"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mercredi 8 octobre 2014

Némésis, Philip Roth


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Pendant l'été 1944, à Newark, Bucky Cantor, un jeune homme de vingt-trois ans, anime un terrain de jeu. Lanceur de javelot, haltérophile, il a honte de ne pas prendre part à la guerre en raison de sa mauvaise vue. Mais voici qu'une épidémie de polio provoque des ravages parmi les enfants qui jouent sur le terrain. Elle lui offre l'occasion d'éprouver son sens du devoir alors que l'incompréhension, la panique et la colère grandissent dans la petite communauté. Philip Roth décrit, avec tendresse mais aussi un cruel réalisme, nos réactions face aux tragédies, le jeu des circonstances sur nos vies.

Difficile d'arriver avec une critique de ce roman à cette date, parce qu'il est relativement récent et les autres blogueurs ont tous dit leurs mots avant moi. Ce livre est définitivement le dernier de l'auteur même s'il est encore vivant (81 ans quand même) parce que celui-ci a juré, en quelque sorte, de ne plus écrire. Il a dit qu'il n'avait plus rien à écrire et que son œuvre était bien assez complète. Il a dit qu'il a donné sa vie à la littérature. Il reprend les mots du boxeur Jos Louis: "J'ai fait du mieux que j'ai pu avec ce que j'avais." C'est la critique la plus juste de cet écrivain et elle est formulée par nul autre que lui-même. Philip Roth, selon moi, n'est pas le plus talentueux mais on sent le grand travail, le grand effort qu'il a mis pour nous produire une œuvre extraordinaire. C'est un lieu commun de l'affirmer, mais les romans de fin de carrière comme celui-ci sont rarement intéressants, rarement originaux. C'est un roman du crépuscule, et après avoir écrit "La bête qui meurt", le génie de Philip Roth a presque disparu. Mais même un Philip Roth moyen est au-dessus des romans publiés de nos jours. Et "Némésis" est le meilleur des romans du crépuscule de Roth. Ainsi, après avoir enchaîné quelques romans plus courts comme "Némésis", il prendra sa retraite.

Alors, ce livre de quelque 250 pages nous offre une narration proche des grands romans de Philip Roth où l'auteur écrit une biographie fictive, généralement celle d'un homme blanc américain avec un "moi" souvent déficient dans un environnement en déclin. Par la biographie fictive d'un personnage, donc par l'intime, Roth explique le général, l'Amérique. Il disait lors d'une entrevue qu'il aime "frotter" deux sujets ensemble pour en faire des étincelles. De plus, les récits de cet écrivain sont souvent sombres et avec "Némésis" il se dépasse sur ce point. Cette histoire est celle d'un homme qui a un talent athlétique, devenu professeur et animateur de terrain de jeu (1er sujet) mais qui sera confronté à une épidémie (2e sujet). Et le roman évoluera dans un environnement fictif (cette épidémie n'a pas eu lieu) alors qu'avec cet écrivain ce n'est pas toujours le cas (il se rapproche en ce sens du "Complot contre l'Amérique", lequel évoluait sous la présidence fictive de Charles Lindbergh). Pour "Némésis", le sujet est donné dès la première ligne : "Le premier cas de polio, cet été-là, se déclara début juin, tout de suite après Mémorial Day, dans un cartier italien pauvre à l'autre bout de la ville." Roth décrit les symptômes de la polio: "[...] tels que mal de tête, mal de gorge, nausées, torticolis, douleurs articulaires, ou fièvre." Dès les premières pages, et pour le reste du roman, l'inquiétude gronde, même si les médecins se montrent rassurants: "L'inquiétude concernant les conséquences dramatiques d'une attaque de polio sévère était renforcée par le fait qu'il n'existait aucun remède pour traiter la maladie ni aucun vaccin pour vous immuniser contre elle." On ressentira cette atmosphère étouffante tout au long du roman, ce qui en fait certainement l'un des plus sombres de Philip Roth. Et pour contrer l'épidémie et la peur qu'elle entraîne, Bucky Cantor agit comme la force de résistance aux yeux des parents: "[...] plongeant une dernière fois son regard dans leurs yeux inquiets, eux qui étaient là à le supplier comme s'il était quelque chose de bien plus puissant qu'un jeune directeur de terrain de jeu de vingt-trois ans."

La narration est au "je" et le narrateur est un ancien élève de Bucky Cantor, donc du personnage principal. Ce procédé est fréquemment utilisé par Philip Roth notamment dans le cycle de Nathan Zuckerman ("Pastorale américaine", "La tache" et "J'ai épousé un communiste" entre autres). Le narrateur devient un personnage très secondaire d'une histoire qu'il connaît parfaitement parce qu'il y a participé. Mais aussi, on s'imagine facilement que Bucky Cantor lui a raconté en détail certains éléments qu'il n'aurait pu savoir (ce qui sera confirmé par la suite). Donc, le personnage principal est bien Bucky Cantor, décrit de cette façon par le narrateur (et élève de Bucky): "Cet été-là, il avait vingt-trois ans ; il avait fait ses études à South Side, l'école secondaire de Newark, multiraciale et multiconfessionnelle, et à l'institut d'éducation physique et d'hygiène de Panzer, à East Orange. Il faisait un peu moins de un mètre soixante, et même s'il était un excellent gymnaste et très fort en sports de compétition, sa taille combinée avec sa mauvaise vue, l'avait empêché de jouer au football, au base-ball ou au basket-ball au niveau inter-universitaire, et avait limité ses activités sportives de compétition au lancer du javelot et à l'haltérophilie." Selon le narrateur "il était l'incarnation de la fermeté inébranlable". Ensuite, il nous dit que "Son but était d'enseigner l'éducation physique à Weequahic, le collège qui s'était ouvert à côté de Chancellor" et qu'il était "Un garçon qui avait perdu sa mère à la naissance et son père pour cause de prison, un garçon dont les parents ne jouaient aucun rôle dans ses premiers souvenirs, n'aurait pas pu hériter de meilleurs parents de substitution pour lui permettre de devenir fort à tout point de vue". Dans la première moitié du roman ce sont les Italiens qui servent de boucs émissaires pour avoir transmis la polio aux Juifs: "Étant donné que, jusque-là, c'était dans leur quartier qu'il y avait eu le plus grand nombre de cas de polio de Newark, et qu'il n'y en avait eu aucun dans le nôtre, on crut que, comme ils l'avaient promis, les Italiens avaient traversé la ville cet après-midi-là dans l'intention de transmettre la polio aux Juifs, et qu'ils avaient réussi." L'allégorie sur la seconde guerre mondiale est forte mais aussi celle sur la peur : "L'important c'est de ne pas transmettre aux enfants le virus de la peur." Le bouquin a quelques points en commun avec "La peste" de Camus. En plus de l'allégorie sur la guerre, nous sommes avec ce roman en pleine guerre mondiale, du côté de l'Amérique: "Mais après l'incident avec les Italiens, il devint un véritable héros, un grand frère protecteur, idolâtré, en particulier auprès de ceux d'entre nous dont les grands frères étaient à la guerre."

Je crois que Philip Roth est l'auteur de notre époque qui se rapproche le plus du roman polyphonique. Ce type de roman est décrit de cette façon par Bakhtine pour expliquer les romans de Dostoïevski: "Dostoïevski est le créateur du roman polyphonique. Il a élaboré un genre romanesque fondamentalement nouveau. (…) On voit apparaître, dans ses œuvres des héros dont la voix est, dans sa structure, identique à celle que nous trouvons normalement chez les auteurs. Le mot  du héros sur lui-même et sur le monde est aussi valable et entièrement signifiant que l'est généralement le mot de l'auteur ; il n'est pas aliéné par l'image objectivée du héros, comme formant l'une de ses caractéristiques, mais ne sert pas non plus de porte-voix à la philosophie de l'auteur. Il possède une indépendance exceptionnelle dans la structure de l'œuvre, résonne en quelque sorte à côté du mot de l'auteur, se combinant avec lui, ainsi qu'avec les voix tout aussi indépendantes et signifiantes des autres personnages, sur un mode tout à fait original." Dostoïevski est le maître du roman polyphonique qui n'a jamais été égalé, mais on pourrait selon moi placer Philip Roth dans cette catégorie. Et pour terminer, je dirai que "Némésis" est le roman de la fatalité, de la culpabilité qui clôt à merveille une œuvre remarquable d'un des plus grands génies de notre époque. Bravo !

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