"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

lundi 2 septembre 2013

Au coeur de ce pays, J.M. Coetzee



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Au plus noir de la nuit, la maison devrait être silencieuse. Pourtant, l'oreille collée à la cloison, Magda perçoit des halètements presque inhumains. Elle attend le moment propice. Dans une minute, elle se lèvera et se dirigera vers la chambre de son père, un fusil chargé à la main, bien décidée à changer le cours de son existence...

La forme.
Écrit en paragraphes numérotés de 1 à 266, comme un journal intime. Le narrateur, c'est la fille, Magda qui écrit (et lit) dans sa chambre, souvent en train de combattre la migraine. Les autres personnages seront son père et sa nouvelle belle-mère de même que Hendrick, l'employé de la ferme. Le style de Coetzee est concis et précis. Le roman ne fait que 215 pages, et cette concision dans l'écriture est donc indispensable.
Le fond.
L'apartheid apparaît presque toujours dans les romans de Coetzee et celui-ci ne fait pas exception. Rarement en avant-plan, toujours amené d'une façon subtile, silencieuse. L'histoire est celle de cette nouvelle famille, la mère de Madga étant décédée quand elle était jeune. La nouvelle famille est malheureuse, et pour cause. L'on ne sait même pas au début si c'est réellement sa belle-mère. Magda sera malheureuse toute sa vie, on la suit jusqu'à la toute fin. En fait, cette histoire décousue au possible est celle, du début jusqu'à la fin, de Magda. Et revenons à cette nouvelle belle-mère. Elle ne fait rien, elle flâne dans la maison du père de Magda. Cette dernière est rejetée, elle idéalise sa mère qu'elle n'a pas connue, elle déteste son père qui voulait un fils. La ferme, située passablement à l'écart, est le décor. Quasiment prisonnière de cette ferme, la fille prendra la décision de tuer le père. Enfin, presque. Parce que tout cela est davantage compliqué que ce qu'il paraît. Le meurtre est plutôt un accident mais en même temps, elle voulait le tuer. Et c'est à partir du décès du père que la cassure se fera. Elle vivra ensuite avec Hendrick et Anna, qui eux aussi, comme le père, la prendront en grippe. La suite du récit abondera en digressions, en explications sur l'après-père. Un peu à la manière d'Elfriede Jelinek, où la pulsion de mort, de même qu'un nihilisme violent, ressurgiront dans un flot de pensées. Tandis que la haine de l'écrivain Jelinek est dirigée vers sa mère, celle du narrateur-Magda sera plutôt portée vers son père. Le complexe d'Oedipe pour Jelinek, l'anti-Oedipe pour Madga.

Contrairement à ses autres romans, Coetzee descend plus en profondeur dans l'âme humaine avec "Au coeur de ce pays". On assiste aux lamentations de la narratrice et personnage principale sur les deux cents quelques pages. Sa haine, ses tourments, ses craintes, et finalement sa vengeance plus ou moins inconsciente. Le roman est un flux de pensées intérieurs (et même extérieurs) où Magda imagine, ressasse, mais aussi, où elle décrit la vie à la ferme. C'est une sorte de huis clos réel, imaginaire, psychologique.

Je ne crois pas avoir déjà lu de romans semblables. Comme je le disais il se rapproche un peu sur la forme (et un peu sur le fond) de l'oeuvre de Jelinek. Mais aussi peut-être se rapproche-t-il un peu de "Crime et châtiment" de Dostoïevski, avec le meurtre, le flux de pensées, la folie, la subtilité entre le bien et le mal, le relativisme moral qui s'en dégage, le remords plus ou moins fort, l'angoisse développée par les personnages principaux, leurs tendances à spéculer sur la réalité. Par contre, la forme des deux romans diffère parce que l'un est classique alors que l'autre, moderne, jouit d'une forme éclatée comme je la décrivais plus haut. Il y aurait aussi une intertextualité à faire avec un autre roman de Dostoïevski, "Les Carnets du sous-sol", notamment par le venin craché par ses narrateurs.

En conclusion, je dois dire que c'est un excellent roman. Encore une fois, les personnages "blancs" doivent payer pour les crimes de l'apartheid. Cette métaphore explique bien l'oeuvre de Coetzee, le grand écrivain Sud-africain.

4 commentaires:

  1. Merci pour tes critiques
    Je lis chacun des posts et la plupart des livres rejoignent ou rejoigneront ma Pile A Lire.

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  2. Moi aussi j'avais été frappée par l'originalité de ce roman, son écriture forte et complexe, par le tourbillon dans lequel nous entraîne l'auteur, au cœur de l'esprit tordu de sa narratrice...
    Il ne ressemble à aucun des autres titres que j'ai lus de Coetzee mais aussi, comme tu le dis justement, à aucun autre roman en général.

    Bref, j'avais adoré !

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    1. En effet. Et plus je lis Coetzee, plus je trouve qu'il fait différent à chacun de ses livres.

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