"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mercredi 3 septembre 2014

Les armes secrètes, Julio Cortázar


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: C'est drôle, les gens croient que faire un lit, c'est toujours faire un lit; que donner la main, c'est toujours donner la main; qu'ouvrir une boite de sardines, c'est ouvrir indéfiniment la même boite de sardines. "Tout est exceptionnel"(...)"Hier il pleuvait, aujourd'hui il fait soleil; hier j'étais triste, aujourd'hui M. vient. La seule chose qui ne change pas, c'est que je n'arriverai jamais à donner à ce lit un aspect présentable." En cinq nouvelles, Julio Cortázar révèle la face démesurée, sublime ou horripilante du quotidien. De l'inoubliable portrait d'un musicien de jazz dans "L'homme à l'affût" aux fils de la vierge qui inspira le film "Blow-up" d'Antonioni, il mêle avec brio le rêve à l'état de veille. Ce recueil fait partie des œuvres majeures de la littérature latino-américaine.

(Cette chronique est en lien avec seulement l'avant-dernière nouvelle du recueil : "L'homme à l'affût". C'est la meilleure selon moi mais le reste est bien également. Alors, pour les autres nouvelles, je vous laisse les découvrir !)

"Johnny est dans la pire misère, la fenêtre donne sur une cour presque noire et, à une heure de l'après-midi, il faut allumer si on veut lire le journal ou voir à qui on parle." Johnny est mal en point. Il vit maintenant dans un hôtel miteux avec Dédée. Le narrateur de cette nouvelle s'appelle Bruno, un critique de jazz qui a déjà écrit une biographie sur Johnny. Cette nouvelle sert en quelque sorte de prolongement à cette biographie, qui elle, nous restera inconnue, bien sûr ! Bruno est aussi leur ami. Il se rend les voir dans leur chambre: "Ce qui me gênait le plus, je crois, c'était l'ampoule qui pendait du plafond comme un œil arraché au bout d'un fil noir de chiures de mouches." On peut voir assez rapidement que le style de Cortázar est superbe avec ce genre de métaphores qui parcourent tout le recueil. En voici une autre, tout de suite après la précédente citation où le narrateur continue à décrire sa rencontre avec l'artiste: "Johnny suivait mes mots et mes gestes avec une grande attention distraite, comme un chat qui vous regarde fixement mais qui pense visiblement à autre chose, qui est autre chose." En plus de la misère qui leur tombe dessus, Johnny vient de perdre son saxophone, lui qui jouait du jazz: "[...] personne ne se risque plus à prêter un instrument à Johnny : ou il le perd, ou bien il l'esquinte en moins de deux." Selon Bruno, Johnny est le plus grand: "Mais de tous il jouait comme seul un dieu pourrait jouer du saxo-alto, [...]". Bruno poursuit en le décrivant ainsi: "J'ai connu peu d'hommes aussi hantés que lui par tout ce qui touche au temps." Johnny est vu comme l'exception. Nous en connaissons tous des exceptions et c'est d'eux qu'on se rappelle. Ensuite, la nouvelle glisse un peu. Ce musicien avait un comportement bizarre. Il avait déjà dit à Miles Davis que ce qu'il jouait sur scène, il l'avait déjà joué "demain". Comment pouvons-nous avoir déjà joué quelque chose qu'on jouera demain ? Le narrateur se pose la même question que nous, mais comme lui, nous n'aurons pas vraiment de réponses. Par la force des choses, de la profondeur des questionnements du musicien, qui échapperait à la compréhension du commun des mortels, Johnny nous apparaît comme un philosophe mystique. Il explique que la musique le faisait "sortir du temps", concept traité entre autres par les philosophes Schelling, Schopenhauer et Nietzsche, qui placent tous les trois la musique par-dessus tout.

Voyez ce que pensaient réellement Schopenhauer et Nietzsche de la musique, avec ces citations :

Schopenhauer: "La ferveur indicible qui anime toute musique et fait défiler devant nous un paradis si familier et pourtant éternellement lointain, si compréhensible et pourtant inexplicable, tient à ce qu’elle reproduit toutes les émotions qui agitent notre être le plus intime, mais dépouillée de toute réalité et des souffrances qui s’y rattachent."

Nietzsche: "La vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil."

Quant à Schelling, il plaçait l'art au centre de tout: "L'Art est pour le philosophe la chose suprême : il lui ouvre pour ainsi dire le Saint des Saints, où brûlent en une seule flamme, éternellement et originellement réunis, ce qui est séparé dans la Nature et dans l'Histoire, et ce qui, dans la vie et l'action comme dans la pensée, doit se fuir éternellement... Ce que nous appelons Nature est un poème enfermé dans une merveilleuse écriture secrète. L'énigme pourrait pourtant se dévoiler si nous y reconnaissions l'odyssée de l'esprit qui, sous un leurre magique, se cherchant lui-même, se fuit lui-même."

Bien que la pensée qu'a Johnny sur la musique se rapproche de Schopenhauer, il l'amène plus loin que ces trois philosophes (avec l'aide de la drogue j'en conviens). Cela peut paraître impossible, mais Johnny amène la musique dans un autre temps, un autre espace. Son enfance difficile peut expliquer cela, de même, comme je le disais, que les drogues. Johnny est capable de passer au-delà de la réalité. C'est un cas clinique pour le réel, pour la réalité, mais la nouvelle nous amène à nous questionner sur ces deux concepts "subjectifs". Et au-delà de l'art, de la musique, cette nouvelle traite fondamentalement d'un autre espace-temps, que seuls quelques génies peuvent entrevoir. Les références subtiles à Borges ne sont pas loin, mais je dirais que Cortázar est original, qu'il a trouvé sa voie (et sa voix) en tant qu'écrivain. On ressent cette espèce "d'étrangeté" si importante en littérature (et dont je parle souvent sur le blogue). L'originalité des nouvelles rend difficile les comparaisons, ce qui rajoute à la qualité de l'ensemble. Mes auteurs préférés dans la nouvelle sont: Tolstoï, Kafka, Bolaño, Tchekhov, Munro et surtout le maître, Borges ! Quant à Cortázar, il vient d'intégrer cette liste de grands noms.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire