"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

lundi 12 janvier 2015

Oui, Thomas Bernhard


Ma note : 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Comme «l'agent immobilier Moritz», nous sommes, dès les premiers mots, «agressés sans ménagement» par un narrateur véhément, qui ne nous lâchera pas avant de nous avoir dit tout ce qu'il a sur le coeur. Dès la première phrase, tout est joué : ou bien nous lâchons prise, ou bien nous reprenons notre élan et nous ne pouvons plus nous arrêter avant la fin. Tout, alors, s'éclaire, très vite : nous saurons tout sur Moritz et sa famille, sur les Suisses, nous saurons tout sur le narrateur et nous en saurons encore bien plus sur notre compte. Car plus il accumule à plaisir les détails sur son mal, plus sa voix furieuse devient universelle.

[Cette critique dévoile la fin du roman ; vous en êtes averti !]

Dans les dernières pages d'Ulysse de James Joyce, Molly Bloom y va d'un monologue avec un « Oui » appuyé, un oui à la vie (pour résumer très grossièrement, parce qu'en fait c'est un oui tout court, un oui à tout et un oui à rien). En voici un extrait en anglais, parce que je considère que Joyce est difficile à traduire et sa prose « dans le texte » démontre bien toute la puissance de sa pensée. C'est seulement un petit extrait sur les centaines de pages du roman (que je vous conseille en anglais bien sûr). Alors, pour vous mettre l'eau à la bouche, voici les dernières lignes d'Ulysse :

« mouth and it was leapyear like now yes 16 years ago my God after that long kiss I near lost my breath yes he said I was a flower of the mountain yes so we are flowers all a womans body yes that was one true thing he said in his life and the sun shines for you today yes that was why I liked him because I saw he understood or felt what a woman is and I knew I could always get round him and I gave him all the pleasure I could leading him on till he asked me to say yes and I wouldnt answer first only looked out over the sea and the sky I was thinking of so many things he didnt know of Mulvey and Mr Stanhope and Hester and father and old captain Groves and the sailors playing all birds fly and I say stoop and washing up dishes they called it on the pier and the sentry in front of the governors house with the thing round his white helmet poor devil half roasted and the Spanish girls laughing in their shawls and their tall combs and the auctions in the morning the Greeks and the jews and the Arabs and the devil knows who else from all the ends of Europe and Duke street and the fowl market all clucking outside Larby Sharons and the poor donkeys slipping half asleep and the vague fellows in the cloaks asleep in the shade on the steps and the big wheels of the carts of the bulls and the old castle thousands of years old yes and those handsome Moors all in white and turbans like kings asking you to sit down in their little bit of a shop and Ronda with the old windows of the posadas 2 glancing eyes a lattice hid for her lover to kiss the iron and the wineshops half open at night and the castanets and the night we missed the boat at Algeciras the watchman going about serene with his lamp and O that awful deepdown torrent O and the sea the sea crimson sometimes like fire and the glorious sunsets and the figtrees in the Alameda gardens yes and all the queer little streets and the pink and blue and yellow houses and the rosegardens and the jessamine and geraniums and cactuses and Gibraltar as a girl where I was a Flower of the mountain yes when I put the rose in my hair like the Andalusian girls used or shall I wear a red yes and how he kissed me under the Moorish wall and I thought well as well him as another and then I asked him with my eyes to ask again yes and then he asked me would I yes to say yes my mountain flower and first I put my arms around him yes and drew him down to me so he could feel my breasts all perfume yes and his heart was going like mad and yes I said yes I will Yes. »

Le « Oui » de Thomas Bernhard est un peu à l'opposé de celui de Joyce. Il est féminin, comme celui de Joyce, en se servant de la Persane comme personnage, mais il est sur la possibilité du suicide. C'est un « oui » au suicide et ainsi, un « non » à la vie. Voici la fin du roman : « En sortant de chez Moritz, j'ai vu en bas, dans son vestibule, à côté du paletot d'hiver gris souris de Moritz, le manteau en peau de mouton de la Persane, accroché au portemanteau. Les autorités lui avaient remis le manteau. Et son sac à main par-dessus le marché. Deux jours plus tard, comme j'allais revoir la maison complètement abandonnée, pas encore à moitié terminée et déjà délabrée au milieu du pré humide, il m'est revenu à l'esprit que j'avais dit à la Persane, au cours d'une de nos promenades dans la forêt de mélèzes, que, de nos jours, tant de jeunes se suicident, et que la société dans laquelle ces jeunes sont forcés de vivre ne comprend absolument pas pourquoi, et il m'est revenu aussi que, sans transition, et avec toute la brutalité dont j'étais capable, j'avais demandé à la Persane si elle-même se tuerait un jour. Sur quoi elle s'était contentée de rire et elle avait dit Oui. » Comme Joyce, Bernhard termine son roman avec un « oui ». Un peu avant cela nous apprenons que la Persane l'a effectivement fait. Que les rares « Oui » que nous rencontrerons dans le roman aboutiront à ce « oui » ultime, celui du suicide. Avec le roman de Joyce et celui de Bernhard, nous avons le oui du suicide et le oui de la vie, les deux faces d'une même pièce (si l'on prend l'ensemble du monologue de Molly et pas seulement le paragraphe présenté).

Mais revenons plutôt au début du récit. La prose est quelque peu confuse, Bernhard y allant de grandes envolées, en une seule phrase, les sauts de paragraphes étant inexistants. Il n'y a pas d'arrêts, pas de points, ou très peu, pas de début, pas de fin. On est dans la tête du narrateur, où il nous parle de son ami Moritz: « [...] depuis des semaines, je n'avais plus eu d'autres ressources que moi seul, c'est-à-dire ma tête à moi et mon corps à moi, et que j'avais passé dans la plus intense concentration à propos de tout un temps beaucoup trop long pour qu'il ne m'ait pas usé les nerfs, on aurait dit que, cet après-midi-là, résolu à tout ce dont j'espérais le salut, j'avais enfin surgi hors de ma maison humide et froide et sombre, à travers la forêt étouffante et serrée, et m'étais précipité sur Moritz, à la fois victime et sauveteur, bien décidé - je me l'étais promis pendant le trajet jusque chez lui - à ne plus le lâcher sans l'avoir accablé de mes révélations et de mes griefs à vrai dire assez déplacés, ni avant d'avoir atteint un degré tolérable de soulagement, et donc, avant de lui en avoir découvert et dévoilé le plus possible sur mon existence, que je lui avais soigneusement dissimulée pendant toutes ces années. » Il est dans un état mental instable: « [...] les Suisses, les premiers êtres - mis à part Moritz - avec qui j'ai lié conversation depuis des mois, et avec eux était entré, littéralement, le soulagement, cette relaxation de mon état affectif et mental que j'attendais, que j'espérais si ardemment, même si, cet après-midi-là, j'avais d'abord cherché à la provoquer par tous les moyens, à l'amener par mes révélations effrénées et par les humiliations et auto-accusations éhontées vis-à-vis de Moritz qu'entraînaient inévitablement ces révélations ». Il en vient à parler de la Persane, et le narrateur l'a choisie pour faire des promenades dans la forêt de mélèzes: « [...] j'avais tout à coup pour moi seul, en la compagne du Suisse, une Persane native de Chiraz, comme je n'avais pas tardé à l'apprendre, un être qui me régénérait de fond en comble, et donc un partenaire de marche, de pensée, et donc de conversation et d'échanges philosophiques, qui me régénérait de fond en comble, et comme je n'en avais plus eu depuis des années et comme je n'aurais jamais imaginé qu'une femme puisse l'être pour moi.» (Les répétions ne sont pas de mon erreur mais c'est plutôt le style de Bernhard et cela fonctionne à merveille une fois bien rentré de le roman). Le fait de trouver une personne avec qui parler, et qui lui ressemble sur certains points, transformera le narrateur : « [...] depuis longtemps je ne pouvais plus espérer trouver un être avec qui je pourrais avoir une conversation sans restriction, et donc intensifier à son contact mon aptitude à converser, ce qui veut dire mon aptitude à penser, et, au cours des années que je venais de passer retiré dans ma maison, me concentrant uniquement sur mon travail - mener à bien mes études dans le domaine des sciences de la nature (sur les anticorps) - j'avais pratiquement perdu tout contact avec ceux qui m'avaient autrefois permis des confrontations, disons des confrontations intellectuelles, au cours de conversations et de discussions [...] ». Le narrateur a vécu l'isolement le plus complet dans les dernières années et ces discussions réveilleront en lui une pensée philosophique qu'il avait perdue. Et comme il le dit si bien : « les êtres voués à l'esprit finissent dans la privation de contacts »...

Chez la plupart des écrivains nihilistes, comme c'est le cas avec Bernhard , le suicide n'est pas un sujet tabou, à éviter. Le narrateur et l'écrivain Bernhard sont deux entités différentes parce que très éloignés mais ils s'imbriquent quand même ensemble lorsqu'on connaît la vie de Bernhard, les références aux philosophes et aux musiciens étant les mêmes. On voit qu'avec sa question à la Persane, le narrateur considère le suicide comme une solution parmi tant d'autres, alors qu'avec les gens pour qui la spiritualité est importante, et surtout avec les religieux (et les religions), le suicide est souvent un chemin à proscrire, très peu évoqué. Avec les nihilistes comme Bernhard (et le narrateur qui a Schopenhauer comme maître à penser), le suicide, ou plutôt « l'idée » du suicide, agit comme remède d'une certaine façon en enlevant le poids sur les épaules. La différence entre Bernhard, le narrateur et différents penseurs du nihilisme, d'avec la Persane, c'est qu'elle est passée à l'acte, ce qui confirme une des thèses de Nancy Huston dans « Professeurs de désespoir » qui dit que les femmes vivent différemment (et souvent avec plus de violence) le nihilisme que les hommes.

Ce livre s'inscrit dans une suite d'une dizaine de récits, plusieurs qui sont autobiographiques, composés entre 1971 et 1982, et dont la collection « Quarto » de Gallimard en a fait un recueil. Ici, l'aspect autobiographique est tellement subtil que l'on peut à peine parler d'un récit. L'ombre du grand-père de Bernhard parcourt ces récits avec son anarchisme, qui était, selon Bernhard, d'un absolu total. À la lecture de ces livres, nous pouvons constater que le nihilisme de Bernhard puise donc ses racines dans l'anarchisme de son grand-père. Regroupés, ils forment un tout intéressant mais pris séparément, ils n'arrivent pas au même niveau d'excellence que ses grands romans comme « Le naufragé ». En terminant, il m'est important de dire que cette relecture de « Oui » de Thomas Bernhard fût passionnante. Quand je relis un auteur comme Kundera, je suis souvent déçu, mais avec Bernhard c'est tout le contraire. J'y découvre de nouvelles choses à chaque fois, je saisis davantage la profondeur de ses livres. C'est peut-être la différence entre un bon écrivain et un génie...

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