"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mardi 23 décembre 2014

Mes lectures de l'année 2014



J'ai lu 164 livres cette année. Je ne savais pas trop quelle forme donner à mon résumé. En plus de publier les livres que j'ai lus pour chaque mois, je me demandais si un classement incluant mes préférés de l'année était nécessaire étant donné que j'ai publié un top 100 durant l'année et ainsi, un autre billet du même type devenait répétitif. De plus, j'ai fait plusieurs relectures et cela devient encore plus répétitif pour ceux qui suivent mon blogue régulièrement. Alors, pour ce qui est des romans et des romanciers, je vous référerai à mon top 100 en cliquant ici: Mon TOP 100 ÉCRIVAINS.

Parmi les livres qui m'ont marqué cette année (si j'exclus les relectures), je citerai en premier lieu « William Shakespeare » de Victor Hugo. Je préférai Hugo en poésie plutôt qu'en roman mais avec un essai aussi puissant que celui-ci, je crois maintenant que son génie a pleinement éclaté dans cette forme. Contrairement à ce que le titre laisse entrevoir, il ne parle pas beaucoup de Shakespeare mais c'est plus un essai sur le génie (au sens large). Ensuite, « Feu pâle » de Nabokov est un des meilleurs romans que j'aie lus dans ma vie et c'est la première fois que je le lisais. Et pout terminer, les deux seuls livres de Nietzsche que je n'avais jamais lus m'ont grandement impressionné : « Ecce Homo » et « Le crépuscule des idoles ». Les derniers livres de Nietzsche sont généralement les meilleurs. Plus sa carrière d'écrivain-philosophe avançait, plus son génie brillait.

Aussi, vous retrouverez un top 3 pour des formes littéraires différentes du roman un peu plus bas dans cette page. Les notes (sur dix) que je place pour chaque livre que j'ai lu me permettent ainsi d'en faire un classement assez juste. Je compte faire cet exercice à chaque année, et comme je ne ferai pas de top 100 à chaque année, j'imagine que j'inclurai un top 20 de mes romans préférés de 2015, l'an prochain à la même date. En attendant, je vous souhaite de belles lectures en 2015 !





Janvier
1-Gombrowicz - journal tome 1 - 6/10
2-Gombrowicz  - journal tome 2 - 6/10
3-Neruda - La rose détachée - 8/10
4-Bloom - Anatomy of influence. Literature as a way of life - 8/10
5-Bloom - Western Canon - 10/10
6-Saramago - L'année de la mort de Ricardo Reis - 9/10
7-Linda Lê - Lame de fond 7/10
8-La fonction du balai - David Foster Wallace 5/10
9-La littérature nazie en amérique - Roberto Bolano 7,5/10
10-Gatsby le magnifique - Fitzsgerald 8/10
11-Chiens galeux - Don Delillo 7/10

 Février
1-Neige - Orhan Pamuk 8,5/10
2-Le château blanc - Orhan Pamuk 7/10
3-L'institut benjamenta - Robert Walser 8,5/10
4-Michael Kohlhaas - Kleist 8/10
5-Baltiques - Thomas Transtromer 8/10
6-Les cyniques Grecs - Fragments et témoignage 8/10
7-La tache - Philip Roth 9/10
8-Chants/Canti - Leopardi 10/10
9-La comedie - Dante 9/10
10-Le théâtre de Sabbath - Philip Roth 9/10
11-Vie de poète - Robert Walser 8/10

Mars
1-La défense loujine – Nabokov 8,5/10
2-La dame blanche - Christian Bobin 8/10
3-La métamorphose – Kafka 8,5/10
4-Joueurs - Don DeLillo 8/10
5-Le livre noir - Orhan Pamuk 6/10
6-L'inconscient - Freud 7/10
7-Poétique de la prose - Todorov 7/10
8-Littérature et psychanalyse - Paul-Laurent Assoun 8/10
9-Promenade avec Robert Walser - Carl Seelig 8,5/10
10-L’homme sans qualités tome 1 – Robert Musil 10/10
11-Esthétique et théorie du roman – Bathkine 8,5/10
12-L’autre comme moi – José Saramago 9/10
13-Le maître et marguerite – Boulgakov 7/10

Avril

1-L’homme sans qualités – tome 2 – Robert Musil 10/10
2- Les mots et les choses – Michel Foucault 8/10
3- Grenouille – Mo Yan 8,5/10
4- Histoire du siège de Lisborne – José Saramago 8,5/10
5- Les intermittances de la mort – José Saramago 8/10
6- Par  de-là bien et mal / le gai savoir – Nietzsche 8,5/10
7-L’insoutenable légèreté de l’être – Milan Kundera 8/10
8-L’absence – Peter Handke 8,5/10
9-Pas facile de voler des chevaux – Per Petterson 8/10

 Mai
1-L’évangile selon Jesus Christ – José Saramago 9/10
2-Quasi objet – José Saramago 7,5/10
3-Le dernier jour du condamné – Victor Hugo 8/10
4-Mason et Dixon – Thomas Pynchon 7/10
5-Washington square – Henry James 8/10
6-Les Patriotes – Laurent Olivier David 8/10
7-Le livre de l’intranquilité – Fernando Pessoa 10/10
8-Paradis perdu – John Milton 9/10
9-Le mariage du ciel et de l’enfer et autres poèmes – William Blake 10/10
10-Poèmes – William Wordsworth 8/10
11-Poèmes et poésies – John Keats 10/10
12-La nuit de l’oracle – Paul Auster 6,5/10
13-Biographie Flaubert – Bernard Fauconnier 8/10
14-Le degré zéro de l’écriture – Roland Barthes 8,5/10
15-Le livre de sable – Jorge Luis Borges 9/10

 Juin
1-Claude Gueux – Victor Hugo 8/10
2-Le gaucho insupportable – Roberto Bolano 8/10
3-Les enfants Tanner – Robert Walser 8,5/10
4-Autres rivages – Vladimir Nabokov 8/10
5-Théorie de la littérature – Tzvetan Todorov et. All. 8/10
6-Feuilles d’herbe – Walt Whitman 9/10
7-Au-dessous du volcan – Malcolm Lowry 8/10
8-L’Aleph – Jorges Luis Borges 8/10
9-De la nature – Lucrèce 9/10
10-Récits 1971 à 1982– Thomas Bernhard 9/10
11-Biographie Shakespeare – Peter Akcroyd 9/10
12-Le crépuscule des idoles – Nietzsche 9/10
13-Ada ou l’ardeur – Nabokov 9/10
14-Choix de poèmes – Paul Celan 9/10

 Juillet
1-Patrimoine – Philip Roth 8,5/10
2-Enfance-Adolescence-Jeunesse– Tolstoï 7,5/10
3-Le refus – Imre Kertez 8,5/10
4-La mer – John Banville 8/10
5-Sur les cimes du désespoir –Cioran 8/10
6-Lettres à Milena – Kafka 8/10
7-Miettes philosophiques – Le concept d’angoisse – Traité du désespoir – Kierkegaard 8/10
8-Infrarouge – Nancy Huston 2/10 (j’ai arrêté de lire après 25 pages)
9-De grandes espérances – Charles Dickens 8,5/10
10-Adolphe – Benjamin Constant 9/10
11-L’écrivain et la vie – Virginia Woolf 8/10
12-Le gardeur de troupeau et autres poèmes – Pessoa 9/10
13-Aurélien – Aragon 7,5/10
14-Ecce homo / Nietzsche contre Wagner – Nietzsche 9/10
15-La dialectique du moi et de l’inconscient – Carl Jung 7/10
16-Lust – Elfriede Jelinek 8/10

 Août
1-La naissance de la tragédie – Nietzsche 8/10
2-Le loup des steppes – Herman Hesse 8,5/10
3-La faim – Knut Hamsun 8/10
4-L’appel de la forêt – Jack London 7/10
5-Odes, Élégies, Hymnes – Hölderlin 9,5/10
6-Approche de Hölderlin – Martin Heidegger 8,5/10
7-Fin de partie – Beckett 10/10
8-Une plaisanterie et autres nouvelles – Tchekhov 8/10
9-Pères et fils – Tourguéniev 7,5/10
10-L’adieu aux armes – Hemingway 7,5/10
11-Secrets de Polichinelle – Alice Munro 8/10
12-Considérations inactuelles volume 1 à 4 – Nietzsche 8,5/10
13-Oblomov – Gontcharov 8,5/10
14-Poésies - Stéphane Mallarme 8,5/10
15-Théâtre complet – Sophocle 10/10
16-Hamlet – Shakespeare 10/10

Septembre
1-Les armes secrètes – Julio Cortazar 8,5/10
2-Saules aveugles, femme endormie – Haruki Murakami 8/10
3-Le cœur des ténèbres – Joseph Conrad 8/10
4-L’écriture et la différence – Jacques Derrida 7,5/10
5-Élégies de Duino et Sonnets à Orphée – R. M. Rilke 9,5/10
6-Don Quichotte tome 1 et 2 (édition du seuil) – Cervantes 10/10
7-Achèvement de la métaphysique et poésie – Heidegger 8/10
8-Mauvaises pensées choisies – Nietzsche 7,5/10
9-Feu pâle – Vladimir Nabokov 10/10
10-Le cœur de l’homme – Erich Fromm 7,5/10
11-Aurore – Nietzsche 8/10
12-La vraie vie de Sebastien Knight – Vladimir Nabokov 8/10
13-Fureur et mystère – René Char 8,5/10
14-La transparence des choses – Vladimir Nabokov 7,5/10
15- Orlando – Virginia Woolf 8,5/10
16- Une rencontre – Kundera 8/10
17-Une malle pleine de gens (essai sur Pessoa) – Antonio Tabucchi 8/10

 Octobre

1-L’inquiétante étrangeté et autres essais – Freud 8/10
2-Le passage de la nuit – Murakami 8/10
3-Némésis – Philip Roth 8/10
4-Pnine – Nabokov 6/10
5-L’inviation au supplice – Nabokov 8/10
6-Léviathan – Paul Auster 8/10
7-Moon Palace – Paul Auster 7,5/10
8-Le journal d’Anne Frank 9/10
9-Sonnets – Shakespeare 7/10 (La traduction est décevante (gallimard poche))
10-Richard iii – Shakespeare 10/10
11-William Shakespeare – Écrit par Victor Hugo 10/10
12-Le coeur est un chasseur solitaire – Carson McCullers 8/10
13-L’éducation sentimentale – Flaubert 9/10
14-Salambô – Flaubert 9/10
15-Correspondance – Flaubert 9/10

 Novembre

1-L’enfant brûlé – Stig Dagerman 7,5/10
2-Chagrin précoce – Danilo Kis 7,5/10
3-Littératures – Vladimir Nabokov 8,5/10
4-Le nihilisme – Vladimir Biaggi 8/10
5-Le territoire du crayon – Robert Walser 8/10
6-Docteur Faustus – Thomas Mann 8,5/10
7-Persuasion – Jane Austen 7/10
8-Le sous-sol – Dostoïevski 9/10
9-Capitale de la douleur – Paul Éluard 8,5/10
10-Le livre des leurres – Cioran 8/10
11-Open City – Teju Cole 4/10
12-The irresponsible self – James Wood 8,5/10
13-La volonté de puissance(tome 1 et 2)–Nietzsche 8,5/10 (pas vraiment un livre de N.)
14-Le Don – Nabokov 9/10
15-Les vagues – Virginia Woolf  9/10
16-Les détectives sauvages – Roberto Bolano 10/10

Décembre

1-Les heures – Michael Cunningham 8/10
2-La muraille de chine - Kafka 8/10
3- Titus Andronicus – Shakespeare 7/10
4-La méprise – Vladimir Nabokov 8/10
5-Macbeth – Othello – Le roi Lear – Shakespeare 10/10
6-Des larmes et des saints – Cioran 8/10
7-Le crépuscule des pensées – Cioran 8,5/10
8-La prose du monde – Merleau-Ponty 7,5/10
9-Atala. René. Le dernier Abencerage – Chateaubriand 8,5/10
10-Biographie Nietzsche – Dorian Astor 8,5/10
11-Middlemarch – George Elliot 9/10




                                                             Top 3 Poésie

1) Chants / Canti - Giacomo Leopardi (traduction édition Flammarion)

2) Poèmes et poésies- John Keats (traduction Gallimard)

3) Le mariage du ciel et de l'enfer et autres poèmes - William Blake (traduction Gallimard)



                                           Top 3 Théâtre

1) Hamlet - William Shakespeare

2) Fin de partie - Samuel Beckett

3) Antigone - Sophocle




                                         Top 3 Philosophie, essai, autres

1)William Shakespeare - Victor Hugo

2)Western Canon - Harold Bloom

3)Le crépuscule des idoles - Friedrich Nietzsche







lundi 15 décembre 2014

La muraille de Chine, Franz Kafka


Ma note : 8/10

Voici la quatrième de couverture: «En cinq ans, on pouvait construire environ cinq cents mètres ; après quoi, il est vrai, les chefs étaient en général trop épuisés et ils avaient perdu toute confiance en eux-mêmes, toute foi dans la Construction et les choses du monde. Alors qu'ils étaient encore dans l'exaltation des festivités célébrant la jonction de mille mètres de Muraille, on les envoyait au loin, très loin. Au cours de ce voyage, ils voyaient surgir dans le paysage des pans achevés de la Muraille, ils passaient devant les quartiers généraux des grands chefs qui les décoraient ; à leurs oreilles retentissaient les clameurs des nouvelles armées de travailleurs déferlant des profondeurs du pays.»

Peter Gabriel a déjà dit de Robert Lepage que ce dernier ne touchait pas le « cœur » mais bien « l'esprit » des gens. En littérature, on pourrait dire que parmi les prosateurs du 20e siècle, Franz Kafka est celui qui se rapproche le plus d'une telle affirmation. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que Kafka avait un beau style d'écriture. Kafka avait du style, mais pas un beau style. Chez lui sont absentes les envolées lyriques que l'on retrouve entre autres dans l'œuvre romanesque de Goethe et Hugo. Il s'est complètement distancé du romantisme. Aussi, Kafka est selon moi à l'opposé de beaucoup d'écrivains de son époque, notamment de Marcel Proust et de Virginia Woolf. Le style de Kafka est mécanique, précis, concis. Et cela est vrai dans ses romans de même qu'ici, avec ses nouvelles. D'un point de vue plus personnelle, j'ai commencé à aimer Kafka-l'écrivain lors de la relecture du « Procès » quand j'ai compris que Joseph K. était en réalité bel et bien coupable. Coupable de vivre ! Quant à Kafka-l'homme, que l'on retrouve dans sa correspondance et dans son journal, comme tout le monde, je l'ai toujours aimé.

Alors, qu'en est-il de ce recueil de 35 nouvelles et textes ? La citation de Jean-Paul Sartre sur la quatrième de couverture représente assez bien ces nouvelles (comme les romans de Kafka) : « Son univers est à la fois fantastique et rigoureusement vrai. » Dans « La taupe géante », la deuxième du recueil, le narrateur évoque l'histoire oubliée d'une taupe géante : « Ceux qui, comme moi, ne peuvent souffrir la vue d'une taupe ordinaire seraient sans doute morts de dégoût devant la taupe géante qui a été observe, il y a quelques années, à proximité d'un village sur lequel cette apparition renom passager. » Cette nouvelle rappelle « La métamorphose » avec l'apparition d'un phénomène inexplicable qui est pris relativement à la légère par la plupart des protagonistes. Elle rappelle aussi « Le procès » par l'absurdité des instances en autorité. De plus, elle rappelle le village du « Château ». Mais comme plusieurs autres textes du recueil, celui-ci reste inachevé et cela a même constitué, dans mon cas, une chute ! Ensuite, dans « Recherches d'un chien », le 33e texte du recueil, une nouvelle d'une cinquantaine de pages, restée à l'état de fragments parce que posthume, le narrateur est à la première personne du singulier mais l'on suivra un chien : « Peut-être m'apportèrent-elles fatigue et lassitude, mais, à tout prendre, je restai un chien correct, bien qu'un peu froid, réservé, inquiet et prévoyant. Comment aurais-je pu d'ailleurs sans ces périodes de détente atteindre à l'âge avancé dont je jouis maintenant ? » Encore une fois, Kafka nous amène dans des contrées étrangères comme dans « La métamorphose » à la découverte de « l'autre » et le plus intéressant dans cette nouvelle, c'est que le narrateur-chien s'adresse non pas à nous-lecteur mais à un lectorat-chien : « Bien que troublé par le vacarme qui les accompagnait, on les avait salués comme chiens, mais c'étaient bien des chiens, des chiens comme vous et moi ; on les regardait comme on fait d'habitude pour les chiens rencontrés sur la route. » Ensuite, dans ce livre, il y a plusieurs petites proses comme « Le retour » où un homme semble étranger à sa propre famille, alors qu'il revient d'un lieu gardé secret (encore une fois, « La métamorphose » n'est pas loin) : « Que leur suis-je, moi, pourtant fils du vieux fermier, mon père ? Et je n'ose frapper à la porte de la cuisine, je n'écoute que de loin, et debout ! de peur de me faire surprendre en train d'écouter aux portes. » Il semble revenir d'entre les morts ! Dans « Le voisin », autre petite prose, le narrateur, comme plusieurs autres nouvelles, semble éloigné de la vie extérieure ce qui finit toujours par se retourner contre lui. Et ici, le narrateur a un étrange nouveau voisin de bureau...Certains textes sont inachevés comme « La taupe géante », d'autres sont complets et assez longs, d'autres ne font qu'une page ou deux. Bref, ce recueil de constitution assez disparate est parfois frustrant à lire mais l'on retrouve l'esprit kafkaïen, sa volonté de grandeur, son étouffement, etc. Je ne le conseillerais pas aux non-initiés, mais pour compléter l'œuvre de cet écrivain, il constitue une lecture extraordinaire.

En guise de conclusion, j'aimerais comparer, d'une façon générale, Kafka avec d'autres écrivains:

Jusqu'à preuve du contraire, Dieu n'existe pas et la vie n'a pas de sens. C'est pour cela, entre autres, que je considère Leopardi, Schopenhauer et Beckett comme les trois plus grands génies des lettres, constituant selon moi la trinité ultime de la poésie, de la philosophie et de la littérature. Pour Kafka, je ne peux pas vraiment le placer dans cette catégorie parce que son œuvre nous renvoie certes l'absence de sens (bien que même cela, c'est parfois équivoque), mais avec ses paraboles, sa relation avec Dieu devient complexe, énigmatique. (Je parle toujours de son œuvre et non de sa correspondance). Quant à Nietzsche, il a tué Dieu, donc bien sûr Dieu est mort pour lui, mais ce philosophe nous est arrivé avec l'éternel retour et ainsi, par la force des choses, Nietzsche voit un sens à la vie. Pour Nietzsche, l'éternel retour du même est la vie qui se répète (ce n'est qu'un concept) et notre devoir est donc de vivre comme si notre vie se répètera éternellement, de vivre pour être heureux. Globalement, il nous dit : deviens qui tu es et sois heureux, sans autre élément perturbateur derrière la conscience, comme, par exemple, le christianisme. Mais n'empêche, Nietzsche voit forcément un sens à tout cela. Kafka est un peu le contraire de Nietzsche. Alors que ce dernier exclut Dieu mais célèbre la vie en y voyant un sens, Kafka ne voit pas de raison de se réjouir mais n'exclut pas Dieu. On pourrait placer Cioran avec les trois de la trinité, mais celui-ci n'en a pas beaucoup à dire, son message se limitant à quelques thèmes et concepts seulement alors que son œuvre est abondante. Son message est celui-ci : le non-être est préférable à l'être. Rien de plus, rien de moins. Aussi, Cioran est le visage même de l'hypocrisie en incitant ses lecteurs au suicide alors que lui-même est mort vieux et de causes naturelles. Saramago est peut-être celui qui se rapproche le plus des trois nommés plus haut mais son manque d'originalité le disqualifie de facto. Cette absence d'originalité, de nouveauté, s'explique tout simplement par son arrivée tardive sur la scène littéraire (fin 20e siècle). Les trois de ma trinité ne voient pas de buts à la vie, mais n'incitent pas non plus au suicide parce que pour eux, plus particulièrement pour Schopenhauer, les personnes qui se suicident veulent vivre, d'une certaine manière, mais ne le peuvent pas autant qu'elles le voudraient. Elles ont une trop grande force de volonté de vivre contrairement à la croyance populaire qui dit que les suicidés ne voulaient plus vivre. Schopenhauer dit qu'elles voulaient trop vivre ! Par contre, pour ces trois auteurs, on se dirige tous vers la mort et il n'y a pas d'espoir. Un des personnages de Beckett dans « Fin de partie » dit : « Vous êtes sur terre, c'est sans remède ! ». Le meilleur livre que j'ai lu de ma vie est le recueil « Chants / Canti » de quarante poèmes de Giacomo Leopardi. Il l'a écrit tout au long de sa vie et tous les thèmes traités plus haut sont abordés et bien d'autres aussi. Pour Kafka, l'absence de sens se fait différemment. C'est une absurdité mécanique, réglée à la seconde près, pourrait-on dire. Une sorte de théâtre invisible se déploie contre les personnages, les entraîne, les manipule. Schopenhauer croyait au hasard combiné à un déterminisme qui est proche de la biologie. Mais pour Kafka, en tout cas dans son œuvre, le hasard n'a pas sa place, tout est absurdité contrôlée. Kafka a compris lui aussi qu'il n'y a pas d'espoir (son journal tend à confirmer cela), mais son œuvre nous renvoie un Dieu quelque peu diabolique, contrairement aux trois autres. Et dans sa vie personnelle, Milena Jesenska le décrivait comme un homme nu au centre de la foule. Elle disait à Max Brod que Kafka était différent des autres hommes. Elle expliquait que « pour lui, l'argent, la Bourse, le contrôle des devises, une machine à écrire sont des choses tout à fait mystiques [...] ». Il n'avait pas une âme de nihiliste comme les trois auteurs de ma trinité. Je vois mal un Schopenhauer ou un Leopardi, deux nihilistes, s'attarder à ce genre de choses comme Kafka le faisait dans sa vie. Alors que notre société s'est transformée en enfer de débilité, d'une façon totale, avec la surconsommation de biens matériels, tous les auteurs discutés dans ce paragraphe servent de remède pour notre époque.  

vendredi 5 décembre 2014

Les heures, Michael Cunningham


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: " Une magnifique méditation sur le temps, l'amour, la mort à travers le récit d'une journée dans la vie de trois femmes. C'est à New York, en cette fin de XXè siècle. C'est à Londres, en 1923. C'est à Los Angeles, en 1949. Clarissa est éditrice, Virginia, écrivain, Laura, mère au foyer. Trois femmes, trois histoires reliées par un subtil jeu de correspondances, dont l'émouvante cohésion ne sera révélée que dans les dernières pages... Tour de force littéraire, bouleversant de sensibilité, Les Heures ont été couronnées en 1999 par le Pen Faulkner et le Prix Pulitzer. Au-delà d'une formidable réussite romanesque, cette oeuvre célèbre la féconde entente d'un trio qui exacerbe ici les pouvoirs de l'imaginaire : l'écrivain, son personnage et son lecteur. "

Depuis quelque temps Virginia Woolf fait partie de mes écrivains préférés. Je la considère du même calibre que Tolstoï, Hugo, Proust, entre autres. Je lisais dernièrement « Les vagues » et je suis encore renversé par cette prose poétique d'une finitude absolue. Certaines pages d'une perfection ultime n'ont d'égal que celles qu'on retrouve dans « Suttree » de Cormac McCarthy (surtout le début de « Suttree » où McCarthy nous renvoyait une poésie d'un vocabulaire hors norme). En plus des « Vagues » et de « Orlando », deux magnifiques romans, j'avais plongé dans l'œuvre de Virginia Woolf avec « Mrs Dalloway », un roman qui a changé la littérature à jamais en y incorporant le « courant de conscience » et ainsi, lorsqu'on le lit, on se retrouve un peu à l'opposé du cinéma et de ce que les premiers théoriciens grecs de la littérature considéraient comme littéraire. Les images, l'objectivité du récit, sont remplacées par la conscience du personnage principal, lui qui évolue généralement dans un moment restreint dans le temps et aussi dans un espace assez clôt. Mais ce roman à l'origine devait s'appeler « Les heures », titre qui sera repris ici pour en faire une histoire qui tourne autour de Virginia Woolf et de son roman. L'auteur y incorpore de nombreux éléments biographiques de Woolf et la forme devient éclatée en ce sens que l'on suivra trois femmes de trois générations différentes, l'auteur parcourant ainsi le 20e siècle avec un récit décrivant seulement trois journées. La plus éloignée dans le temps sera Virginia Woolf, et elle a des problèmes psychologiques (Woolf finira par se suicider en se jetant dans une rivière avec des pierres dans les poches). La plus rapprochée sera Clarissa, qui porte le nom de l'héroïne du roman de « Mrs Dalloway ». Et enfin Laura, un personnage dont Michael Cunningham aurait pu se passer étant donné qu'elle ne joue pas un grand rôle dans l'intrigue du roman (le livre est une sorte de mise en abyme en ayant le roman de « Mrs Dalloway » comme sujet). Elle est la mère d'un homosexuel affaibli par la maladie, écrivain, récipiendaire d'un prestigieux prix et qui est ami avec Clarissa à notre époque. C'est une fiction du début à la fin mais Cunningham nous dit avoir respecté le plus possible l'aspect biographique de l'histoire. Lorsqu'on suit Virginia Woolf, l'action se déroule « lors d'une journée fictive de 1923 » pour reprendre les mots de l'auteur.

En avoir tiré une œuvre cinématographique magistrale n'est pas nécessairement un cadeau qu'ils ont fait à Michael Cunningham. La lecture postérieure au visionnement du film fait paraître ce roman un peu « préfabriqué ». De plus, l'exceptionnalisme de la trame sonore de Philip Glass rajoutait de la profondeur à la grandeur du film. Je suis de ceux qui pensent que la littérature a des capacités infiniment supérieures au cinéma (quoique ce soit deux arts complètement différents, le cinéma étant conçu pour toucher les yeux du spectateur avec l'image alors que la littérature touche l'esprit avec les mots). Mais pour cette œuvre en particulier, « Les heures », les choses sont un peu différentes parce que le film est selon moi un des meilleurs, alors que le roman avec toutes ses qualités n'arrive pas à nous toucher autant que le film. Cunningham n'a pas le sublime talent de Virginia Woolf et son livre est moins littéraire parce que contrairement à Woolf, il y une mécanique, une intrigue, avec les différentes parties qui alternent et qui finissent par se rencontrer. On voit très facilement le plan derrière cela. Mais avec Woolf, il n'y a pas de plan, seulement une prose emplie de beauté. Un roman comme « Les heures » est donc un exercice littéraire périlleux, parce que celui qui le réalise est généralement moins talentueux que son sujet, et ici, en l'occurrence, un classique du modernisme.

Les personnages forment le noyau du roman, les parties étant même titrées avec leurs noms. Clarissa évolue à notre époque et comme le personnage de Virginia Woolf, elle passera la journée à préparer le repas du soir : « Quelle émotion, quel frisson, d'être en vie par un matin de juin, d'être prospère, presque scandaleusement privilégiée, avec une simple course à faire ! Elle, Clarissa Vaughan, une personne banale (à son âge, à quoi bon le nier ?), a des fleurs à acheter et une réception à préparer. » Le nom Mrs Dalloway lui est donné par son ami l'écrivain : « Richard avait surgi derrière elle, posé une main sur son épaule et dit: "Tiens donc, bonjour, Mrs Dalloway." Le nom de Mrs Dalloway était une idée de Richard - un trait d'esprit qu'il avait lancé au cours d'une soirée trop arrosée au foyer de l'université. Le nom de Vaughan ne lui seyait guère, lui avait-il assuré. Elle devait porter le nom d'une grande figure de la littérature, et, alors qu'elle penchait pour Isabel Archer ou Anna Karénine, Richard avait décrété que Mrs Dalloway était le choix unique et évident. » Quant à Virginia Woolf, Cunningham la présente comme quelqu'un qui n'arrive pas à se débarrasser de ses démons : « Elle, elle a échoué. Elle n'est pas du tout un écrivain, en réalité ; elle n'est qu'une excentrique douée. Des pans de ciel brillent dans les flaques laissées par la pluie de la nuit dernière. Ses chaussures s'enfoncent légèrement dans la terre molle. Elle a échoué, et les voix sont revenues, avec leur murmure indistinct par-delà les confins de sa vision, derrière elle, ici, non, elle se retourne, et elles sont parties ailleurs. Les voix sont revenues, et la migraine s'annonce aussi sûrement que la pluie, la migraine qui la broiera, qui broiera tout ce qu'elle est, et s'installera à sa place. » Dès le prologue on assiste à son suicide. Ensuite, les parties intitulées « Mrs Brown » nous font découvrir Laura qui vit en 1949 et qui se loue une chambre d'hôtel pour lire « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf. Comme je le disais plus haut, nous saurons que Laura est la mère de l'ami de Clarissa. Laura, comme tous ces personnages qui gravitent dans l'univers de mélancolie et de tristesse de Cunningham, pense au suicide : « Pourtant, quand elle a ouvert les yeux il y a quelques minutes (déjà sept heures passées !) - encore imprégnée de son rêve, une sorte de machine tambourinant en cadence quelque part au loin, un martèlement régulier tel un gigantesque cœur mécanique, qui semblait se rapprocher -, elle a ressenti cette froideur humide autour d'elle, une sensation de néant, et elle a su que la journée serait difficile. » Le temps est le symbole ultime du roman, à commencer par le titre, ce qui n'est pas toujours subtil. Le lecteur fait des sauts dans le temps, revient en arrière, reste en place, etc. Le style d'écriture, même s'il n'arrive pas au niveau de celui de Virginia Woolf, est quand même d'un éclat certain: « La porte du vestibule s'ouvre sur une matinée de juin si pure, si belle que Clarissa s'immobilise sur le seuil ainsi qu'elle le ferait au bord d'une piscine, regardant l'eau turquoise lécher la margelle, les mailles liquides du soleil trembler dans les profondeurs bleutées. Et, comme si elle se tenait debout au bord d'une piscine elle retarde d'un instant le plongeon, l'étau subit du froid, le choc de l'immersion. New York, avec son vacarme et sa brune et austère décrépitude, son déclin sans fond, prodigue toujours quelques matins d'été comme celui-ci [...]. » Lorsque je lisais Cunningham décrire les promenades de Clarissa dans New York, je pensais à "Open City" de Teju Cole que je venais juste de lire et je me disais que Michael Cunningham avait réussi là où l'autre a échoué. Il a réussi à nous faire vivre l'errance urbaine (bien que ce soit un des clichés de la littérature).

En terminant, je dois dire que je suis assoiffé de ce genre de roman où chaque phrase semble avoir été travaillé, retravaillé à l'extrême. Souvent, avec les romans contemporains, on peut reprocher à l'écrivain de n'avoir pas placé assez d'effort dans son travail. Mais ici c'est le contraire. Michael Cunningham est pour moi une valeur sûre. Avec « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, nous avions droit à une poétique en mouvement où les digressions faisaient partie intrinsèque de la construction romanesque. Le récit était "digressions" en tant que tel, et ainsi, il se rapprochait de « Ulysse » de James Joyce, même si Virginia Woolf déteste ce roman. Avec "Les heures", Michael Cunningham nous signe en quelque sorte un roman différent, mais cela n'empêche pas qu'il soit un bon écrivain, avec de bonnes idées et un talent de prosateur indéniable.