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mercredi 11 novembre 2015

Le chant de Salomon, Toni Morrison


Ma note : 7,5/10 


Voici la quatrième de couverture : Héritier de la tradition orale et des légendes africaines, Le chant de Salomon est un retour aux sources de l'odyssée du peuple noir. Entre rêve et réalité, cette fresque retrace la quête mythique de Macon Mort, un adolescent désabusé parti dans le Sud profond chercher d'hypothétiques lingots d'or. Mais le véritable trésor qu'il découvrira sera le secret de ses origines. Sur un air d'éternité, Toni Morrison tisse les voix ancestrales des esclaves pour composer un hymne à la mémoire afro-américaine. Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Guiloineau.


L'action du début n'a pas un grand lien avec le reste du roman mais il représente quand même bien l'ambiance générale du Chant de Salomon. On y retrouve une note dès le départ. Bien qu'étrange, cette note signée Robert Smith est sans équivoque:



« Le mercredi 18 février 1931, à 15 heures,
Je décollerai de la Pitié et je volerai
de mes propres ailes. Je vous demande
de me pardonner. Je vous aimais.
Robert Smith
agent d'assurance. »

 Le ton est donc donné dès le départ, ce sera l'histoire d'une fuite, le récit carnavalesque (par moments) de ce que l'on pourrait appeler un déserteur (mais pas Robert Smith). Ce sera un récit où l'on croisera ce Mr. Smith qui déploiera ses ailes bleues : « Quand la fille du docteur défunt vit Mr. Smith jaillir avec la ponctualité promise, de derrière la coupole, ses grandes ailes bleues en soie tendues de chaque côté de sa poitrine, elle laissait tomber son panier et renversa des pétales de roses en velours rouge. Le vent les emporta, les souleva, les rabattit dans les petits amoncellements de neige. Ses petites filles se mirent à quatre pattes pour les rattraper pendant que leur mère poussait des gémissements en se tenant le ventre. La course aux pétales de roses attira l'attention de la foule, ce que ne firent pas les plaintes de la femme enceinte. Tout le monde savait que les petites filles avaient passé des heures et des heures à dessiner, à découper, à coudre le velours coûteux et que les grands magasins Gerhardt auraient vite fait de rejeter tous ceux qui seraient salis. » Mr. Smith sautera du toit de l'hôpital avec ses ailes bleues. Sans succès, et « le lendemain, pour la première fois, un enfant de couleur vint au monde à l'intérieur de la Pitié. » Nous aurons compris que ce début un peu ridicule, satirique, fait partie d'un tout, et le style de Morrison est sans cesse malmené par des détours, des digressions, des labyrinthes.

 Et pour rentrer à l'intérieur du roman, disons que dans la première partie, Macon Mort, difficile d'approche, a un fils, du même nom, qui se fait appeler "laitier" : «Macon Mort ne sut jamais d'où cela venait - comment son fils unique avait acquis le surnom qui ne le quitta pas malgré son refus de l'employer ou de le reconnaître. Cette question le préoccupa longtemps, car dans sa famille l'attribution de prénoms s'accompagnait toujours de ce qu'il considérait comme une sottise monumentale. Personne ne lui parla de l'incident d'où était sorti le surnom parce que c'était un homme difficile à approcher - un homme dur, avec une froideur qui décourageait toute conversation spontanée ou banale. Seul Freddie le concierge prenait des libertés avec Macon Mort, des libertés qu'il acquérait avec les services qu'il rendait et Freddie était la dernière personne sur terre à pouvoir lui en parler. Aussi Macon Mort n'entendit jamais parler et n'imagina jamais la brusque terreur de Ruth, son bond maladroit hors du rocking-chair, la chute du petit garçon arrêtée par le tabouret ni le résumé amusé et admiratif de la situation par Freddie. » Le père de Macon Mort et sa famille vivent relativement bien, mieux que les autres noirs : « En 1936, très peu d'entre eux vivaient aussi bien que Macon Mort. D'autres regardaient la famille qui glissait près d'eux avec une petite pointe de jalousie et beaucoup d'amusement parce que la grosse Packard verte de Macon contredisait l'idée qu'ils se faisaient d'une voiture. Il ne dépassait jamais les 40 kilomètres à l'heure, il ne faisait jamais ronfler son moteur, il ne restait jamais en première entre deux rues pour faire peur aux piétons. »

 En grandissant, Macon "laitier" Mort commence à travailler pour son père, et devient plus sympathique que lui : « Quand il eut commencé à travailler pour Macon, la vie s'améliora nettement pour Laitier. Contrairement à ce qu'avait espéré son père, il eut plus de temps pour aller à la buvette. Faire le tour des maisons de location de Macon lui donnait l'occasion d'aller dans le Southside et il rencontra les gens que Guitare connaissait très bien. Laitier était jeune et sympathique - le contraire de son père et les locataires se sentaient assez à l'aise avec lui pour le taquiner, lui donner à manger, lui faire des confidences. Mais c'était difficile de voir Guitare plus souvent. Il n'était sûr de le retrouver que le samedi. Ce jour-là, si Laitier se levait assez tôt, il pouvait rattraper son ami avant qu'il soit parti traîner dans les rues et avant d'être obligé d'aider Macon à encaisser les loyers. Mais certains jours de la semaine, ils se mettaient d'accord pour faire l'école buissonnière et c'est au cours d'une de ces journées que Guitare l'emmena dans l'académie de billard de la Plume dans la Dixième rue, au beau milieu du quartier de la Banque du sang. » Et bien sûr, l'importance de la race, de l'origine ethnique et sa place dans la société traversera le roman, principalement par le truchement du parcours de "laitier" : « Il savait qu'en tant que Noir, il ne récupérerait pas une grosse part du gâteau. Mais il y avait cependant des terrains dont personne ne voulait, des parcelles de bordure que certains refusaient de voir achetées par des juifs, ou des catholiques, ou des terrains dont personne ne savait encore qu'ils avaient de la valeur. En 1945, pas mal de crème sortait autour de la croûte du gâteau. Cette crème pouvait être à lui. Tout s'était amélioré pour Macon pendant la guerre. »

 Le conservatisme (social et autres) est partout et la littérature est généralement la meilleure façon que l'on a de le démontrer, de le critiquer. Depuis que je lis, cela m'a marqué : que ce soit les romans anglais du XIXe siècle, les romans israéliens du XXe siècle, etc., peu importe le pays, la période de l'histoire, le conservatisme règne en roi et maître, partout, en tout temps. Difficile pour les anticonformistes de prendre leur place, et la littérature est le meilleur exil. Le chant de Salomon en est un bel exemple, celui du règne du conservatisme, d'un point de vue général mais aussi d'une façon particulière comme ici où les personnages s'imposent eux-mêmes ce conservatisme : « Il tremblait à l'idée que les Blancs de la banque - ceux qui l'aidaient à acheter et à hypothéquer des maisons - découvrent que cette femme en haillons qui fabriquait clandestinement de l'alcool était sa soeur. Que le propriétaire noir qui menait si bien ses affaires et qui habitait dans la grande maison de Pas-ru-du-Médecin, avait une soeur qui avait une fille et pas de mari. Une bande de cinglées qui fabriquaient du vin et qui chantaient dans les rues « comme des femmes des rues ! Exactement comme des femmes de rues ! »

 Le moins que l'on puisse dire, c'est que le roman est foisonnant, d'une qualité narrative impressionnante et exemplaire, et l'auteure prend souvent des détours mais parvient toujours à ramener le tout dans le droit chemin et ainsi, elle l'amène où elle le voulait dès le départ avec un résultat - dans l'ensemble - satisfaisant. Le rythme de la prose de Morrison est rapide, les descriptions toujours justes, l'intelligence de son propos indéniable et son style remarquable. Par moments, elle me faisait penser à un Gabriel Garcias Marquez mais plus accessible. Donc, la prose énergique côtoie des thèmes intéressants. Plusieurs métaphores viennent augmenter la qualité de l'oeuvre. Par contre, malgré toutes les qualités, les dialogues sont ennuyeux. Généralement, cela arrive avec les écrivains qui n'ont pas une grande vie sociale, qui sont plutôt silencieux au quotidien. 

Je dois dire que je ne suis pas un très bon juge pour ce genre de roman qui est assez éloigné de mes goûts personnels. J'aime les romans sur l'identité mais il faut que cette identité soit construite dans un but strictement littéraire (comme dans les romans de Paul Auster entre autres) alors qu'ici l'identité renvoie à la réalité, les personnages sont construits et appuyés sur la société, sur la réalité. Toni Morrison est une bonne écrivaine mais de là à lui donner le Nobel de littérature comme ils l'ont fait en 1993? Je ne pense pas. Elle n'a pas le talent d'un José Saramago et de meilleurs écrivains ne l'ont jamais reçu : Philip Roth et Cormac McCarthy. 

 Bref, c'est un roman familial sans en être un tout à fait. C'est un roman initiatique sans la puissance que l'on retrouve habituellement dans ce genre. L'identité est le thème fort du roman, mais le problème selon moi, c'est qu'il lui manque justement une identité !

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