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dimanche 12 juin 2016

Le tour d'écrou, Henry James


Ma note: 8/10

 Voici la présentation de l'éditeur : Le huis clos d’une vieille demeure dans la campagne anglaise. Les lumières et les ombres d’un été basculant vers l’automne. Dans le parc, quatre silhouettes – l’intendante de la maison, deux enfants nimbés de toute la grâce de l’innocence, l’institutrice à qui les a confiés un tuteur désinvolte et lointain. Quatre... ou six ? Que sont Quint et Miss Jessel ? Les fantômes de serviteurs dépravés qui veulent attirer dans leurs rets les chérubins envoûtés ? Ou les fantasmes d’une jeune fille aux rêveries nourries de romanesque désuet ? De la littérature, Borgès disait que c’est « un jardin aux sentiers qui bifurquent ». Le Tour d’écrou n’en a pas fini d’égarer ses lecteurs.

 Dans son livre Genius, Harold Bloom disait de Henry James:

 « Henry James is the most eminent writer of prose fiction that the United States has brought forth. He has only few peers in his nation's literature : Whitman and Dickinson among the poets, and Ralph Waldo Emerson among the prophets. Hawthorne and Faulkner are the only artists of romance who approach his eminence, but his subtle achievement is more nuanced and more universal than theirs. If I had to answer the desert island question with only one American author, I would have to take Whitman because he is richer. Henry James has an almost Dantesque complexity in his vast temple of language, but he lacks Whitman's pathos and dramatic urgency. And while he seems more challenging than Whitman, he is not ; Whitman is the more difficult and finnaly more demanding writer. »

 Henry James est pour moi l'auteur moderniste qui se rapproche le plus des classiques du XIXe siècle : Portrait de femme et Les ailes de la colombe reprennent (de mon point de vue) la vision littéraire d'une Jane Austen, entre autres. Ce sont de longs romans, des romans fleuves, qui permettent de voir une femme évoluer dans un monde fait pour les hommes, un monde archi-conservateur, et qui, au final, devient l'héroïne d'un monde sans dieu, donc un monde où l'on ne voit presque pas la main de l'écrivain (même si l'on sent quand même une grande sympathie de James pour ses personnages "femmes"). De plus, la forme des romans de James est souvent la même que les romans du XIXe siècle (contrairement à un Knut Hamsun, à un James Joyce, à une Virginia Woolf). Il alterne entre la narration standard et les très longs dialogues. Les thèmes de James sont souvent aussi les mêmes que le XIXe siècle, à cette différence près qu'il s'attarde davantage à un personnage en particulier et délaisse donc les grands romans familiaux du XIXième. Rappelons cependant que James a beaucoup écrit au XIXe siècle et seule son oeuvre tardive est considérée comme moderniste.

  Le tour d'écrou est bien différent de tout cela. Le genre est celui du fantastique et la forme est à rapprocher, selon moi, beaucoup plus des romans de notre époque (même s'il a été publié en 1898). C'est une histoire de fantôme appréciée par la critique de partout. Elle fait 200 pages. Le premier narrateur nous fait découvrir l'histoire qui était racontée par un autre personnage, Douglas (donc celui-ci est le deuxième narrateur), qui lit un texte de la gouvernante de sa soeur, décédée depuis. Et ce texte est l'histoire de Flora et Miles, deux orphelins qui se comportent étrangement. La gouvernante, la soeur de Douglas, verra deux fantômes qui tournent autour des enfants : Quint, le serviteur, et la précédente gouvernante, Jessel. Donc, une des particularités de ce roman, est que le point de vue qui arrive jusqu'à nous est celui de la troisième narratrice, la soeur de Douglas qui n'est pas nommée. Disons aussi que le texte fût publié à l'origine en feuilleton, ce qui ajoute généralement un effet de suspense parce que les écrivains voulaient accrocher le lecteur, ce qui est quasiment disparu de nos jours. 

Donc, après quelques pages d'introduction, c'est la troisième narratrice qui raconte l'histoire :

 « Il se retourna vers le feu, donna un coup de pied dans une bûche, la contempla un instant. Puis il nous fit face à nouveau. "Je ne peux pas. Il faut que j'envoie quelqu'un en ville." Il y eut un murmure général et de nombreuses protestations, après quoi, l'air toujours préoccupé, il expliqua : "L'histoire est écrite. Elle est dans un tiroir fermé à clef - elle n'en est pas sortie depuis des années. Je pourrais envoyer un mot à mon valet et y joindre la clef ; il me renverrait le paquet tel qu'il est." C'était pour moi tout spécialement qu'il paraissait faire cette suggestion, il semblait presque me demander de l'aider à ne plus tergiverser. Il avait rompu une épaisseur de glace accumulée durant maints hivers ; il avait eu ses raisons pour ce long silence. Les autres s'irritaient de ce retard, mais c'étaient précisément ses scrupules qui me fascinaient. Je l'adjurai d'écrire par le premier courrier et de convenir avec nous d'une prompte lecture, puis je lui demandai si l'expérience en question avait été la sienne. Sa réponse fut immédiate : "Oh, grâce à Dieu, non !" »

 James est capable de réunir à merveille la profondeur psychologique de ses personnages et les descriptions judicieusement trouvées comme dans l'extrait suivant où il passe de l'un à l'autre en un éclair :

 « Eu égard à mes préoccupations du moment, qu'elle me tournât ainsi le dos ne constitua pas, heureusement, une rebuffade de nature à entraver la croissance de notre mutuelle estime. Et après le retour du jeune Miles à la maison, ma stupéfaction, ma profonde indignation nous lièrent plus étroitement que jamais : il était tellement monstrueux - j'étais désormais prête à l'affirmer - qu'un enfant comme celui que je venais de découvrir pût être sous le coup d'un anathème ! J'arrivais un peu en retard au lieu prévu et, comme il se tenait à la porte de l'auberge où la diligence l'avait déposé, regardant rêveusement autour de lui, j'eus le sentiment de le percevoir dans sa totalité, nimbé de cette même fraîcheur lumineuse, de ce même indéniable parfum de pureté qui avaient pour moi enveloppé, dès le premier moment, sa petite soeur. Il était incroyablement beau ; et Mrs Grose ne s'était pas trompée : sa présence balayait tout sentiment autre qu'une tendresse passionnée. La raison qui me le fit aimer sur-le-champ fut quelque chose de divin que je n'avais jamais trouvé à un tel degré chez un enfant - cet air ineffable de ne rien connaître d'autre du monde que l'amour. On ne pouvait allier une mauvaise réputation à tant de grâce dans l'innocence, et avant même d'être de retour à Bly avec lui, j'étais simplement confondue - pour ne pas dire outragée - par l'insinuation de l'horrible lettre enfermée dans un des tiroirs de ma chambre. »

 Voici maintenant le début du récit de la jeune gouvernante et cette citation peut démontrer l'ampleur de la perfection stylistique de James, ancrée entre deux siècles fabuleux du roman (le XIXe et le XXe) :

 « Je me souviens que tout commença par une succession de hauts et de bas, un jeu de balançoire entre émotions légitimes ou injustifiées. Après l'élan qui m'avait fait, à Londres, accéder à sa requête, j'eus bien deux jours très sombres, à nouveau hérissée que j'étais de doutes, absolument sûre de m'être fourvoyée. Ce fut dans cet état d'esprit que je passai de longues heures à cahoter et bringuebaler dans la diligence qui me conduisait à la halte où je devais trouver une voiture à la maison. Cette commodité, m'avait-on dit, avait été prévue, et de fait, je trouvai, vers la fin de cet après-midi de juin, un coupé spacieux qui m'attendait. En traversant à cette heure, par une belle journée, une campagne dont la douceur estivale semblait un signe d'amicale bienvenue, ma force d'âme me revint et, comme nous tournions dans la grande allée, elle prit un essor qui prouvait la profondeur de son précédent naufrage. Je suppose que j'avais attendu, ou redouté, quelque chose de si lugubre que ce qui m'accueillit fut une bonne surprise. Je me souviens de la très agréable impression que me firent la grande façade claire, avec ses fenêtres ouvertes aux rideaux frais, et les deux servantes regardant au-dehors. Je me souviens de la pelouse, des fleurs éclatantes, du crissement des roues sur le gravier, et des cimes des bouquets d'arbres au-dessus desquelles les corneilles décrivaient des cercles et criaient dans le ciel doré. Le décor avait une majesté sans aucune commune mesure avec ma propre demeure étriquée. Puis, sans tarder, apparut à la porte, tenant par la main une petite fille, une personne fort polie qui me fit une révérence aussi cérémonieuse que si j'avais été la maîtresse de maison ou une visiteuse de marque. »

 Malgré la différence de genre, les descriptions sont typiques de James :

 « Quand elle se présenta à lui, dans une maison de Harley Street dont les dimensions imposantes l'impressionnèrent, cet employeur éventuel se révéla être un gentleman célibataire, dans la fleur de l'âge, un personnage tel qu'il n'en était jamais apparu, sinon en rêve ou dans un roman, à une tremblante et timide jeune fille venue d'un presbytère du Hampshire. Le type en est facile à décrire : il ne disparaît heureusement jamais totalement. Il était joli garçon, plein d'aisance et courtois, simple, enjoué et très affable. Bien évidemment, ses manières de galant homme et son allure la frappèrent, mais ce qui la fascina le plus et lui donna le courage qu'elle montra ensuite, ce fut qu'il présenta toute la chose comme une sorte de faveur qu'elle lui ferait, une dette qu'il contracterait envers elle, un service dont il lui saurait infiniment gré. Elle le supposa riche mais terriblement prodigue. Elle l'auréolait d'une élégance raffinée, d'une grande séduction physique, d'habitudes dispendieuses, de manières exquises avec les femmes. Il avait comme résidence citadine cette grande maison pleine de butins de voyage et de trophées de chasse, mais c'était dans sa résidence campagnarde, une vieille demeure familiale, qu'il voulait qu'elle se rendît immédiatement. »

 Tolstoï disait du "Stephen King" de son époque que ce dernier voulait lui faire peur mais qu'il n'avait pas peur. Cette anecdote-citation de Tolstoï résume parfaitement ce genre du fantastique-horreur. Malgré l'ironie de cette citation et son caractère superficiel, elle montre le ridicule de la littérature de genre. Ici aussi, Henry James veut nous faire peur mais lorsqu'on n'a pas peur, comme moi, l'exercice tombe un peu à plat. Même si l'écriture de James est à mille lieues de tous les écrivains de ce genre, qu'il est de loin supérieur, on ressent quand même un effet raté même si, paradoxalement, il est réussi (dans la logique de ce genre en particulier).

 Mais il n'y a pas seulement de l'horreur (dans le but de faire peur) dans ce texte. Une inquiétante étrangeté s'en dégage, ce qui est beaucoup plus intéressant. En fait, il n'est pas surprenant que Borges ait adoré ce court roman, lui qui semble y avoir puisé une quantité infinie "d'extase métaphysique" que la fiction et l'imaginaire ont apportée, et Borges, l'homme à l'infini talent selon Nabokov, y a vu ce que plus tard il a transposé dans ses nouvelles : la grâce de la "brève" et l'élégance d'un imaginaire sans limite. (En passant, il faut dire que Nabokov détestait James). De plus, étrangement, on retrouve dans ce roman la même prose que dans ses grands classiques comme Portrait de femme et Les ailes de la colombe même si tout le reste est complètement différent. Dans ces romans il n'y a pas de passages purement poétiques (contrairement à Virginia Woolf) mais cette poésie difficile à déceler d'un premier abord est plutôt intégrée dans une prose qui semble un peu banale d'un premier coup d’œil mais qui ne cesse de nous habiter une fois le livre refermé. Le génie et le talent de prosateur de James débordent tellement de partout que ses romans sont en nous à tout jamais. Les meilleurs romans selon moi sont ceux où l'on sort de notre lecture avec la tête remplie de questionnements. On les relit, et de nouveaux questionnements surgissent. On a la tête remplie de questions et non de réponses contrairement à ceux, comme la fiction populaire, les best-sellers, qui offrent des réponses aux lecteurs. Roberto Bolaño disait que les gens lisent des romans qu'ils comprennent. C'est pour cela que les meilleurs ne vendent pas beaucoup et que bien souvent, la courbe qualité / nombre de ventes est négative. Henry James est pour moi de la première catégorie.

 Pour Philip Roth, Henry James est le Marcel Proust des États-Unis. Et personnellement, je suis plutôt d'accord avec lui (et avec Harold Bloom aussi), c'est le grand auteur américain qui a su percevoir et mettre en mots les sentiments humains, qui connaissait le plus la nature humaine. Même si l'on doit considérer que James est aussi un écrivain européen (il y a longtemps habité), les États-Unis semblent représenter pour lui sa véritable terre intérieure. À l'époque, Henry James n'était que le frère de William James, le philosophe du pragmatisme. Mais aujourd'hui, ce philosophe est un peu tombé dans l'oubli, ou à tout le moins il est beaucoup moins reconnu, et il est maintenant le frère du grand Henry, le véritable génie de la famille. Comme quoi l'histoire fait bien les choses...

2 commentaires:

  1. Ce n'est pas mon préféré de Henry James car je ne suis pas fan de nouvelles mais il y a déjà là tout son art que j'apprécie particulièrement dans ses romans

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  2. D'accord avec toi et d'accord aussi pour dire qu'elle se rapproche de la forme de la nouvelle mais c'est une très longue nouvelle parce qu'elle a 200 pages.

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