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dimanche 22 mai 2016

Guerre et guerre, Laszlo Krasznahorkai


Ma note : 8,5/10

 Voici la quatrième de couverture : Petit historien employé dans un poussiéreux centre d'archives de province, Korim, tenaillé par une mélancolie confinant à la folie, découvre un jour un manuscrit oublié là depuis des décennies. D'une force poétique bouleversante, celui-ci relate l'éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre et à travers l'Histoire par l'extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par la vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de délivrer à l'humanité le message porté par le mystérieux texte. C'est à New York, au "centre du monde", qu'il décide d'accomplir cette tâche, avant d'entrevoir, au terme de sa course folle, la possibilité d'un refuge pour ses compagnons... Un style virtuose et envoûtant, d'une extrême acuité, embrase ce roman puissant empreint d'un inconsolable chagrin métaphysique.

 Les auteurs d'aujourd'hui sont souvent décevants, notamment par leur incapacité à exprimer clairement leurs idées et surtout, dans le roman, à combiner une splendeur de la prose avec une histoire et des personnages bien développés. De plus, tout a été dit en littérature, et plusieurs pensent même que les meilleurs sont encore les trois grands tragédiens grecs (Eschyle, Sophocle, Euripide). Un de nos écrivains contemporains, Paul Auster, parvient à réunir sous un même toit de bonnes histoires et une prose agréable à lire (pour ne pas dire plus), mais on lui reproche souvent son manque de réalisme, particulièrement le réalisme de ses personnages. Il  semble être déficient, et le problème est surtout pour les dialogues. Les personnages ont une drôle de façon de s'exprimer, comme si le monde qui les entoure n'évolue pas de la même façon que notre propre monde. Laszlo Krasznahorkai ne semble pas avoir ce problème, mais ce n'est pas pour rien que je l'introduis en parlant de Paul Auster, parce que ce sont manifestement deux écrivains qui ont beaucoup en commun (même si l'un est Américain et l'autre est Hongrois).

  Guerre et guerre a été publié en hongrois en 1999 alors qu'il est arrivé en français en 2013 seulement. Plusieurs s'en désolent, mais pour ma part, je préfère découvrir un auteur (et ses romans) beaucoup plus tard. Lorsque leurs romans sont publiés, le temps n'a pas encore fait son oeuvre. J'ai l'impression que les livres d'un écrivain "mûrissent" avec le temps, pour le meilleur et pour le pire, et que le rôle du lecteur (à tout le moins le rôle du critique) est d'évaluer cette oeuvre après un bon moment, et ainsi, l'on sait avec certitude si le roman a passé l'épreuve du temps (ce qui est le plus difficile dans le merveilleux monde littéraire). Il ne doit pas essayer de se placer dans la peau d'un lecteur du passé, ou encore moins, dans la peau d'un lecteur du futur.

 Rentrons maintenant dans le vif du sujet. Dans Guerre et guerre, chaque chapitre est divisé en petite partie numérotée, ce qui amène, à première vue seulement, une absence de texte continu. Cependant, on se rend vite compte que chaque numéro est en fin de compte une seule phrase, et que ces phrases sont très longues. Nous sommes face à un auteur pour qui la forme est un souci constant, autant par le style que par la structure du roman, un peu comme Mo Yan et Paul Auster. Au début du roman, l'écrivain plonge le lecteur en plein mystère : Korim, 44 ans, se fait poursuivre par une bande de voyous et il semble connaître le sens du monde, posséder des pouvoirs, ou à tout le moins des connaissances, un peu surhumaines, que les autres n'ont pas. Il dit aux sept gamins qu'il "allait perdre la tête". Mais cela n'intéresse pas les gamins, pas plus que l'histoire de sa vie qu'il leur raconte, son passé aux archives où tout le monde a arrêté de lui adresser la parole le prenant pour un fou. Le problème avec Korim c'est qu'il pense que sa tête va s'arracher de sa colonne vertébrale. Il part pour New York. Il avait tout plaqué pour arriver dans cette ville, et il y arrive presque en clochard. "Hermès", dit Korim, est le nom qu'il considère comme le véritable point de départ de sa vie, la source profonde de son éveil "intellectuel". Ce Hermès est un dieu grec et Korim le prend pour guide. New York lui donne le vertige, comme il s'y attendait, mais rien ne pourra le faire dévier de son grand projet, le projet de sa vie. Une autre histoire prendra forme avec le manuscrit et les deux évolueront, en quelque sorte, en parallèle.

 Le style de l'auteur est bien démontré dans cette citation :

 « Une odeur de goudron flottait dans l'air, une odeur écoeurante, pénétrante, qui s'infiltrait partout, et le vent, bien que soufflant violemment, n'y pouvait rien, car si celui-ci les pénétrait jusqu'à l'os, il ne faisait que propulser et faire tournoyer cette odeur sans pouvoir l'échanger contre une autre, et tout alentour, sur des kilomètres à la ronde, et surtout ici, entre le point d'intersection des voies venant de l'est qui se déployaient en éventail et la gare de marchandises de Rakosrendezo qui apparaissait derrière eux, l'air en était imprégné, était saturé de cette odeur de goudron, dont il était assez difficile de définir ce qui la composait en dehors de l'odeur des résidus de suie et de fumée, déposés par les centaines de milliers de trains qui étaient passés en grondant, celle des traverses crasseuses, du ballast et de l'acier des rails, car il n'y avait pas que cela mais d'autres éléments, des éléments mystérieux, indéfinissables ou tout simplement impossibles à identifier, parmi lesquels probablement l'odeur du poids démesuré de la vacuité humaine, transportée jusqu'ici dans des centaines de milliers de trains, l'odeur écoeurante de millions de volontés stériles, vides de sens, qui, depuis le haut de la passerelle, semblait plus épouvantable encore, une odeur certainement nourrie par l'esprit ambiant de désolation spectrale, de marasme industriel glacial qui s'était lentement, au fil des décennies, abattu sur cet endroit où Korim cherchait maintenant à s'établir, lui qui, dans sa fuite, voulait - imperceptiblement, vite, silencieux - simplement passer de l'autre côté, et poursuivre sa route vers ce qu'il pensait être le centre-ville, avant d'être contraint de se poser sur ce point froid et venté, et de s'accrocher à des détails - rambarde, bord de trottoir, asphalte, métal -, certes fortuits mais qui dans son champ visuel semblaient importants, pour qu'ainsi une passerelle de chemin de fer, à cent mètres devant une gare de marchandises, une tranche non existante du monde devienne existante, marque l'une des premières grandes étapes de sa nouvelle vie, de la "course folle" comme il l'appellerait plus tard, une passerelle qu'il aurait, si on ne l'avait pas retenu, traversée à toute vitesse, aveuglément. »

 C'est un roman avec une forte dose de mystère, qui dès les premières pages, semble avoir un projet métaphysique:

 « C'était arrivé brutalement, sans le moindre signe avant-coureur, sans aucun préambule, la prise de conscience l'avait frappé et terriblement affligé le jour précis de son quarante-quatrième anniversaire, exactement comme ils lui étaient tombés dessus, tous les sept, au milieu de la passerelle, dit-il, de façon aussi soudaine qu'imprévisible, il était assis au bord d'une rivière - un endroit où il allait de temps en temps -, car il n'avait aucune envie de rentrer dans son appartement vide le jour de son anniversaire, et là, mais vraiment subitement, il s'était aperçu que Dieu du ciel ! il ne comprenait rien, que doux Jésus ! il ne pigeait rien du tout, que nom d'un chien ! il ne comprenait pas le monde, et il fut effaré par cette façon de formuler les choses, par ce niveau de banalité, de cliché, de naïveté, oui, mais le fait est qu'il se trouva horriblement stupide à quarante-quatre ans, un triple idiot qui avait cru pendant quarante-quatre ans comprendre le monde, alors qu'en fait, reconnut-il alors au bord de la rivière, non seulement il ne comprenait pas le monde mais il ne comprenait rien à rien, et le pire dans tout cela était qu'il avait cru, durant quarante-quatre années, le comprendre, ce fut cela le pire en cette soirée d'anniversaire, seul au bord de cette rivière, d'autant plus qu'il ne résultait pas de cette révélation que bon, très bien, maintenant il comprenait tout, non, il ne venait pas d'acquérir un nouveau savoir en échange d'un ancien savoir, mais se trouvait confronté à une épouvantable complexité, et à partir de cet instant, dès qu'il pensa au monde - et ce soir-là, il y pensa intensément et se tortura l'esprit, sans résultat - cette complexité devint de plus en plus opaque, et il pressentit alors que cette complexité incarnait l'essence même de ce monde qu'il tentait si désespérément de comprendre, que le monde ne faisait qu'un avec sa propre complexité, voilà où il aboutit, et il ne baissa pas les bras lorsque, quelques jours plus tard, les problèmes avec sa tête commencèrent. » 

Korim semble avoir compris bien des choses mais saurons-nous vraiment si tout cela n'est que folie?:

 « [...] il ne fallait pas faire le bon ou le mauvais choix mais admettre que rien ne dépendait de nous, accepter que la justesse d'un raisonnement, aussi remarquable fût-il, ne dépendait pas de son exactitude ou de son inexactitude, puisqu'il n'y avait aucun modèle de référence auquel le mesurer, mais de sa beauté, laquelle nous incitait à croire en sa véracité, voilà ce qui s'était passé entre le soir de son anniversaire et la centième étape de sa réflexion, voilà, fit Korim, ce qui lui était arrivé, il avait compris la force incommensurable de la foi, et donné une nouvelle interprétation à ce que les anciens savaient, à savoir que le monde était et subsistait par la foi en son existence et qu'il périrait avec la perte de cette foi, en conséquence de quoi, bien sûr, dit-il, il avait été submergé par un sentiment paralysant et effrayant de richesse, car il savait désormais que tout ce qui avait existé existait encore, il s'était, en effet, retrouvé par hasard dans une position extrêmement difficile d'où il pouvait clairement voir que, comment dire... soupira Korim, disons, par exemple, que... Zeus était toujours là, que tous les dieux de l'Olympe vivaient encore, que Yahvé et Dieu étaient toujours au ciel, et que tous les fantômes tapis dans les recoins sombres étaient toujours près de nous ; que nous n'avions rien à craindre et tout à craindre, car rien ne disparaissait sans laisser de traces, le non-existant possédait ses propres lois, au même titre que l'existant [...] ». Il poursuit un peu plus loin en disant : « il existait des milliers et des milliers de mondes, dit Korim, chacun - majestueux ou effroyable - suivant ses propres règles, des milliers et des milliers - il éleva la voix - sans le moindre lien entre eux, et c'est en arrivant à ce point de sa réflexion que, tout en savourant cette infinie multitudes d'existences, ses problèmes avec sa tête, problèmes dont il avait précédemment raconté le dénouement prévisible, commencèrent, peut-être était-ce cette richesse, la nature indestructible du passé et des dieux qu'il n'avait pas pu supporter, il n'en savait rien, ce point n'était toujours pas élucidé, [...] »

 Laszlo Krasznahorkai est peut-être meilleur que Paul Auster et Don DeLillo mais je devrai en lire davantage pour l'évaluer. Comme je le disais pour Paul Auster au début de ma chronique, Laszlo Krasznahorkai a lui aussi deux grandes qualités : l'histoire est bien construite, elle divertit le lecteur (d'une façon "métaphysique" pourrait-on dire) et il a aussi le souci "esthétique" propre aux grands écrivains, de la phrase bien construite et cela donne aux lecteurs le sentiment de lire un roman parfait, même si habituellement, en relecture, ce genre de roman (ceux de Paul Auster et Laszlo Krasznahorkai) fonctionne généralement moins bien. Nabokov a déjà abordé un sujet proche de celui-ci. Dans ses cours universitaires, il prenait en exemple Dostoïevski en disant que ce dernier s'inspirait de faits divers policiers, qu'il construisait ses romans comme un policier (genre que déteste Nabokov) et conséquemment, en relecture, le voile qui recouvrait ses romans, l'intrigue, disparaissait, et le roman devenait fade. On pourrait dire aussi que cela est vrai avec le postmodernisme (les romans de Paul Auster et Laszlo Krasznahorkai), parce que l'aspect ludique qui s'en dégage, le "jeu", est beaucoup moins intéressant lorsqu'on en connaît les ficelles et de quelles façons elles sont tirées. Mais d'une façon tout à fait personnelle, si je prends en compte seulement mes goûts, je ne suis pas vraiment d'accord avec Nabokov. Pour moi, le résultat final d'un roman importe peu en autant que le voyage pour s'y rendre se fasse dans la grâce. Avec Dostoïevski (et Laszlo Krasznahorkai), il est impossible d'arrêter la lecture tellement ce voyage est grandiose. Nabokov lui-même s'est déjà aventuré sur ces terres avec Feu pâle, un livre qui est très proche de Guerre et guerre. Par contre, le talent de Nabokov est de loin supérieur à Paul Auster et Laszlo Krasznahorkai et Feu pâle permet plusieurs relectures. Il contient même un long poème qui se suffit à lui-même. 

Je disais en début de chronique que je lis rarement les auteurs vivants parce qu'ils me déçoivent presque systématiquement mais je dois dire ceci de Laszlo Krasznahorkai : voilà enfin un contemporain qui a les moyens de ses ambitions, qui est à la recherche d'une grandeur et qui peut, par son talent, l'obtenir. Le romancier Jonathan Franzen disait dernièrement que tout n'a pas été fait dans le domaine de la littérature et que certains parviennent à renouveler cette forme. Je ne suis pas d'accord avec lui, surtout s'il parlait de lui-même (il est tellement proche de Dickens qu'il lui vole même ses noms de personnages). Selon moi, tout a été fait en littérature, mais si quelque-uns parviennent quand même à se démarquer, Laszlo Krasznahorkai est certainement de ceux-là. L'histoire est intéressante, le style grandiose, la construction sans failles.

8 commentaires:

  1. Ah ah ! je viens de l'acheter ! C'est un auteur que l'on m'a beaucoup conseillé.

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  2. Moi aussi j'en avais entendu que des bons mots. Et ce fut à peu près ce que je m'attendais...

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  3. ma curiosité est plus que titillée là, je vais voir si ma médiathèque l'a acheté, style et construction sans failles je suis curieuse de le lire

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  4. Bonne lecture, et je dois dire que je parlais surtout pour un roman contemporain, je le comparais à eux, parce que les classiques sont généralement mieux écrits je trouve.

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  5. Ah, j'attendais ce billet avec impatience, presque fébrile à l'idée que tu puisses être déçu (mais j'étais sûre à ... disons 95 % qu'il te plairait) !
    Ravie, donc, que ce roman qui est à ce jour mon grand coup de cœur de l'année t'ai toi aussi conquis.. je compte bien évidemment ne pas en rester là avec Krasznahorkai.
    Aux trois points que tu abordes à la fin, j'ajouterai (mais cela va finalement avec, cela s'entremêle) que l'auteur a une réelle capacité à nous émouvoir, tout en offrant au lecteur un texte à la fois complexe mais abordable, et ça c'est TRÈS fort !!

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  6. Ah je suis parfaitement d'accord avec le nouveau point que tu apportes. Il a un don cet auteur, ça ne fait aucun doute. Je voulais lire aussi La Mélancolie de la résistance mais il est plus difficile à trouver que celui-ci parce qu'il n'est pas encore en format poche. A+

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  7. Parution prévue pour le 9 juin.

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