"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


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"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mardi 4 mars 2014

Michael Kohlhaas, Heinrich von Kleist


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: En 1808, sous le choc de l’équipée napoléonienne qui, en traversant l’Europe, défait le Saint Empire romain germanique, Kleist (1777-1811), jeune dramaturge allemand, publie l’un de ses plus beaux romans courts. Michael Kohlhaas est l’histoire d’un honnête homme, maquignon victime d’un préjudice que lui a fait subir un hobereau. Ne parvenant pas à faire reconnaître le bien-fondé de sa plainte par les recours judiciaires habituels, il décide de se faire justice tout seul… Kohlhaas sera condamné à mort sans aucune circonstance atténuante. Roman politique qui se déroule à l’époque de la Réforme, il met à nu l’implacable engrenage qui va broyer l’existence de Kohlhaas. C’était l’un des livres préférés de Franz Kafka.

Ce très court roman qu'est "Michael Kohlhaas" se déroule au 16e siècle et l'on apprend dès le début qu'il est un marchand de chevaux, "un des hommes les plus intègres et en même temps l'un des plus redoutables de son époque. Jusqu'à sa trentième année, cet homme extraordinaire aurait pu passer pour le modèle du bon citoyen." Mais c'est surtout le passage suivant qui annonce la suite de l'action, l'histoire de cet homme vertueux, pris dans les tourments d'un "événement" marquant, un de ceux où l'on se révèle et qui fait prendre un tournant à notre vie: "En un mot, le monde aurait béni sa mémoire sans les circonstances qui l'amenèrent à pousser à l'excès une seule vertu, le sentiment de la justice, et en firent un brigand et un meurtrier." Et ces circonstances sont: l'injustice commise par un concierge à l'endroit de Kohlhaas en lien avec ses chevaux qui ont été maltraités, usées, et cela par ce concierge. Il fut victime de brigandage. Ensuite, Kholhaas obtient la caution morale de sa femme pour appeler à la justice publique, n'y parvint pas, décide de se faire justice lui-même. Ayant des amis bien placés, Kohlhaas pensait naïvement qu'il irait devant les tribunaux et obtiendrait justice. Avant de faire sa propre justice, sa femme décède. Michael Kohlhaas ira se battre, pas juste pour lui-même, et préparera une révolution...

Le style d'écriture est dépouillé, il va droit au but, il est très moderne pour un classique, mais il pige aussi un peu dans le grand lyrisme de son époque. Von Kleist est un digne représentant du romantisme et l'on ne voit pas l'âge de ce texte malgré quelques mots qu'on n'utilise plus. La prose est fluide, le verbe puissant. Le roman offre de bonnes pistes de réflexion sur la justice, sur les bienfaits ou les malheurs de se faire justice soi-même. Habituellement, cette justice est prônée par les libertariens (la droite) mais ici, on est plutôt dans la révolution libertaire de gauche. La troisième voie, celle la plus commune, est un système de justice appliqué pour et par l'État, et c'est ce combat que mènera notre héros. Nous apprendrons en postface que cette novella de von Kleist est tirée d'une histoire vraie. Le personnage est extrémiste dans la vertu, et cela le fera balancer dans l'autre extrême, celui de criminel tout en ayant une noble cause comme moteur principal. Le roman prouve d'une certaine façon qu'on ne peut pas toujours se sortir d'une situation extrême et ainsi, que l'extérieur est plus fort que l'intérieur. Certains psychologues, sociologues et surtout philosophes affirment que notre vie dépend d'un ou quelques "événements" et que notre conscience, notre entourage, se transforme par cet "événement". Il peut être de nature personnelle ou sociale et "Michael Kohlhaas" combinera un peu des deux. En fait, von Kleist devient par la force des choses un précurseur de cette théorie.

Von Kleist est le moins connu des classiques. La plupart des écrivains cessent d'être publiés tôt après leur mort, et même, dans certains cas, de leur vivant. C'est très rare qu'un auteur parvienne à traverser les siècles, comme Heinrich von Kleist, et c'est pour cette raison que ceux qu'on désigne sous le nom de "classiques" sont des noms qui reviennent continuellement étant donné leur petit nombre : je pense à Cervantès, Goethe, Hugo, Zola, Balzac, Dostoïevski, Tolstoï, Gogol, Pouchkine, Flaubert, Stendhal, Melville, James et quelques autres (pour ceux qui ont abordé la prose). Les classiques ne se contentaient généralement pas du seul roman, comme forme, et la plupart écrivaient aussi de la poésie et du théâtre. Même Dostoïevski, un des seuls reconnus uniquement pour ses romans, avait écrit des ébauches de théâtre. Et pour von Kleist, il est surtout reconnu pour son théâtre. Par contre, il ne rencontra pas le succès de son vivant et se suicida tôt dans sa vie.

Pour terminer, je dois dire que j'ai aimé la tension qui augmente à chaque page, la révolte qui gronde, l'héroïsme qui éclate. On assiste au début du romantisme révolutionnaire. Aussi, je ne suis pas surpris que Kafka ait adoré ce roman parce qu'on voit les fils de la bureaucratie, des tribunaux qui contrôlent le système et qui aliènent l'individu et le force à agir (Kohlhaas) ou à perdre l'esprit et lâcher prise (K.).

3 commentaires:

  1. J'avais aimé moi aussi, et tu as raison, c'est un texte qui n'a pas vieilli, qui semble intemporel. L'absurdité de la bureaucratie y est en effet bien dépeinte, mais j'ai aussi apprécié la description de l'évolution du personnage, individu paisible et intègre qui se transforme en une sorte de bête enragée..
    J'ai été surprise d'apprendre que l'adaptation cinématographique était française.

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  2. C'est vrai que le personnage se transforme et cela est une force du roman. Je vais aller relire ta chronique, en espérant que je n'ai pas trop plagié (sans m'en rendre compte). ;))

    À bientôt

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    1. N'aies crainte.... au pire, si ta critique avait eu des similitudes avec la mienne, j'en aurais simplement déduit que nous avions tiré de cette lecture le même ressenti. Mais ton billet est bien plus développé que le mien !

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