capable de rester très longtemps. Dans la durée, donc, c'est impossible. Je ne peux pas imaginer, par exemple, que quelqu'un habite chez moi pendant deux jours et deux nuits, qui que ce soit, peu importe, sauf une tante, elle a quatre-vingt-cinq ans, mais même ça ce n'est possible que dans certaines conditions, c'est difficile aussi, mais là on passe au grotesque et c'est donc supportable. Mais plus d'une semaine, même ça c'est impossible. »

Mais pour revenir au récit qui nous intéresse ici, Le neveu de Wittgenstein, sous-titré Une amitié, Bernhard utilise pour la narration un « je » quelque peu consternant, parce que le narrateur est bel et bien Bernhard lui-même, mais nous ne saurons jamais vraiment le fond de l'histoire, si tout ceci est vrai. Le narrateur dit : « Mais cet être vital n'est pourtant pas le centre d'intérêt de ces notes que je rédige, pour moi, sur Paul, même si, à l'époque, quand j'étais immobilisé au Wilhelminenberg, quand j'étais en quarantaine, quand j'étais en souffrance, quand j'étais rayé des vivants, cet être a joué le plus grand rôle dans ma vie, dans mon existence. » Ce livre sera donc basé sur ces notes. L'écrivain est très peu bavard sur sa vie privée, à l'exception de son oeuvre et d'un livre comme celui-ci et ainsi, il est presque impossible de savoir si c'est une autobiographie, et particulièrement pour ce livre. Alors, ce roman, ou récit, si vous préférez, est une autre occasion pour le narrateur de parler de lui-même, d'apprendre à se connaître, de trouver dans l'écriture un exutoire : « Tout comme Paul, j'avais, il faut bien le dire, une fois de plus abusé de mon existence, j'en avais exagérément présumé, et donc j'avais usé et abusé de moi bien au-delà de tout ce qui est possible, avec ce même manque maladif de ménagements pour moi et pour quoi que ce soit, qui un beau jour a détruit, et qui, tout comme Paul, me détruira moi aussi un de ces jours, car tout comme Paul a été tué par ses illusions maladives sur lui-même et sur le monde, moi aussi, tôt ou tard, je serai tué par mes illusions maladives sur moi-même et le monde. » C'est Cioran qui disait : « Et avec quelle quantité d'illusions ai-je dû naître pour pouvoir en perdre une chaque jour ! » L'auteur commence par raconter qu'il ne lui restait que quelques mois à vivre, selon les médecins, et très malade il séjournait dans un établissement qui était situé à deux cents mètres du lieu où Paul Wittgenstein était interné pour cause de troubles mentaux. Ironie ou fatalité, Paul est interné dans un pavillon qui porte le nom de son oncle, le célèbre philosophe Ludwig, et en plus, un autre de ses oncles, Salzer, est médecin et voit à l'occasion Thomas Bernhard qui lui, bien entendu, est son ami. La première rencontre entre Thomas et Paul a eu lieu bien avant le séjour à l'hôpital de Thomas : « j'étais arrivé au beau milieu d'une discussion sur la Symphonie Haffner par l'orchestre Philarmonia de Londres sous la direction de Karl Schuricht, ce qui tombait à pic car j'avais, comme mes interlocuteurs, entendu la veille de cette discussion Schuricht diriger cette symphonie au Musikverein, et j'avais eu l'impression que, de toute ma vie musicale, je n'avais jamais entendu concert plus parfait. Tous trois, moi, Paul et son amie Irina, une femme très musicienne, et une de celles qui s'y connaissent le mieux en arts, nous avions le même goût en ce qui concerne ce concert. Au cours de cette discussion, qui ne portait sur rien de fondamental, mais sur des choses déterminantes qui ne nous avaient pas frappés tous trois de la même manière et avec la même intensité, était née, en quelques heures, comme si cela allait de soi, mon amitié pour Paul. » Ce dernier est très instable mentalement: « Au moins deux fois par an au cours des vingt dernières années de sa vie, il avait fallu transporter mon ami Paul à l'hôpital psychiatrique du Steinhof, chaque fois en catastrophe et chaque fois dans les conditions les plus épouvantables, à des intervalles de plus en plus rapprochés au fur et à mesure que les années passaient, et de plus en plus souvent aussi à l'hôpital de « Wagner-Jauregg », près de Linz, quand il avait été surpris par une crise en Haut-Autriche, aux environs du Traunsee, là où il était né et où il avait grandi, et où il a gardé jusqu'à sa mort un droit de résidence dans une vieille ferme qui appartenait depuis toujours aux Wittgenstein. ». Selon Bernhard, c'est une « prétendue » maladie mentale, mais après une recherche sur la toile, j'ai découvert qu'il souffrait, en fait, de schizophrénie. 

Revenons à l'histoire. Le narrateur parle des psychiatres d'une façon générale: « Le psychiatre est le plus incompétent des médecins, et il est toujours plus près du crime sadique que de la science. » Ensuite, nous découvrirons un Paul Wittgenstein grand connaisseur et passionné de la musique et de l'opéra (il est reconnu aujourd'hui comme un pianiste mais Bernhard ne semble pas en faire un grand cas à l'époque). Selon les dires de Bernhard, « lui est devenu fou pour la même raison que moi j'ai été atteint aux poumons » (la maladie pour laquelle il se fait traiter au début du récit). Aussi, Bernhard dit que Paul aurait pu devenir philosophe : « L'un Ludwig, était peut-être plus philosophe, l'autre, Paul, peut-être plus fou, mais il se peut que nous ne croyions de l'autre, Paul, que c'est lui le fou, que parce qu'il a refoulé sa philosophie au lieu de la publier, et n'a exhibé que sa folie. Tous deux étaient des êtres tout à fait extraordinaires et des cerveaux tout à fait extraordinaires, l'un a publié son cerveau, l'autre pas. J'oserai même dire que l'un a publié son cerveau, et que l'autre a mis son cerveau en pratique. » Il compare la maladie de Paul avec celle de Nietzsche : « C'est aussi comme ça que la tête de Nietzsche a éclaté. C'est comme ça qu'en fin de compte toutes ces têtes folles et philosophiques ont fini par éclater: parce qu'elles ne pouvaient pas jeter assez vite par la fenêtre tous les trésors de leur esprit. » 

Paul Wittgenstein pour Thomas Bernhard, c'est un peu comme Mario Santiago pour Roberto Bolano. Des êtres d'exception ignorés par les nombreux abrutis qui peuplent cette terre. Paul Wittgenstein sera toujours « l'idiot de la famille », le malade mental en opposition au génie de son oncle alors que ce livre nous donne plutôt l'impression d'une personne certes marginale, mais d'une importance cruciale pour quiconque ne s'intéresse pas seulement aux apparences. Oui racontait sa brève amitié avec la Persanne et ici il raconte son amitié un peu plus longue avec Paul Wittgenstein, mais les deux se rejoignent avec ce sentiment que toutes ces amitiés de Bernhard ne sont que ratages, inaccomplissements et finalement, pertes tragiques. Le livre avait commencé sous le signe de la maladie, cet état qui a transformé Bernhard : « En mille neuf cent soixante-sept, au pavillon Hermann de la Baumgartnerhöhe, une des infatigables religieuses qui y faisaient office d'infirmières a posé sur mon lit ma Perturbation, qui venait de paraître, et que j'avais écrite un an plus tôt à Bruxelles, 60 rue de la Croix, mais je n'ai pas eu la force de prendre le livre dans mes mains, parce que je venais, quelques minutes auparavant, de me réveiller d'une anesthésie générale de plusieurs heures où m'avaient plongé ces mêmes médecins qui m'avaient incisé le cou pour pouvoir m'extraire du thorax une tumeur grosse comme le poing. » Je termine avec le début de ce roman parce que ce début est aussi la fin en quelque sorte, une fin toute en maladie, comme la condition de mortel dont nous parle si souvent Thomas Bernhard.

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