"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 16 avril 2015

Herzog, Saul Bellow


Ma note : 8,5/10 

Voici la présentation de l'éditeur : Le héros de ce roman, Moses Herzog, professeur âgé de quarante-sept ans, jouissant d'une certaine renommée dans l'université où il enseignait, est abandonné par sa seconde femme, Madeleine. Il s'isole dans la maison de campagne du Massachusetts qu'il a habitée dans les premiers temps de son mariage, et traverse une grave crise nerveuse. Au bord de la folie, Moses Herzog se met à écrire des lettres à sa famille, à des collègues, aux membres du gouvernement, à des hommes célèbres vivants ou morts. Il se contente parfois de les imaginer, mais se garde bien de les envoyer à leurs destinataires. Victime de lui-même et du monde qui l'entoure, Moses Herzog revit tout son passé mêlé au présent. À travers cette correspondance passionnée, tumultueuse, se dessine l'autobiographie d'un homme américain des années 60 aux prises avec la société moderne. «Herzog» a connu aux États-Unis un très grand succès. Il a été couronné par le Prix international de littérature en 1965. 

 (Les citations de cette chronique renvoient à la nouvelle traduction française (2012) de Michel Lederer) 

 Dans «La tache» de Philip Roth, un ancien professeur d'université, dont on ne sait pas trop s'il est en train de perdre la tête, habite la campagne profonde et nous apprendrons, du crayon de Nathan Zuckerman, l'alter-ego littéraire de Roth, qu'il a été injustement accusé de racisme (quoique peut-être pas "si" injustement que cela). Dans «Le théâtre de Sabbath» de ce même Roth, nous découvrons la vie de Morris "Mickey" Sabbath, ancien marin et surtout, homme en perdition complète, perdant sur toute la ligne (de la vie). «Herzog» est un peu le croisement de ces deux romans, et il a été écrit bien avant eux, même si à la date de sa publication, Philip Roth avait déjà gagné le National Book Award (Goodbye Columbus). Avec «Herzog», Saul Bellow a lui aussi remporté le plus prestigieux des prix littéraires américains. 

Philip Roth est un grand lecteur de Bellow. Ce dernier est né à Lachine au Québec en 1915 et a émigré aux États-Unis avec sa famille à l'âge de neuf ans. Cette enfance demeurera très présente dans son oeuvre, notamment dans «Herzog» de même que sa condition de Juif (comme Philip Roth d'ailleurs). À propos de Herzog, Philip Roth dit :
«Tel est Herzog, la plus grande création de Bellow, le Leopold Bloom de la littérature américaine, à ceci près qu'avec Ulysse l'esprit encyclopédique de l'auteur se fait chair dans le verbe qu'il écrit, sans que Joyce confère jamais à Bloom sa vaste érudition, alors que dans Herzog Bellow donne à son héros, non pas seulement un état d'esprit, une tournure d'esprit, mais un esprit digne de ce nom.»
Les romans de Saul Bellow et de Philip Roth sont tellement semblables que l'on croirait qu'ils sont écrits par le même écrivain (Philip Roth, par contre, amène la sexualité plus loin que son collègue). Philip Roth a plusieurs lecteurs dans la francophonie, notamment à cause des excellentes traductions de Lazare Bitoun et de Josée Kamoun, mais ses lecteurs devraient lire aussi Saul Bellow pour plonger plus profondément dans les racines de son oeuvre. Bellow semble avoir influencé Philip Roth sur tous les plans. En premier lieu, les thèmes (avec ce personnage récurrent, celui de l'universitaire en perdition). Le style aussi ! De même que la structure et la forme (en écrivant surtout des biographies fictives). Comme Saul Bellow, Philip Roth prend le temps de décrire la vie de presque tous les personnages, parfois même ceux qui ont le moins d'importance. Bellow a eu aussi une influence considérable sur les critiques littéraires de notre époque. Il était, entre autres, le mentor de James Wood à l'Université de Boston. Saul Bellow, contrairement à Philip Roth, a été récompensé en 1976 du Prix Nobel de littérature (du temps où le comité donnait encore des prix aux Américains) « for the human understanding and subtle analysis of contemporary culture that are combined in his work ». Pourtant, 39 ans plus tard, Saul Bellow est encore mal édité en français. Tous ses romans ne sont pas disponibles, la plupart des éditions prennent de l'âge, etc. 

Le sujet de « L'homme qui se retire de la société, généralement dans les bois, pour ensuite écrire sa haine de cette société qu'il a quittée  » est un des plus grands clichés de la littérature. Les écrivains qui prennent cette avenue veulent certainement écrire des romans subtils, remplis d'inquiétante étrangeté, « sous la société », « en dessous du monde », mais le résultat est souvent l'inverse de cela, étant donné la récurrence de la chose. Cependant, quand c'est bien fait, cela peut donner de magnifiques romans comme «La tache» de Philip Roth (même si le narrateur est Nathan Zuckerman et non pas Coleman Silk) et ce «Herzog» de Saul Bellow, l'ancêtre des meilleurs romans de Philip Roth. 

Voyons maintenant ce que le contenu du roman nous réserve et le style de Bellow en tant que tel. Il nous dit que Herzog semble perdre la tête, mais la perd-il vraiment étant donné qu'il en a assez pour se questionner à ce sujet ? :
«Peut-être que j'ai perdu l'esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog. D'aucuns le croyaient cinglé et pendant un temps, lui-même douta d'avoir toute sa tête. Mais aujourd'hui, bien qu'il se comportât bizarrement encore, il se sentait sûr de lui, gai, clairvoyant et fort. Comme envoûté, il écrivait des lettres à la terre entière, et ces lettres l'exaltaient tant que depuis la fin du mois de juin, il allait d'un endroit à l'autre avec un sac de voyage bourré de papiers. Il l'avait porté de New York à Martha's Vineyard, d'où il était reparti aussitôt; deux jours plus tard, il prenait l'avion pour Chicago, et de là, il se rendait dans un village de l'ouest du Massachusetts. Retiré à la campagne, il écrivit continuellement, fanatiquement, aux journaux, aux personnages publics, aux amis et aux parents, puis aux morts, à ses morts obscurs et, enfin, aux morts célèbres.»
En tout cas, Herzog a le sentiment d'avoir perdu :
« Se penchant sur sa vie, il se rendait compte qu'il avait tout raté - absolument tout. Sa vie était fichue, comme on dit. Mais comme elle n'avait jamais été grand-chose, il n'y avait pas grand-chose à regretter. Sur le canapé malodorant, pensant aux siècles passés, le XIXe, le XVIe, le XVIIIe, il retrouva, datant de ce dernier, une citation qu'il affectionnait : Le chagrin, Monsieur, est une manière d'oisiveté. Couché sur le ventre, il continua à faire le point. Était-il intelligent ou idiot ? En ce moment, il ne pouvait guère prétendre être intelligent. Il avait peut-être eu un jour les armes pour le devenir, mais il avait plutôt choisi d'être un rêveur, et les requins l'avaient nettoyé. Quoi d'autre ? Il perdait ses cheveux. Il lisait les publicités de Thomas, le spécialiste du cuir chevelu, avec le scepticisme de celui dont le désir de croire est profond, désespéré. »
En réalité, ce n'est pas vrai qu'il a tout perdu dans sa vie :
«Herzog ne renonça pas à une carrière universitaire en raison d'un quelconque manque de compétence. Au contraire, il jouissait d'une excellente réputation. Sa thèse, traduite en français et en allemand, avait fait autorité. Son premier ouvrage, bien que peu remarqué lors de sa publication, figurait maintenant dans de nombreuses bibliographies recommandées, et la jeune génération d'historiens le considérait comme le modèle d'une nouvelle approche de l'histoire - « une histoire qui nous intéresse, nous - personnelle, engagée - et qui regarde le passé tout en jugeant nécessaire de se référer au présent ». Marié à Daisy, Moses avait mené l'existence tout ce qu'il y a de plus banale d'un maître assistant, équilibré et respecté. Dans son premier travail, fruit de recherches objectives, il expliquait ce que le christianisme était au romantisme. Dans son second, il fut plus ferme, plus assuré, plus ambitieux. En réalité, il y avait beaucoup de rudesse dans son caractère. Il possédait une forte volonté et un talent pour la polémique, une prédilection pour la philosophie de l'histoire. »
Contrairement à «La tache», qui avait Nathan Zukerman comme narrateur qui racontait la vie de Coleman Silk, «Herzog» a une narration plutôt conventionnelle à la troisième personne du singulier mais les lettres écrites par Moses Herzog sont incorporées dans cette narration, ce qui lui donne sans aucun doute un aspect original et intéressant à lire. Pour le style d'écriture, on peut voir dans cet extrait de «Herzog» que Philip Roth, subséquemment, s'est inspiré de Saul Bellow. Dans sa narration, lorsque l'écrivain effleure le nom d'un personnage secondaire quelconque, - en l’occurrence Elias Herzog (le personnage principal se nomme Moses Herzog) - il se met à décrire sa vie :
« De retour chez lui, il essaya les vêtements. Le maillot de bain était un peu juste. Par contre, le chapeau de paille ovale, qui flottait sur ses cheveux encore bien fournis aux tempes, lui plut. Comme ça, il ressemblait à Elias Herzog, le cousin de son père, le représentant en farine qui, dans les années vingt, parcourait le secteur du nord de l'Indiana pour le compte de la General Mills. Elias avec son visage américanisé rasé de près, sérieux, mangeait des oeufs durs et buvait de la bière de contrebande- de la piva polonaise artisanale. Il tapait d'un coup sec les oeufs sur la balustrade de la véranda avant de les écaler minutieusement. Il portait aux manches des élastiques de couleur et un canotier pareil à celui-ci, posé sur une chevelure évoquant celle de son père à lui, Rabbi Sandor-Alexander Herzog qui arborait de son côté une barbe superbe, une barbe éclatante qui s'étalait et cachait le contour de son menton de même que le col en velours de sa redingote. »
«Herzog» est un roman plus pessimiste que «Ravelstein». Ce dernier était un très bon livre de fin de carrière. «Herzog» est aussi plus complet que lui et Saul Bellow aurait pu écrire le grand roman américain du 20e siècle, mais je crois que Philip Roth a dépassé le maître, en talent surtout (même si, comme je le disais, ces deux écrivains se ressemblent sur tous les plans) ! «La tache», «Le théâtre de Sabbath» et «Pastorale américaine» sont de meilleures œuvres. 

 Pour moi, la vie c'est la littérature, la littérature c'est la vie et Saul Bellow, comme Flaubert, Dostoïevski et bien d'autres avant, et après lui, a posé un jalon important dans cet édifice indestructible. Les livres sont plus importants que les humains. Ils survivent même à leurs auteurs. Certains personnages de fiction sont plus importants que nous. Don Quichotte sera encore important dans 500 ans. Et nous ? Que serons-nous dans 500 ans ? Eschyle est encore lu et joué 2500 ans après sa mort. Pensez-vous que les séries télé d'aujourd'hui seront encore regardées dans 2500 ans ? Ils ne dépasseront même pas 50 ans ! Il n'y a rien de plus important que la lecture. Les autres plaisirs de la vie nous rendent malades après quelque temps ou nous ennuient tout simplement. Mais pas la littérature. Elle est un peu comme la musique. Plus on lit, plus on veut lire et cela nous permet de nous rapprocher de l'ataraxie. La littérature c'est la vie, mais parfois, elle semble la dépasser !

4 commentaires:

  1. J'ai découvert cet auteur grâce à un documentaire sur France culture. Herzog est le seul livre que j'ai lu de lui, mais il m'avait bien plu. De l'humour et un oeil désabusé.

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  2. Je m'en vais voir s'il est disponible sur internet. Et c'est vrai qu'il a «de l'humour et un oeil désabusé» !

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  3. Tu me donnes furieusement envie de lire Herzog. Excellent billet!

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