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"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mercredi 11 septembre 2013

1Q84, Haruki Murakami



Ma note: 8,5/10


Livre 1 : Immense fresque de plus de 1600 pages, "1Q84" est divisé en trois livres, dont le premier couvre la période des mois d'avril à juin. La référence à Orwell se limite surtout pour le titre (en effet, on prononce la lettre "Q" en japonais comme le chiffre "9", ce qui donne 1984) parce que, ensuite, le roman en tant que tel n'est pas vraiment du même genre que celui de George Orwell et les références que l'on retrouve dans le bouquin sont négligeables. Dans "1Q84" on est dans la science-fiction générale alors que le "1984" d'Orwell était un roman d'anticipation. Dans le premier volume de "1Q84", deux personnages, aux antipodes l'un de l'autre, évoluent dans un univers réaliste au départ, et sous la plume de Murakami, cet univers basculera vers une réalité "décalée" pour nos deux protagonistes. Le style d'écriture de Murakami permettra d'établir un rythme excessivement lent, en volupté, qui nous donnera la sensation d'être bien installé dans cet univers qui deviendra de plus en plus inquiétant mais aussi liquéfié, magique, hors de notre portée psychique. Les deux personnages sont Tengo et Aomamé. Le premier est un écrivain, enseignant de mathématiques, qui deviendra un écrivain fantôme à succès. Le second, est une tueuse à gages pour le moins spéciale, qui tue avec un pic à glace, seulement des hommes qu'elle croie coupables. La force du roman, ce sont ces deux personnages d'une profondeur rare en littérature et que l'on verra évoluer dans une réalité qui change peu à peu d'apparence. Le rythme très lent de Murakami, qui est par moments une faiblesse autant qu'une force à d'autres moments, permettra d'exploiter encore plus la profondeur des personnages en revenant constamment sur leur attitude, leur caractère, leur façon de vivre, en décrivant souvent les mêmes facettes de leur personnalité mais d'un angle différent. Aomamé remarquera que les costumes des policiers changent, et plus loin dans ce premier livre, une deuxième lune apparaîtra. Quant à Tengo, ce sera plus subtil, de léger étourdissement l'assaille avec une petite voix à l'intérieur qui lui murmure. Aussi, il y aura cet étrange roman qu'il doit réécrire et les Little People qui parsèment le roman. De plus, il rencontrera "Le maître" qui lui parlera de la secte des "Précurseurs" qui semble avoir un étrange lien avec le roman qu'il réécrit. Pour Aomamé surtout, la réalité de 1984 basculera vers celle de "1Q84", tranquillement, avec lenteur. Dans ce premier volume nous assisterons seulement au prologue de cette nouvelle réalité parce que l'auteur prend un temps énorme pour placer son histoire. Il prend aussi le temps de placer d'autres personnages plus secondaires, comme l'auteur Fukaéri qui a écrit "La Chrysalide de l'air" (que Tengo réécrit), en plus de Komatsu, l'éditeur de Tengo et mentor littéraire. Quant à Aomamé, elle rencontre son employeur (rappelons qu'elle est tueuse à gages), elle rencontre Tamaru, elle rencontre Ayumi. Et pour l'histoire, les deux récits développés en parallèle par le biais de Tengo et Aomamé commencent à se fondre l'un dans l'autre avec "La Chrysalide de l'air" et la vie d'Aomamé.

Livre 2 : La fin du premier livre traite surtout de la secte des "Précurseurs" et nos deux personnages principaux convergent petit à petit vers cette secte pour des raisons différentes. Aomamé est chargée par son supérieur de retrouver Tsubasa, une fillette du "safe house" disparue et d'éliminer le chef de la secte des "Précurseurs". Tengo doit retrouver l'auteur des "Chrysalide de l'air". Les Little People ont à voir avec ces deux intrigues parallèles qui se rejoindront plus tard. Ensuite, Tengo se voit offrir une occasion en or de terminer son roman en chantier, par une subvention d'une mystérieuse organisation. Et entretemps, nous découvrons que Tengo et Aomamé se sont déjà connus, à l'école primaire, et surtout, qu'ils ne se sont jamais oubliés malgré la brièveté de leur rencontre. La copine policière d'Aomamé, Ayumi, décède d'une sauvage agression. Aomamé se remet en question. Tengo semble avoir ouvert, avec Fukaéri, quelque chose de très puissant en plaçant leur effort en commun pour écrire "La Chrysalide de l'air". L'imagination se mêle à la réalité et c'est vers cette piste que semble nous diriger Murakami. Tengo retrouve Fukaéri sans l'avoir recherché activement. Aomamé finit par rencontrer "Le leader" de la secte en se faisant passer pour une massothérapeute. Elle découvre qu'il a réellement d'étranges pouvoirs. Elle apprendra qu'elle a vraiment pénétré dans l'année 1Q84. "Le leader" explique tout à Aomamé, ce que sont les Little People, leur puissance quand les gens comme Aomamé passent en 1Q84 et les anti-Little People qui se forment pour garder l'équilibre. Et surtout, il lui explique que 1Q84 n'est pas un monde parallèle mais un deuxième temps qui se forment et qu'une poignée d'individus peuvent voir. Les deux lunes servent d'aiguillage. Aomamé découvrira qu'elle et Tengo font partie du virus et de l'anti-virus mais qu'en même temps, ils "s'attirent".

Livre 3 : Dans ce dernier livre, un nouveau personnage principal fait surface, que l'on avait à peine vu dans le deuxième livre, celui qui représentait l'organisation qui voulait donner une subvention à Tengo, et ce nouveau personnage, maintenant détective privé, arrive dans l'histoire d'une façon presque incongrue. Il n'y a rien qui nous préparait à cela, parce que Tengo et Aomamé prenaient quasiment toute la place dans les deux premiers livres. De plus, ce troisième livre fragilise en lui-même une trilogie qui était excellente. Ce troisième personnage c'est Ushikawa. Il enquête sur la mort du "Leader". Il a été mandaté par la secte des "Précurseurs". Le problème avec ce genre d'enquête qui arrive dans le dernier tiers d'un long roman comme celui-ci, c'est que l'enquêteur suit, en quelque sorte, les traces du lecteur et cela devient rapidement redondant. Des chapitres complets sont un résumé dispensable des deux premiers livres, qui eux, étaient magnifiques. Par contre, on retrouve encore Tengo et Aomamé et les chapitres alternent entre ces trois personnages au lieu des deux personnages dans les autres livres. Au début, Aomamé et Tengo se cherchent l'un et l'autre, espère enfin se retrouver pour de bon, et on ne sait plus trop s'ils sont la même personne. Tengo continue ses visites à son père qui est dans le coma, à lui faire la lecture. Il se demande si la Chrysalide de l'air le visitera de nouveau, avec Aomamé-fillette à l'intérieur, comme dans le deuxième volume. Le troisième livre traîne en longueur, parce que quand ce n'est pas le détective qui fait son enquête inutile, ce sont Tengo et Aomamé qui ressassent les mêmes choses que dans les deux premiers livres. Et pour la suite et la fin, je ne la dévoilerai pas, comme j'en ai pris l'habitude dans mes chroniques, pour ne pas brimer votre plaisir de la découvrir.

Impression générale

Il n'y a pas vraiment de nouvelles idées romanesques dans ce roman mais plutôt une quantité impressionnante de bonnes idées regroupées dans un tout cohérent et surtout, raconter différemment des autres auteurs de science-fiction qui se ressemblent tous. Il y a l'idée du roman des "Chrysalides de l'air", de sa fonction dans le réel, dans la nouvelle réalité 1Q84. Aussi, il y a l'idée de ce temps qui change pour nous projeter en 1Q84. Il y a la ville des chats que je n'ai pas traitée dans mon résumé mais qui prend une place importante. Les Little People, leurs anti-Little People, la secte, les deux lunes, etc. Sans oublier le genre policier qui vient se greffer dans un univers science fictionnel. Sur certains plans, "1Q84" est une oeuvre qui traite de sujets d'extrême droite comme le fait qu'Aomamé aide à faire justice soi-même. Les aphorismes sur la philosophie de Murakami parcourent le roman, essaimés ici et là. Une philosophie basée sur l'équilibre dans tous les plans de la vie. Haruki Murakami ne sera jamais mon écrivain préféré parce que ses thèmes sont trop juvéniles et globalement ses livres se rapprochent trop de la littérature pour adolescents. Par contre, Murakami semble, et de loin, le meilleur dans cette catégorie. Son imagination est débordante. Son talent c'est aussi de nous permettre de nous évader, un peu comme Paul Auster réussit à le faire et la reconnexion avec notre réalité est difficile. Peu d'auteurs réussissent cela. "1Q84", de par son histoire, se rapproche aussi de l'oeuvre de Philip K. Dick, mais avec une forme complètement différente, à l'exact opposé. Alors que Murakami étire le roman à son maximum, qu'il suspend le temps, qu'il emploie une foule de stratégies pour rendre le roman plus long, un peu à la manière des romans feuilletons, K. Dick se contente de courts romans, précis, concis, justes. Par contre, nombreux thèmes sont les mêmes, entre autres, la réalité qui se transforme, le temps qui change, le genre policier qui côtoie celui de la science-fiction. La façon dont Aomamé enquête sur son passage dans une nouvelle réalité (avec les journaux, les revues, etc.) m'a fait penser au roman "Le temps désarticulé" de Philip K. Dick. On retrouve dans "1Q84" plusieurs digressions intéressantes, notamment sur la création littéraire par le biais de Tengo, l'écrivain enseignant de mathématiques. Avec ce roman, Murakami va à contre-courant de notre société : le rythme d'une lenteur extrême est en opposition avec le rythme très rapide de nos sociétés. Murakami nous dit, en plus de valoriser l'équilibre, que la patience en création littéraire est d'une extrême importance. Comme mode de vie aussi. J'ai trouvé que son talent éclatait avec "1Q84" mais il a du mal à le gérer surtout dans le troisième livre. Parce que les deux premiers sont les romans les mieux écrits de cet auteur, c'est une littérature envoûtante, comme l'était l'extraordinaire "La ballade de l'impossible" même si ce dernier était entièrement du genre réaliste. En conclusion, je dirais que la plus grande force de Murakami est de suspendre et d'étirer le temps, et par le fait même de nous faire décrocher de la réalité, en passant, dans ce roman, d'une réalité à une autre, sans en voir les ficelles.

4 commentaires:

  1. Merci pour cette critique. J'étais curieux à propos de ces livres, je crois que je vais me les procurer.

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  2. De rien, ça me fait plaisir. Par contre, comme je le disais le rythme est tellement lent, et je crois qu'il rebutera plusieurs personnes, et aussi, je crois qu'il faut le lire rapidement, autant que possible.

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  3. Cette trilogie est dans ma liste de lecture. Il faut que je m'y mette !

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  4. Toujours plus difficile de la commencer quand elle fait 1600 pages ! :-)

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