"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mercredi 11 février 2015

Vers le phare, Virginia Woolf


Ma note: 9/10 


 Voici la présentation de l'éditeur: Une soirée d'été sur une île au large de l'Écosse. Pôle de convergence des regards et des pensées, Mrs Ramsay exerce sur famille et amis un pouvoir de séduction quasi irrésistible. Un enfant rêve d'aller au Phare. L'expédition aura lieu un beau matin d'été, dix ans plus tard. Entretemps, mort et violence envahissent l'espace du récit. Au bouleversement de la famille Ramsay répond le chaos de la Première Guerre mondiale. La paix revenue, il ne reste plus aux survivants désemparés, désunis, qu'à reconstruire sur les ruines. Des bonheurs et des déchirements de son enfance, Virginia Woolf a fait la trame d'une œuvre poétique, lumineuse et poignante qui dit encore le long tourment de l'écriture et la brièveté de ses joies : visions fragiles, illuminations fugaces, «allumettes craquées à l'improviste dans le noir.» 

Vladimir Nabokov disait qu'il n'y a pas vraiment de roman réaliste, que les romans sont tous, à certains degrés, éloignés de la réalité, étant donné qu'ils évoluent dans l'univers imaginaire de l'écrivain, chacun ayant son propre monde. Ainsi, je crois qu'il faut avoir cela à l'esprit lorsqu'on lit Virginia Woolf, même si à la base elle est assez éloignée du réalisme. Virginia Woolf a créé son propre univers. Pour Nabokov, même Flaubert, qui est considéré comme l'instigateur du mouvement littéraire du réalisme, ne rentre pas dans cette catégorie, étant donné qu'il ne donne pas assez de détails réalistes. Virginia Woolf, avec le « courant de conscience », est bien ancrée dans le modernisme et selon moi, c'est elle qui a le mieux développé cette forme d'écriture qui a véritablement pris forme au début du 20e siècle. Aussi, je dois dire qu'elle fait partie des écrivains qu'on doit avoir lus. Comme le disait Baudelaire (je pense que Goethe a déjà dit la même chose) : « L'art est long et le temps est court » et ainsi, on ne peut « tout » lire et nous devons donc privilégier le « Canon » au détriment d'auteurs plus médiocres (la plupart des médiocres sont nos contemporains). Et parmi les grands écrivains, Virginia Woolf se situe dans les hauteurs, parmi les meilleurs. Et comme le disait Harold Bloom : « In the end you choose between books, or you choose between poems, the way you choose between people ». Plusieurs critiques disent, avec raison, qu'un des plus grands scandales de l'histoire de la littérature est d'avoir donné un Prix Nobel à Pearl Buck au détriment de Virginia Woolf. L'Académie suédoise l'a déjà dit aussi, fait rare dans son histoire. Selon eux, Woolf méritait un Nobel contrairement à de nombreux autres écrivains. 

La promenade au phare, ou dans la présente traduction Vers le phare, est généralement considérée comme son plus grand chef-d'oeuvre avec Mrs. Dalloway. Voici ce que pensait son mari Leonard de ce roman : « Eh bien, Leonard a lu Vers le phare et dit que c'est de beaucoup mon meilleur livre. Il me l'a dit sans que je le lui demande. Je revenais de Knole, et m'assis sans rien lui demander. Il proclame que c'est entièrement nouveau et que, pour lui, il appellerait cela un "poème psychologique". Un progrès sur Mrs. Dalloway ; plus intéressant. Grandement soulagé, mon esprit écarte toute l'affaire ; moi je l'oublie et ne me réveillerai pour m'inquiéter encore qu'au moment de corriger les épreuves, et puis quand le livre paraîtra. » L'écriture de Woolf, et particulièrement celle de Vers le phare, nous présente les pensées des protagonistes, leur l'intérieur, leur regard et leur l'intellect. Ce ne sont pas des descriptions « extérieures » comme celle du 19e siècle littéraire, non plus un simple « je », une narration égocentrique à la première personne. Les vagues étaient proches de Vers le phare, notamment avec la multitude de « consciences ». Mrs. Dalloway aussi était proche de ces deux romans, mais elle était un peu plus dans l'individualité. Vers le phare est un roman polyphonique encore plus axé sur ces voix que représentent la polyphonie que ceux de Dostoïevski par exemple (et lui, il est bien ancré dans son époque). Avec Les vagues, Virginia Woolf avait réussi l'exploit incomparable en littérature de transposer en mots (et en récit) le flux et le reflux des vagues, à saisir le mouvement de la mer. Elle a été la seule à le faire. Dans Vers le phare, elle saisit selon moi le mouvement du tourbillon, et un maelstrom se dégage de ces mots qui dansent sur la feuille pour décrire un mouvement davantage « vers l'avant » (et en tourbillonnant) qui ramasse tout sur son passage. Ce roman est, avec Les vagues, mon préféré de cette auteure et la traduction de Françoise Pellan est excellente comme l'était celle de Marguerite Yourcenar pour Les vagues. Avec Vers le phare nous aurons parfois de la difficulté à suivre les pensées des personnages, de savoir qui parle, surtout si l'on se laisse déconcentrer par la beauté du style de l'écrivaine. L'absence d'intrigue augmentera la difficulté pour plusieurs. Malgré l'introspection des personnages, ce n'est pas, comme je le disais plus haut, une narration à la première personne du singulier et elle passe d'un personnage à l'autre, d'une pensée à une autre sans toujours nous en avertir. 

Vers le phare raconte un simple voyage en Écosse. Avec ce roman, oubliez le suspense, les platitudes littéraires. Avec Woolf, ce n'est jamais « soufflé » pour rien, elle ne nous tient pas en haleine dans un but purement divertissant, et ses romans sont toujours magnifiques. Ici, elle se concentrera surtout sur une famille, et le voyage, de plusieurs façons, servira de symbole. C'est de la famille Ramsay dont il sera question. Ils ont huit enfants. Mr. Ramsay n'inspire pas confiance, surtout à ses enfants, il est presque un bourreau psychologique. Le voyage est ici pris comme image pour représenter la vie selon Mr. Ramsay : « [...] et que la traversée jusqu'à cette terre fabuleuse où s'anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres (là, Mr. Ramsay se redressait, plissait ses petits yeux bleus et les fixait sur l'horizon), est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l'épreuve. » En parlant de Mr. Raymsay, Woolf nous dit que « cette expédition au phare était une obsession chez lui ». Même ici, les vagues sont omniprésentes (ce qui nous rappellera l'autre roman avec ce titre écrit un peu plus tard). Au fil de notre lecture, nous rencontrerons un autre personnage fort, celui de Lily Briscoe, l'artiste, et selon moi, c'est elle qui se rapproche le plus de Virginia Woolf. Voici un exemple du style de narration employé par Woolf à propos de Lily. On peut voir que pour aider le lecteur, l'écrivaine place entre parenthèses le nom du personnage qui réfléchit: « Tous deux souriaient, immobiles. Tous deux ressentaient une même allégresse, suscitée par le mouvement des vagues, puis par la course vive et tranchante d'un voilier qui, après avoir tracé une courbe dans la baie, s'arrêta ; frémit ; affala sa voile ; puis, cherchant instinctivement à compléter le tableau après ce mouvement rapide, tous deux regardèrent les dunes dans le lointain, et à la gaieté succéda une certaine tristesse - en partie à cause de cette complétude, et en partie parce que les horizons lointains paraissent avoir un million d'années d'avance (songeait Lily) sur qui les contemple et communier déjà avec un ciel qui a vue sur une terre parfaitement en repos. » Le personnage de la mère, Mrs. Ramsay, est intéressant en ce sens que sa souffrance sera, comme la forme du récit, introspective, elle qui est dans l'étau du patriarcat : « "Je veille sur vous - je suis votre soutien", mais qui à d'autres moments, de façon soudaine et inopinée, surtout quand son esprit s'évadait tant soit peu de l'activité du moment, ne revêtait pas une signification aussi bienveillante mais, tel un roulement de tambour fantomatique, battait implacablement la mesure de la vie, faisait songer à la destruction de l'île, à son engloutissement dans la mer, et l'avertissait, elle dont la journée avait passé si vite en une suite de petites insignifiantes, que tout était aussi éphémère qu'un arc-en-ciel - ce bruit, donc, masqué jusqu'alors et couvert par les autres bruits, tonna soudain caverneux à ses oreilles et lui fit lever les yeux dans un sursaut de terreur ». Virginia Woolf nous offre de très belles descriptions du lieu, (du phare) : « Mais à ce moment-là les rangées de maisons s'écartèrent de chaque côté de la rue : ils débouchèrent sur le quai, et toute la baie s'offrit à leurs yeux et Mrs. Ramsay ne put s'empêcher de s'exclamer : "Ah, que c'est beau !" La grande nappe d'eau bleue s'étalait devant elle ; le vieux Phare blanc, lointain, austère, en plein milieu ; et sur la droite, à perte de vue, plongeant et s'évanouissant en une suite de petites courbes douces, les dunes vertes où ondulaient les herbes folles, qui donnaient toujours l'impression de s'enfuir vers quelque territoire lunaire, inaccessible aux hommes. » 

Le début du roman montrait bien le style de la prose, de la narration. Il n'y avait pas de doute, nous étions bien dans le courant de conscience et dans les descriptions d'une beauté rare en littérature. Virginia Woolf est un des plus grands génies du 20e siècle, j'en suis convaincu : « La brouette, la tondeuse à gazon, le bruissement des peupliers, la pâleur des feuilles avant la pluie, le croassement des freux, les chocs des balais, le froissement des robes - tout avait dans son esprit tant de couleur et de netteté qu'il possédait déjà son code personnel, son langage secret, tout en donnant l'image de la rigueur absolue et intraitable, avec son grand front, ses yeux bleus farouches, parfaitement francs et limpides, et ce léger froncement de sourcil devant le spectacle de la fragilité humaine, au point que sa mère, le regardant guider précisément ses ciseaux autour du réfrigérateur, l'imaginait siégeant au tribunal tout de rouge d'hermine vêtu, ou décidant de mesures difficiles et cruciales à un moment critique pour la nation. »

8 commentaires:

  1. Une des plus belles critiques de livres que vous ayez réalisées à ce jour. Virginia Woolf possédait un pouvoir de perception hors du commun en regard de l'environnement physique et des humains qui l'entouraient. Certaines personnes ont aussi accès à cet état de conscience, mais bien peu ont réussi à le transposer dans une oeuvre poétique ou romanesque.

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  2. Merci beaucoup Martin ! C'est tellement vrai ce que tu dis de Virginia Woolf. J'ai l'impression qu'elle sera en bien meilleure place dans la mise à jour de mon top 100, quand j'en ferai une...

    Un auteur contemporain à nous qui lui ressemble un peu je trouve c'est Peter Handke, je te le conseille fortement si tu ne l'as jamais lu.

    à bientôt

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  3. J'ai eu du mal à le lire, il faudra sûrement que je recommence dans quelques années, mais j'avais relevé des passages de toute beauté. Et effectivement, la peinture joue un rôle central dans ce roman - c'est rare les romans qui disent des choses intelligentes sur la peinture !

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  4. Les passages sur la peinture ne m'ont pas trop marqué parce que je ne connais pas grand chose dans ce domaine ; un jour peut-être ! ;)

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  5. ...je viens de faire cette fameuse promenade au phare -que je me promettais depuis longtemps- au printemps ....un émerveillement , en effet ( bien qu'une lecture assez difficile , avec des effets de " décrochage " parfois ; une lecture qui mérite d' y revenir , certainement ; in- assimilable en un seul passage, pour moi en tout cas )

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  6. C'est le genre de livre que je relis et que je vais relire plusieurs fois. En passant, merci Mior pour tes nombreux commentaires laissés un peu partout sur mon blog, ça me faisait drôle toutefois de lire des commentaires sur des articles que je ne me rappelais à peu près plus d'avoir écrits. :-)

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  7. une écriture magnifique qui sonde parfaitement les profondeurs de l'âme

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