"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


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mercredi 5 août 2015

Americana, Don DeLillo


Ma note : 6/10

 Voici la présentation de l'éditeur: En nous lançant aux trousses de David Bell, l’inquiet et séduisant narrateur du roman, Don DeLillo nous entraîne dans les arcanes d’une société où l’on bascule facilement du confort de l’establishment au vagabondage, sous l’influence de mythes, fantasmes et obsessions auxquels se raccrochent les personnages irrésistibles qui peuplent cette aventure.

 Un de mes plaisirs littéraires est de lire l'oeuvre complète d'un écrivain et de revenir, seulement en dernier, sur son premier roman. Je tentais cette expérience avec Americana de Don DeLillo. Généralement, et c'est un cliché d'écrire cela, les premiers romans sont d'une innocence parfois sublime, mais plus souvent, gênante. Même pour les grands auteurs comme DeLillo. Lors d'une conférence avec Bret Easton Ellis (un auteur que j'ai appris à détester avec le temps), Don DeLillo (un génie) lui dit : " Bret a commencé très jeune, il avait 21 ans lorsque son premier livre a été publié. De mon côté, il m'a fallu une éternité pour percer. Cela peut sembler étrange maintenant, mais, à l'époque, c'était la norme. J'avais un métier, que j'ai arrêté d'exercer. Les gens pensent que c'était pour pouvoir écrire, mais ce n'est pas vrai : tout ce que j'ai fait après avoir arrêté de travailler, c'était d'aller au cinéma. Je passais des week-ends entiers à regarder les films de la Nouvelle Vague. Puis, j'ai quand même réussi à me mettre au travail et à écrire Americana, mon premier roman. Ça m'a pris un temps fou parce que je n'avais aucune discipline de travail, assez inexplicablement. Ce n'est qu'au bout de deux ans de labeur sur ce livre que j'ai fini par me dire : «Oui, je suis un écrivain. Même si ce livre n'est jamais publié, je continuerai à écrire.» " Ensuite il dit à Bret Easton Ellis que son premier roman était très mature pour un jeune. Pour ma part, comme je n'aime pas Easton Ellis, je suis en désaccord avec DeLillo sur ce point, et aussi, je trouve que c'est précisément cela qui a manqué au premier livre de DeLillo.

 Beaucoup ont voulu imiter DeLillo par la suite, mais le problème, c'est qu'il semble être le seul à avoir assez de talent pour écrire ce genre de roman que je résumerais en quelques mots : poésie, superficialité, ironie, pessimisme. Dans Americana, l'intrigue est assez mince. Un homme, David Bell, travaille pour une chaîne de télévision et partira ensuite vers l'Arizona pour un reportage mais essaiera plutôt de faire un film autobiographique. Les passages ennuyeux se succèdent au début du roman, avec le quotidien banal du personnage principal, mille fois décrit dans d'autres romans, et lorsqu'il prend la route, encore une fois, c'est du déjà-vu en littérature. Le road novel est un genre en tant que tel, mais personnellement, je trouve ce genre un peu ridicule.

 DeLillo, dès les premières lignes de son premier roman, avait acquis un certain style, et ainsi, nous pouvons constater qu'il avait commencé par le sublime plutôt qu'avec la profondeur des thèmes (comme pour la suite de sa carrière) : « Puis arriva la fin d'une autre année morne et blafarde. On accrocha des lumières dans toutes les vitrines. Des marchands de marrons poussaient leurs charrettes fumantes. Le soir, les foules étaient immenses et la circulation grondait comme une grande marée. Les pères Noël de la Cinquième Avenue faisaient tinter leurs clochettes avec une étrange délicatesse nostalgique, comme s'ils avaient saupoudré de sel un morceau de viande affreusement avarié. De toutes les boutiques sortaient des bouffées de musique, ritournelles, hosannas et cantiques, et les fanfares de l'Armée du Salut faisaient retentir les trompettes martiales des lamentations des antiques légions chrétiennes. C'était un son bien étrange en pareil lieu et en pareil moment, ces coups de grosse caisse et de cymbales, comme pour reprocher aux enfants un péché insondable, et les gens paraissaient contrariés. Mais, ravissantes et imperturbables, les jeunes filles faisaient leurs emplettes dans les magasins en délire, avançant dans ces crépuscules magnétiques comme des majorettes, grandes, le visage rose, et serrant sur leur tendre sein des paquets multicolores. Le berger allemand de l'aveugle dormait sans discontinuer. »

 La paranoïa, les médias de masse qui nous envahissent (n'oublions pas que le roman est écrit en 1971 et donc les nouvelles «24 heures» n'existent pas ou très peu) sont les premiers thèmes abordés par DeLillo et nous savons qu'ils seront récurrents. Ainsi, dans les romans de DeLillo, le conservatisme (moderne) social vient jouer dans la tête des personnages et s'ensuit une mécanique qui finira par ressembler à la tragédie en ce sens que rien ne pourra l'arrêter et la fatalité deviendra destinée. Mais cette mécanique est « sans sujet », ou plutôt, nous ne saurons pas vraiment qui contrôle (les complots) et s'il y a effectivement des sujets (i.e. des personnes) qui sont derrière cette machination. Ce type de mécanique est souvent « sans sujet » mais ici rien n'est moins certain. Dès les premières pages, cette paranoïa (justifiée pourrait-on dire) est présente : « Compter l'assistance était une de mes habitudes. La question de savoir combien de personnes se trouvaient rassemblées à un moment et à un endroit donnés me paraissait importante, peut-être parce que les annonces de catastrophes aériennes ou d'engagements militaires soulignaient toujours le nombre de morts et de personnes disparues ; ce genre d'exactitude chatouille l’électricité du cerveau engourdi. Ensuite, le plus important consistait à déterminer le degré d'hostilité. Mais c'était relativement simple. Il suffisait de regarder les gens qui vous regardaient au moment où l'on entrait. Un seul long regard permettait généralement de savoir à quoi s'en tenir. Il y avait trente et une personnes dans le salon. En gros, les trois quarts étaient hostiles. » Voici une autre citation du roman qui met en évidence les thèmes de prédilection de DeLillo, la télévision et la guerre : « - J'ai reçu une lettre de mon frère, dit-elle. Il manœuvre un lance-grenade M-79. Il est dans une des zones de combat les plus dangereuses. Il dit que chaque pouce carré de terrain fait l'objet de violents assauts. Tu devrais lire ses lettres, David. Elles sont vraiment fantastiques. On avait la guerre à la télévision tous les soirs, mais nous allions tous au cinéma. Comme tous les films commençaient à se ressembler, nous nous réunissions dans des pièces noyées de pénombre, et nous allumions ou éteignions, ou regardions les autres allumer et éteindre, nous brûlions des bâtons d'encens, et nous écoutions des cassettes aux limites du silence. J'apportais ma caméra 16 mm. C'était un jouet plein d'esprit, tout le monde était ravi. »

 Une autre obsession de DeLillo est la fureur urbaine et l'on retrouve ce thème dans plusieurs de ses romans, dont Great Jones Street et surtout Cosmopolis. Encore une fois, dans Americana, et dès les premières pages, DeLillo en fait mention comme s'il jetait les bases de son oeuvre future (oeuvre magnifique soit dit en passant) au début de son premier roman : « Les cadres avaient dû coûter cher. Je remarquai des pellicules sur ma veste. J'allais les brosser quand une fille entra, Pru Morrison. Elle venait de je ne sais où dans le comté de Bucks, et commençait tout juste à se laisser emporter par le tourbillon de la monotonie urbaine. Elle referma la porte et s'y adossa, face à moi. Elle avait bien dix-huit ans, et j'étais à la fois trop vieux et trop jeune pour m'intéresser à elle. Mais je ne voulais tout de même pas qu'elle sache que j'avais des pellicules. »

  Outremonde était le grand roman de la maturité, exempt d'innocence, alors que Americana est le contraire de cela, mais avec plusieurs thèmes qui se rejoignent. Comme je m'y attendais, la subtilité littéraire ne sera pas très présente ici contrairement au reste de son oeuvre (particulièrement à ses romans écrits dans les années 80 et 90, ses meilleurs) notamment parce que l'auteur nous dit ses thèmes au lieu de les décrire et conséquemment, il donne des réponses au lieu de poser des questions. De plus, le vaste vocabulaire que Don DeLillo est capable d'utiliser pour peaufiner sa poésie est moins grand ici.

 Malgré tous ses défauts, c'est un roman passable. Toutefois, nous sommes tellement habitués à grandes choses avec lui que la déception devient incontournable. Le génie de DeLillo ne ressort pas vraiment, le manque de clarté du langage, son ensemble un peu brouillon, confus, et plusieurs passages qui traînent en longueur inutilement ne sont pas rachetés par la poésie de la prose comme c'est souvent le cas avec ses romans. Ce n'est pas la traductrice le problème. C'est impossible, parce qu'elle traduit souvent parfaitement cet écrivain. Elle est excellente. 

2 commentaires:

  1. Heureux d'apprendre que c'est un roman passable... Ça doit vraiment être très bon si vous estimez que Moins que zéro est mauvais ; pour ma part j'avais été soufflé par ce livre, même si par la suite BEE a perfectionné son style.

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