"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 9 juillet 2015

Le bruit et la fureur, William Faulkner


Ma note : 7,5/10

 Voici la quatrième de couverture : "oui je le hais je mourrais pour lui je suis déjà morte pour lui je meurs pour lui encore et encore chaque fois que cela se produit... pauvre Quentin elle se renversa en arrière appuyée sur ses bras les mains nouées autour des genoux tu n'as jamais fait cela n'est-ce pas fait quoi ce que j'ai fait si si bien des fois avec bien des femmes puis je me suis mis à pleurer sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sous ses prunelles et j'ouvris mon couteau."

La première fois que j'ai lu le grand critique anglais James Wood sur le modernisme et le postmodernisme, je n'étais pas vraiment d'accord avec lui. Il dit que le modernisme est de loin supérieur et que malheureusement, le postmodernisme a sombré dans l'hystérie avec DeLillo, Pynchon et Foster Wallace entre autres. Mais plus le temps passe, plus j'avance dans mes lectures des classiques de ces deux périodes, et plus je suis en accord avec lui. Le modernisme a toujours conservé un côté réaliste alors que le postmodernisme est devenu ridicule, artificiel. Voici ce que dit James Wood du postmodernisme : « Recent novels—veritable relics of St. Vitus—by Rushdie, Pynchon, DeLillo, Foster Wallace, and others, have featured a great rock musician who, when born, began immediately to play air guitar in his crib (Rushdie); a talking dog, a mechanical duck, a giant octagonal cheese, and two clocks having a conversation (Pynchon); a nun called Sister Edgar who is obsessed with germs and who may be a reincarnation of J. Edgar Hoover, and a conceptual artist painting retired B-52 bombers in the New Mexico desert (DeLillo); a terrorist group devoted to the liberation of Quebec called the Wheelchair Assassins, and a film so compelling that anyone who sees it dies (Foster Wallace). Zadie Smith's novel features, among other things: a terrorist Islamic group based in North London with a silly acronym (kevin), an animal-rights group called fate, a Jewish scientist who is genetically engineering a mouse, a woman born during an earthquake in Kingston, Jamaica, in 1907; a group of Jehovah's Witnesses who think that the world is ending on December 31, 1992; and twins, one in Bangladesh and one in London, who both break their noses at about the same time. This is not magical realism. It is hysterical realism. »

 Pour mon idole Harold Bloom, Faulkner est un génie de l'innovation narrative : « Though subject to such decisive influences as Joseph Conrad and James Joyce, Faulkner himself had a considerable genius for narrative innovation. He could blunder badly, but his nineteen novels across thirty-seven years included The sound and the Fury (1929), As I Lay Dying (1930), Sanctuary (1931), Light in August (1932), and Absalom, Absalom! (1936). He never equaled those five, but he acquired a second mode of fictive power in the "Old man" sequence in The Wild Palms (1939), and adumbrated this in the fierce humor of his Snopes saga in his later stories and novels. A fable (1954) is the worst of his books ; As I Lay Dying the best. Since I have written about the marvelous work in How to Read and Why, I will use Light in August as my proof-text here, it being my second-favorite. »

 Mais Vladimir Nabokov, comme on le connaît, est très compétitif et n'aime vraiment pas Faulkner. Il se moque de lui en disant : « Faulkner’s beloved romanticism and quite impossible biblical rumblings and “starkness” (which is not starkness at all but skeletonized triteness), and all the rest of the bombast seem to me so offensive that I can only explain his popularity in France by the fact that all her own popular writers (Malraux included) of recent years have also had their fling at l’homme marchait, la nuit etait sombre. The book you sent me is one of the tritest and most tedious examples of a trite and tedious genre. The plot and those extravagant “deep” conversations affect me as bad movies do, or the worst plays and stories of Lenid Adreyev, with whom Faulkner has a kind of fatal affinity. »

 Faulkner est généralement reconnu comme le pendant américain de grands auteurs comme James Joyce et Virginia Woolf. Il s'est fait découvrir en France par Sartre (et quelques autres). Il écrit surtout sur le sud "profond" des États-Unis et ses histoires sont par la force des choses des récits de paysans pauvres. Il utilise lui aussi le « courant de conscience » et les narrateurs se succèdent souvent dans un seul et même roman.

 Dans Le bruit et la fureur, l'écrivain divise son roman en quatre parties et chacune d'elles offrira un point de vue différent. La première sera celle d'un fou, la deuxième celle d'un étudiant, la troisième celle d'un homme du commun mais très intelligent et la quatrième sera celle qui porte le nom de Dilsey, une des seules caractéristiques que l'on puisse lui coller. Et là où le roman est particulièrement intéressant, c'est que toutes ces parties sont en lien avec un personnage qui n'a pas droit au chapitre en tant que tel, soit Caddy, la soeur des trois premiers. Comme pour Tandis que j'agonise, la construction est complexe, surtout pour un roman relativement assez court de 350 pages. À peu près tout ce qui se rattache au modernisme (en littérature) se retrouvera dans ce livre et plus particulièrement le « courant de conscience ».

 Dans la première partie, qui se déroule le 7 avril 1928, les dialogues prennent toute la place et aussi, on peut dire qu'elle est la moins intéressante du bouquin. La deuxième partie est plus intéressante. Elle se déroule 18 ans avant la première (et les deux suivantes) et l'auteur laisse tomber la surabondance de dialogues. Faulkner manie mieux le courant de conscience comme celui de la deuxième partie. Cette deuxième partie commence comme un roman tout à fait conventionnel de Faulkner contrairement à la première (et plus tard dans cette partie il y aura un manque de ponctuation et cela permettra de saisir encore plus le courant de conscience des personnages) : « Quand l'ombre de la croisée apparaissait sur les rideaux, il était entre sept heures et huit heures du matin. Je me retrouvais alors dans le temps, et j'entendais la montre. C'était la montre de grand-père et, en me la donnant, mon père m'avait dit : Quentin, je te donne le mausolée de tout espoir et de tout désir. Il est plus que douloureusement probable que tu l'emploieras pour obtenir le reducto absurdum de toute expérience humaine, et tes besoins ne s'en trouveront pas plus satisfaits que ne le furent les siens ou ceux de son père. Je te le donne, non pour que tu te rappelles le temps, mais pour que tu puisses l'oublier parfois pour un instant, pour éviter que tu ne t'essouffles en essayant de le conquérir. Parce que, dit-il, les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir, et la victoire n'est jamais que l'illusion des philosophes et des sots. » Comme je le disais, on retrouve dans cette partie le flot de conscience : « Elle était appuyée contre la boîte à faux cols. Couché, je l'écoutais. Je l'entendais plutôt. Je ne crois pas que personne écoute jamais délibérément une montre ou une pendule. Ce n'est pas nécessaire. On peut en oublier le bruit pendant très longtemps et il ne faut qu'une seconde pour que le tic-tac reproduise intégralement dans votre esprit le long decrescendo de temps que vous n'avez pas entendu. comme disait papa, dans la solitude des grands rayons lumineux on pourrait voir Jésus marcher, pour ainsi dire. Et le bon Saint François qui disait Ma Petite Soeur la Mort, lui qui n'avait jamais eu de soeur. »

 Faulkner est excellent pour se mettre dans la peau de n'importe qui. Nous découvrons ici l'identité du personnage avec les nombreuses références à son père, à la religion, etc. : « C'est toujours les habitudes d'oisiveté acquises que l'on regrette. c'est mon père qui a dit cela. Et aussi que le Christ n'a pas été crucifié : il a été rongé par un menu tic-tac de petites roues. Lui qui n'avait pas de soeur. Et, dès lors, certain que je ne pouvais plus la voir, j'ai commencé à me demander l'heure qu'il était. Papa disait que le fait de se demander constamment quelle peut bien être la position d'aiguilles mécaniques sur un cadran arbitraire, signe de fonction intellectuelle. Excrément, disait papa, comme la sueur. Et moi qui disais oui. Je me demande. Continue à te demander. »

 Quant à la troisième partie, elle reprend là où la première nous avait laissés mais d'un autre point de vue, celui de Jason Compson le frère des deux autres. Et finalement, dans la quatrième partie, nous retrouverons la magnifique prose de Faulkner dès les premières lignes : « Le jour se levait, triste et froid, mur mouvant de lumière grise qui sortait du nord-est et semblait, au lieu de se fondre en vapeurs humides, se désagréger en atomes ténus et vénéneux, comme de la poussière, précipitant moins une humidité qu'une substance voisine de l'huile légère, incomplètement congelée. Quand Dilsey, ayant ouvert la porte de sa case, apparut sur le seuil, elle eut l'impression que des aiguilles lui transperçaient la chair latéralement. Elle portait un chapeau de paille noire, perché sur son madras, et, sur une robe de soie violette, une cape en velours lie de vin, bordée d'une fourrure anonyme et pelée. Elle resta un moment sur le seuil, son visage creux insondable levé vers le temps, et une main décharnée, plate et flasque comme un ventre de poisson, puis elle écarta sa cape et examina son corsage. »

 Les origines de Faulkner sont celles de l'aristocratie. Par contre, sa famille a été ruinée par la guerre de sécession et il semble qu'avec ce roman, il ait voulu représenter cette tragédie. Fondamentalement, c'est un roman familial d'une grande originalité. Tout est fait pour avoir un texte fluide, qui coule bien, où les phrases déboulent dans notre tête et cela, même en traduction. L'oralité est très présente chez Faulkner et pas seulement en dialogue. Avec cette fluidité de la prose, cela rappelle « la parole », l'action de penser et de parler. Mais je venais de relire les oeuvres de Virginia Woolf et ainsi, après une telle lecture, on ne peut qu'être déçu, surtout si l'époque de la parution du roman est la même (en plus de nombreuses autres caractéristiques semblables). Woolf est supérieure à Faulkner sur tous les plans. Vers le phare est un bien meilleur roman familial que Le bruit et la fureur

 Mais finalement, il faut dire que Faulkner en perd un peu en traduction. Avec Virginia Woolf et Vladimir Nabokov, entre autres, les romans demeurent excellents même en français et l'envie de lire l'original n'y est pas, la perfection de ces livres en français étant indiscutable. Je ne peux les aimer davantage, c'est impossible. Avec Faulkner, comme c'est aussi le cas avec Joyce, les choses sont complètement différentes, parce qu'ils sont difficilement traduisibles, ce qui débouche sur une presque illisibilité (en français). Mais malgré tout, j'aime Faulkner. Je dirais même que c'est en partie à cause de Faulkner (et de plein d'autres écrivains) que je préfère maintenant les romans du 20e siècle à ceux du 19e siècle (d'une façon générale). Avec le 19e siècle, la littérature était prise dans une sorte de carcan et les écrivains du 20e siècle l'ont amenée ailleurs en lui trouvant une nouvelle liberté (surtout le modernisme). Selon moi, si on lit beaucoup de romans du 19e siècle, ils finissent tous par se ressembler alors que le 20e siècle a produit une littérature éclectique. On retrouve même au 20e siècle de grands romans familiaux comme Ada ou l'ardeur de Nabokov (et dans une moindre mesure Le bruit et la fureur) capable de rivaliser avec tous ceux du 19e siècle.

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