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mercredi 2 octobre 2013

L'Adolescent, Dostoïevski



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Des cinq grands romans de Dostoïevski, L'Adolescent est l'avant-dernier, et aussi le moins connu. Il a pourtant un magnifique sujet, un foisonnement de thèmes, une technique romanesque solide. Le sujet: le passage à l'âge adulte d'un jeune homme ambitieux, malheureux, avide et le conflit entre père et fils. Les thèmes: l'enfant sans bonheur, l'homme fort, l'argent, l'Occident, l'avenir de la Russie, le socialisme, la société future, le mouvement révolutionnaire, et même, sous la forme du père adoptif du héros, le saint des temps modernes: la foi remporte une victoire sur les désordres de la pensée. On reconnaît là tout l'univers de Dostoïevski. La technique est celle du roman d'aventures, du roman policier d'Alexandre Dumas ou d'Eugène Sue. L'Adolescent devrait donc connaître une résurrection, et retrouver sa place parmi les plus grands.

Probablement le livre de Dostoïevski le plus méconnu, le plus difficile à trouver (je me rappelle l'avoir déjà cherché en ebook sans succès), presque jamais cité par les grands critiques, et malgré mon grand intérêt pour cet immense auteur, j'en ai entendu parler que tout récemment. Qu'est-ce qui explique cela ? Peut-être son côté anti-roman initiatique, anti-roman d'apprentissage qui ne plaît pas à tous. Et aussi, il faut dire que l'on est loin du roman de la totalité que représentaient "Les frères Karamazov". De plus, le côté sombre, obscur et déplaisant du personnage principal en rebutera plusieurs. Pourtant, on retrouve l'exubérance littéraire de Dostoïevski dans ce roman. Un jeune homme de 21 ans écrit ses mémoires. Dès les premières pages, il semble drôle, intelligent, de caractère bouillant, un peu comme l'était Dostoïevski. Et je dois dire aussi, pour faire une comparaison avec un auteur contemporain, que la forme se rapproche des romans de Philip Roth, un grand amateur de Dostoïevski qui a certainement puisé dans les idées du maître. Le style exubérant côtoie l'(auto)biographie mais complètement fictionnelle. Roth l'a utilisé presque toute sa carrière alors qu'avec Dostoïevski c'est plus rare. Si l'on combine cette forme de l'autobiographie romancée à la fluidité légendaire de la prose et de la narration de Dostoïevski, on peut dire que le roman est d'une actualité certaine (du point de vue de la forme).

Plusieurs passages rappellent "Les Carnets du sous-sol", un chef-d'oeuvre de cet écrivain russe. Alors que le personnage du souterrain crachait son pessimiste, celui de "L'Adolescent" prend ce pessimiste et veut en faire quelque chose de grandiose aux yeux de la société. Le début est consacré à son enfance et même avant cela, parce qu'il remonte à ses ancêtres. Ensuite on découvre le noyau et le moteur de l'histoire, l'"idée" du narrateur. Et cette idée consiste à devenir aussi riche que Rothschild. L'auteur s'éloigne souvent du sujet, mais pas vraiment sous forme de digressions mais plutôt en racontant des sous histoires qui touchent les personnages secondaires du roman. Alors que "Les frères Karamazov" préfiguraient le complexe d'Œdipe de Freud, ici c'est la volonté de puissance de Nietzsche qui est traitée sous forme romanesque. Aussi, on en vient par découvrir une mélancolie qui se cache derrière le flux de pensées et le verbiage du narrateur. Et cette mélancolie se transforme rapidement en tristesse profonde, objectivée par le héros. Dostoïevski utilise, encore une fois, la technique de "l'attente" en commençant par raconter un fragment d'une histoire dans l'histoire, pour dire ensuite : "nous y reviendrons". Il écrit des romans très littéraires mais ce qui se cache derrière tout cela c'est le genre du thriller (Philip Roth utilise aussi ce procédé, particulièrement pour "La tache"). Ce procédé brille encore plus dans "Crime et châtiment". Il est le maître de cette technique et je dirais même le maître de la littérature générale aussi. Par contre, des écrivains et théoriciens littéraires comme Nabokov lui reprochent de reprendre trop d'éléments de la littérature du genre policier, et même des faits divers des journaux de son époque.

En terminant, disons simplement que "L'Adolescent" est un très bon roman mais peut-être un peu en dessous du réel talent de cet écrivain. C'est un roman difficile à lire si l'on compare aux romans contemporains (bien qu'il ait une structure assez contemporaine comme je l'explique plus haut). On donne généralement le qualificatif de "faible" pour "Résurrection" de Tolstoï en faisant valoir qu'il est un roman du crépuscule, de fin de vie, où l'auteur avait perdu son talent. On pourrait être tenté de faire de même avec "L'Adolescent" de Dostoïevski, même s'il écrivit "Les frères Kamarazov" après celui-ci. Mais pour ma part, je dirais plutôt qu'il est sous-estimé bien qu'il soit son mal-aimé, comme "Résurrection" de Tolstoï.

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