dimanche 26 avril 2015

La planète de Mr. Sammler, Saul Bellow


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture: « Notre espèce est-elle folle? Les preuves n’en manquent pas.» Ainsi pense Mr. Sammler, rescapé de l’Holocauste. Dans le New York décomplexé des années soixante, cet intellectuel d’un autre temps observe avec stupéfaction l’hédonisme ambiant. Et les promesses d’un avenir radieux lui semblent au contraire mener à plus de souffrance et de folie. Constat amer sur nos sociétés de consommation, La planète de Mr. Sammler est aussi un récit d’apprentissage, celui d’un vieil homme qui devra apprendre à compatir.

 Selon moi, la difficulté de la littérature, celle de l'acte d'écrire, c'est de trouver la subtilité nécessaire pour donner l'illusion au lecteur qu'il ne lit pas vraiment, étant donné qu'il se retrouve transporter confortablement par sa conscience (et parfois par son inconscient). Sur ce point, qui est extrêmement important pour être reconnu dans le «canon», Virginia Woolf, Dostoïevski et quelques autres grands écrivains sont insurpassables. Et plus je lis Saul Bellow, plus je reconnais en lui ce type de génie. Il a été capable de «saisir» la vie et surtout sa société pour en faire une critique sans employer trop de clichés, comme la plupart des autres écrivains américains ont le défaut de faire. C'est pour cela, entre autres, que l'Académie de Suède lui a donné le Prix Nobel de littérature.

  La planète de Mr. Sammler est un livre intéressant dans l'oeuvre de Saul Bellow, parce qu'il amène des éléments de l'Europe aux États-Unis par le truchement de ce singulier personnage d'Arthur Sammler. Le roman a été publié en 1970 et les années soixante y sont décrites dans un style très «yiddish» où la profusion de mots se mélange avec un vaste vocabulaire et une érudition éclatante. Arthur Sammler a 70 ans lorsqu'on le découvre. Il est l'antithèse de l'anarchiste. Il arrive à New York sans rien connaître des coutumes américaines, il est encore un Européen : « Il s'était mêlé des affaires des autres ce qu'un homme de soixante-dix ans ne devrait jamais faire à New York. C'était l'éternel problème avec Mr. Sammler : il ne se comportait pas comme un homme de son âge, n'évaluait pas correctement sa situation, lui qui, ici, ne bénéficiait pas de la protection que procurent le rang social et les privilèges de la distance conférée à New York par un revenu de cinquante mille dollars - adhésion à des clubs, taxis, déjeuner au distributeur. Pas de quoi se plaindre sérieusement, certes, mais les années où il avait été un «Anglais», deux décennies à Londres en tant que correspondant de journaux et de revues de Varsovie, lui avaient inculqué des comportements qui n'étaient pas particulièrement adaptés à un réfugié à Manhattan. Il employait des expressions dignes d'une salle des professeurs d'Oxford ; il avait la tête d'un assistant du British Museum. En classe à Cracovie, avant la Première Guerre mondiale, il était tombé amoureux de l'Angleterre. Par la suite, la vie l'avait débarrassé de presque toute cette idiotie. Il avait reconsidéré dans son ensemble la question de l'anglophilie, et il portait un regard sceptique sur les œuvres de Salvador de Madariaga, de Mario Praz, d'André Maurois et son colonel Bramble. » Arthur Sammler n'est pas l'homme pragmatique - raisonnable - américain : « De fait, il semblait ignorer son âge, ou à quelle étape de son existence il se trouvait. On le voyait à sa démarche. Dans la rue, il était tendu, vif, léger et insouciant, fantasque, ses cheveux de vieil homme en bataille sur sa nuque. Pour traverser, il brandissait son parapluie roulé pour montrer aux voitures, aux autobus, aux camions filant à toute allure et aux taxis fonçant sur lui la direction qu'il comptait emprunter. Il risquait de se faire écraser, mais il ne changerait pas sa manière d'aller à grandes enjambées, en aveugle. » Humble comme plusieurs immigrants, Sammler, contrairement à Herzog, n'est pas un raté : « N'éprouvant aucun plaisir à parler, privé de l'attention de son auditoire (il y avait beaucoup de bruit), il ne ressentait qu'une maigre satisfaction, fantôme ténu de la fierté que sa femme et lui avaient tirée de leurs succès anglais. De son succès à lui : un Juif polonais reconnu et accepté par les gens de la haute, par H.G. Wells. De même que, par exemple, avec Gerald Heard et Olaf Stapledon pour le projet Cosmopolis d'un État mondial, Sammler avait publié des articles dans News of Progress ainsi que dans l'autre revue, The World Citizen. Comme il l'expliqua d'une voix qui conservait des traces de sifflantes et de nasales polonaises, à peine perceptibles, le projet était fondé sur le développement des sciences de la biologie, de l'histoire et de la sociologie ainsi que sur l'application effective des principes scientifiques pour l'amélioration de la condition humaine ; l'édification d'une merveilleuse société mondiale planifiée, ordonnée : abolition de la souveraineté nationale, mise hors-la-loi de la guerre ; monnaie et crédit, production, distribution, transports, démographie, armement et cetera soumis à un contrôle collectif à l'échelle de la planète, éducation gratuite pour tous, liberté individuelle (compatible avec le bien-être collectif) poussée à l'extrême ; une société de services fondée sur une attitude scientifique rationnelle à l'égard de la vie. Avec une confiance et un intérêt croissants à mesure que ses souvenirs lui revenaient, Sammler disserta de Cosmopolis pendant une demi-heure, tandis qu'il réalisait combien ce projet, rempli de bons sentiments, avait été naïf et stupide. S'adressant au vide éclairé et agité de l’amphithéâtre à la coupole sale et aux appliques grillagées, jusqu'à ce qu'une voix forte et claire l'interrompe. On lui posait des questions. On l'apostrophait. » Cela se passait lors d'une conférence et elle se terminera mal étant donné que Sammler est déconnecté des autres : « Il ne regrettait pas d'avoir affronté les réalités, aussi attristantes et regrettables fussent-elles. Le résultat, cependant, c'est que Mr. Sammler se sentait quelque peu séparé des membres de son espèce, si ce n'est coupé - coupé non pas tant par l'âge que par des préoccupations trop différentes et trop éloignées, disproportionnées, les siennes portant sur le XIIIe spirituel, platonicien, augustinien. Il y avait le flot de la circulation, le flot des rafales de vent, et un soleil plutôt brillant pour Manhattan qui se déversait à flot par les ouvertures et les brèches de son corps. Comme s'il eût été sculpté par Henry Moore. Plein de trous, de manques. » Le roman suit (par les yeux de Sammler) un pickpocket et cela débouche sur l'allégorie de la société moderne. Bellow écrit surtout des romans à «personnages», et sa vision de ce roman devait être éclatante parce que son personnage principal est lui aussi éclatant. Ravelstein avait trop de thèmes, il y avait trop d'espoir pour ce qu'il était capable d'apporter. Même si les thèmes étaient importants, il ne les développait pas assez. Avec La planète de Mr. Sammler, l'histoire est plus «petite» mais elle est développée en profondeur, un peu le contraire de Ravelstein. 

 Contrairement à Herzog, Bellow utilise le «monsieur» pour Sammler. Et pourquoi ce titre était-il absent d'Herzog ? Je crois que c'est parce que Saul Bellow a créé un personnage davantage éloigné de ce qu'il est, et ainsi, le respect pour son personnage est plus grand, étant donné la distance. Il a aussi davantage de froideur avec Arthur Sammler. Bellow était, en quelque sorte, Herzog lui-même, notamment avec son enfance passée à Montréal. Bellow n'utilise pas tout le temps le «monsieur» avec Sammler, mais le titre est très évocateur à ce sujet. Dans ma chronique sur Herzog je comparais Saul Bellow à Philip Roth, deux écrivains fortement semblables. Par contre, Saul Bellow est celui qui «intellectualise» ses idées, ses sujets, son action romanesque, sa narration, alors que Philip Roth, qui hait au plus haut point la philosophie et les concepts abstraits, est un auteur «sanguin» qui, avec l'aide de sa prose, nous rentre sous la peau. Dans La planète de Mr. Sammler, les références du personnage principal sont souvent intellectuels pour expliquer le concret : « En tout cas, Mr. Sammler devait reconnaître qu'après avoir surpris une fois le pickpocket en action, il avait ardemment désiré le voir de nouveau à l'oeuvre. Il ne savait pas pourquoi. C'était un événement marquant, et illicite - ou du moins, opposé à ses principes fondamentaux - , et il mourait d'envie d'assister à sa répétition. Le souvenir d'une de ses anciennes lectures lui revint facilement en mémoire - le moment où, dans Crime et Châtiment, Raskolnikov abat la hache sur la tête nue de la vieille femme dont la natte de cheveux grisonnants clairsemés et tachés de graisse pend dans son cou, maintenue par un peigne en corne ébréché. Cela pour dire que l'horreur, le crime, le meurtre catalysent tous les phénomènes, les détails les plus banals de l'expérience. Dans le mal comme dans l'art il y a illumination. »

 En conclusion, les ressemblances avec Ravelstein et surtout avec Herzog restent nombreuses. Ce sont des romans qui offrent une place prépondérante aux digressions (Philip Roth avait raison de le comparer à Ulysse de James Joyce), au biographique, à la condition juive en Amérique, aux problèmes de la masculinité aux États-Unis, et finalement, dans tous ces romans, l'intellectualité saura plaire aux grands lecteurs. Saul Bellow est un des écrivains les plus «énergiques» que j'ai lus, avec Philip Roth et Roberto Bolaño entre autres.

jeudi 16 avril 2015

Herzog, Saul Bellow


Ma note : 8,5/10 

Voici la présentation de l'éditeur : Le héros de ce roman, Moses Herzog, professeur âgé de quarante-sept ans, jouissant d'une certaine renommée dans l'université où il enseignait, est abandonné par sa seconde femme, Madeleine. Il s'isole dans la maison de campagne du Massachusetts qu'il a habitée dans les premiers temps de son mariage, et traverse une grave crise nerveuse. Au bord de la folie, Moses Herzog se met à écrire des lettres à sa famille, à des collègues, aux membres du gouvernement, à des hommes célèbres vivants ou morts. Il se contente parfois de les imaginer, mais se garde bien de les envoyer à leurs destinataires. Victime de lui-même et du monde qui l'entoure, Moses Herzog revit tout son passé mêlé au présent. À travers cette correspondance passionnée, tumultueuse, se dessine l'autobiographie d'un homme américain des années 60 aux prises avec la société moderne. «Herzog» a connu aux États-Unis un très grand succès. Il a été couronné par le Prix international de littérature en 1965. 

 (Les citations de cette chronique renvoient à la nouvelle traduction française (2012) de Michel Lederer) 

 Dans «La tache» de Philip Roth, un ancien professeur d'université, dont on ne sait pas trop s'il est en train de perdre la tête, habite la campagne profonde et nous apprendrons, du crayon de Nathan Zuckerman, l'alter-ego littéraire de Roth, qu'il a été injustement accusé de racisme (quoique peut-être pas "si" injustement que cela). Dans «Le théâtre de Sabbath» de ce même Roth, nous découvrons la vie de Morris "Mickey" Sabbath, ancien marin et surtout, homme en perdition complète, perdant sur toute la ligne (de la vie). «Herzog» est un peu le croisement de ces deux romans, et il a été écrit bien avant eux, même si à la date de sa publication, Philip Roth avait déjà gagné le National Book Award (Goodbye Columbus). Avec «Herzog», Saul Bellow a lui aussi remporté le plus prestigieux des prix littéraires américains. 

Philip Roth est un grand lecteur de Bellow. Ce dernier est né à Lachine au Québec en 1915 et a émigré aux États-Unis avec sa famille à l'âge de neuf ans. Cette enfance demeurera très présente dans son oeuvre, notamment dans «Herzog» de même que sa condition de Juif (comme Philip Roth d'ailleurs). À propos de Herzog, Philip Roth dit :
«Tel est Herzog, la plus grande création de Bellow, le Leopold Bloom de la littérature américaine, à ceci près qu'avec Ulysse l'esprit encyclopédique de l'auteur se fait chair dans le verbe qu'il écrit, sans que Joyce confère jamais à Bloom sa vaste érudition, alors que dans Herzog Bellow donne à son héros, non pas seulement un état d'esprit, une tournure d'esprit, mais un esprit digne de ce nom.»
Les romans de Saul Bellow et de Philip Roth sont tellement semblables que l'on croirait qu'ils sont écrits par le même écrivain (Philip Roth, par contre, amène la sexualité plus loin que son collègue). Philip Roth a plusieurs lecteurs dans la francophonie, notamment à cause des excellentes traductions de Lazare Bitoun et de Josée Kamoun, mais ses lecteurs devraient lire aussi Saul Bellow pour plonger plus profondément dans les racines de son oeuvre. Bellow semble avoir influencé Philip Roth sur tous les plans. En premier lieu, les thèmes (avec ce personnage récurrent, celui de l'universitaire en perdition). Le style aussi ! De même que la structure et la forme (en écrivant surtout des biographies fictives). Comme Saul Bellow, Philip Roth prend le temps de décrire la vie de presque tous les personnages, parfois même ceux qui ont le moins d'importance. Bellow a eu aussi une influence considérable sur les critiques littéraires de notre époque. Il était, entre autres, le mentor de James Wood à l'Université de Boston. Saul Bellow, contrairement à Philip Roth, a été récompensé en 1976 du Prix Nobel de littérature (du temps où le comité donnait encore des prix aux Américains) « for the human understanding and subtle analysis of contemporary culture that are combined in his work ». Pourtant, 39 ans plus tard, Saul Bellow est encore mal édité en français. Tous ses romans ne sont pas disponibles, la plupart des éditions prennent de l'âge, etc. 

Le sujet de « L'homme qui se retire de la société, généralement dans les bois, pour ensuite écrire sa haine de cette société qu'il a quittée  » est un des plus grands clichés de la littérature. Les écrivains qui prennent cette avenue veulent certainement écrire des romans subtils, remplis d'inquiétante étrangeté, « sous la société », « en dessous du monde », mais le résultat est souvent l'inverse de cela, étant donné la récurrence de la chose. Cependant, quand c'est bien fait, cela peut donner de magnifiques romans comme «La tache» de Philip Roth (même si le narrateur est Nathan Zuckerman et non pas Coleman Silk) et ce «Herzog» de Saul Bellow, l'ancêtre des meilleurs romans de Philip Roth. 

Voyons maintenant ce que le contenu du roman nous réserve et le style de Bellow en tant que tel. Il nous dit que Herzog semble perdre la tête, mais la perd-il vraiment étant donné qu'il en a assez pour se questionner à ce sujet ? :
«Peut-être que j'ai perdu l'esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog. D'aucuns le croyaient cinglé et pendant un temps, lui-même douta d'avoir toute sa tête. Mais aujourd'hui, bien qu'il se comportât bizarrement encore, il se sentait sûr de lui, gai, clairvoyant et fort. Comme envoûté, il écrivait des lettres à la terre entière, et ces lettres l'exaltaient tant que depuis la fin du mois de juin, il allait d'un endroit à l'autre avec un sac de voyage bourré de papiers. Il l'avait porté de New York à Martha's Vineyard, d'où il était reparti aussitôt; deux jours plus tard, il prenait l'avion pour Chicago, et de là, il se rendait dans un village de l'ouest du Massachusetts. Retiré à la campagne, il écrivit continuellement, fanatiquement, aux journaux, aux personnages publics, aux amis et aux parents, puis aux morts, à ses morts obscurs et, enfin, aux morts célèbres.»
En tout cas, Herzog a le sentiment d'avoir perdu :
« Se penchant sur sa vie, il se rendait compte qu'il avait tout raté - absolument tout. Sa vie était fichue, comme on dit. Mais comme elle n'avait jamais été grand-chose, il n'y avait pas grand-chose à regretter. Sur le canapé malodorant, pensant aux siècles passés, le XIXe, le XVIe, le XVIIIe, il retrouva, datant de ce dernier, une citation qu'il affectionnait : Le chagrin, Monsieur, est une manière d'oisiveté. Couché sur le ventre, il continua à faire le point. Était-il intelligent ou idiot ? En ce moment, il ne pouvait guère prétendre être intelligent. Il avait peut-être eu un jour les armes pour le devenir, mais il avait plutôt choisi d'être un rêveur, et les requins l'avaient nettoyé. Quoi d'autre ? Il perdait ses cheveux. Il lisait les publicités de Thomas, le spécialiste du cuir chevelu, avec le scepticisme de celui dont le désir de croire est profond, désespéré. »
En réalité, ce n'est pas vrai qu'il a tout perdu dans sa vie :
«Herzog ne renonça pas à une carrière universitaire en raison d'un quelconque manque de compétence. Au contraire, il jouissait d'une excellente réputation. Sa thèse, traduite en français et en allemand, avait fait autorité. Son premier ouvrage, bien que peu remarqué lors de sa publication, figurait maintenant dans de nombreuses bibliographies recommandées, et la jeune génération d'historiens le considérait comme le modèle d'une nouvelle approche de l'histoire - « une histoire qui nous intéresse, nous - personnelle, engagée - et qui regarde le passé tout en jugeant nécessaire de se référer au présent ». Marié à Daisy, Moses avait mené l'existence tout ce qu'il y a de plus banale d'un maître assistant, équilibré et respecté. Dans son premier travail, fruit de recherches objectives, il expliquait ce que le christianisme était au romantisme. Dans son second, il fut plus ferme, plus assuré, plus ambitieux. En réalité, il y avait beaucoup de rudesse dans son caractère. Il possédait une forte volonté et un talent pour la polémique, une prédilection pour la philosophie de l'histoire. »
Contrairement à «La tache», qui avait Nathan Zukerman comme narrateur qui racontait la vie de Coleman Silk, «Herzog» a une narration plutôt conventionnelle à la troisième personne du singulier mais les lettres écrites par Moses Herzog sont incorporées dans cette narration, ce qui lui donne sans aucun doute un aspect original et intéressant à lire. Pour le style d'écriture, on peut voir dans cet extrait de «Herzog» que Philip Roth, subséquemment, s'est inspiré de Saul Bellow. Dans sa narration, lorsque l'écrivain effleure le nom d'un personnage secondaire quelconque, - en l’occurrence Elias Herzog (le personnage principal se nomme Moses Herzog) - il se met à décrire sa vie :
« De retour chez lui, il essaya les vêtements. Le maillot de bain était un peu juste. Par contre, le chapeau de paille ovale, qui flottait sur ses cheveux encore bien fournis aux tempes, lui plut. Comme ça, il ressemblait à Elias Herzog, le cousin de son père, le représentant en farine qui, dans les années vingt, parcourait le secteur du nord de l'Indiana pour le compte de la General Mills. Elias avec son visage américanisé rasé de près, sérieux, mangeait des oeufs durs et buvait de la bière de contrebande- de la piva polonaise artisanale. Il tapait d'un coup sec les oeufs sur la balustrade de la véranda avant de les écaler minutieusement. Il portait aux manches des élastiques de couleur et un canotier pareil à celui-ci, posé sur une chevelure évoquant celle de son père à lui, Rabbi Sandor-Alexander Herzog qui arborait de son côté une barbe superbe, une barbe éclatante qui s'étalait et cachait le contour de son menton de même que le col en velours de sa redingote. »
«Herzog» est un roman plus pessimiste que «Ravelstein». Ce dernier était un très bon livre de fin de carrière. «Herzog» est aussi plus complet que lui et Saul Bellow aurait pu écrire le grand roman américain du 20e siècle, mais je crois que Philip Roth a dépassé le maître, en talent surtout (même si, comme je le disais, ces deux écrivains se ressemblent sur tous les plans) ! «La tache», «Le théâtre de Sabbath» et «Pastorale américaine» sont de meilleures œuvres. 

 Pour moi, la vie c'est la littérature, la littérature c'est la vie et Saul Bellow, comme Flaubert, Dostoïevski et bien d'autres avant, et après lui, a posé un jalon important dans cet édifice indestructible. Les livres sont plus importants que les humains. Ils survivent même à leurs auteurs. Certains personnages de fiction sont plus importants que nous. Don Quichotte sera encore important dans 500 ans. Et nous ? Que serons-nous dans 500 ans ? Eschyle est encore lu et joué 2500 ans après sa mort. Pensez-vous que les séries télé d'aujourd'hui seront encore regardées dans 2500 ans ? Ils ne dépasseront même pas 50 ans ! Il n'y a rien de plus important que la lecture. Les autres plaisirs de la vie nous rendent malades après quelque temps ou nous ennuient tout simplement. Mais pas la littérature. Elle est un peu comme la musique. Plus on lit, plus on veut lire et cela nous permet de nous rapprocher de l'ataraxie. La littérature c'est la vie, mais parfois, elle semble la dépasser !

lundi 6 avril 2015

Le Don, Vladimir Nabokov


Ma note: 9/10


Voici un extrait de la présentation du «Don» par Vladimir Nabokov lui-même : « Puisque le monde du Don est devenu tout aussi fantasmagorique que la plupart de mes autres mondes, je puis parler de ce livre avec un certain détachement. C'est le dernier roman que j'ai écrit, et que j'écrirai jamais , en russe. Son héroïne n'est pas Zina, mais la littérature russe. Les poèmes de Fiodor forment la trame du premier chapitre. Le Chapitre Deux est une aspiration vers Pouchkine dans l'évolution littéraire de Fiodor, et contient sa tentative de descritption des explorations zoologiques de son père. Le Chapitre Trois est sur Gogol, mais son centre réel est le poème d'amour dédié à Zina. Le livre de Fiodor sur Tchernychevski, une spirale à l'intérieur d'un sonnet, prend soins du Chapitre Quatre. Le dernier capitre combine tous les thèmes rpécédents et laisse pressentir le livre que Fiodor rêve d'écrire un jour : Le don. L'épigramme n'est pas une fabrication personnelle. Le poème qui sert d'épilogue parodie une stance d'Onéguine. Je me demande jusqu'où l'imagination du lecteur suivra les amants après la sortie de scène.

Pour ma part, je me demande si Nabokov lui-même aimerait son roman «Le Don». Cet écrivain valorise au plus au point Tolstoï et Flaubert, «Guerre et paix» et «Madame Bovary». Mais lorsqu'on analyse ces romans, ils sont extrêmement éloignés du «Don». Ils ont une forme et une structure « classiques », ou plutôt « classiquement romanesques » ! Ils ont un début, un milieu et une fin. Ils ont une intrigue, à tout le moins un récit, une histoire. La narration se fait dans les règles de l'art. Alors qu'avec «Le Don», un roman qui, personnellement, m'a complètement ébloui, Nabokov y va d'un exercice de style et le roman « à message » n'est pas loin non plus, même s'il semble détester ce genre. Cependant, comme plusieurs autres de ses livres, notamment «Feu pâle» et «Pnine», l'aspect « parodique » fait partie un peu du roman, Nabokov aimant se moquer des milieux intellectuels. Dans «Ada ou l'Ardeur», ce sont les traducteurs qui étaient la cible de Nabokov. En plus d'être un romancier, un des plus grands, Nabokov est un critique littéraire, professeur d'université, et un des critiques les plus difficiles, en tout cas le plus difficile que je connaisse. Rares sont les romans qui lui plaisent. Aussi, il faut dire que «Le Don» est peut-être plus proche des romans préférés de Nabokov au 20e siècle (avec ses nombreuses digressions, entre autres) : «Ulysse» de James Joyce, «À la recherche du temps perdu» de Marcel Proust et «La métamorphose» de Franz Kafka.

«Le Don» ne représente peut-être pas parfaitement l'oeuvre de Nabokov, mais selon moi, notamment en écrivant sur l'écriture elle-même, sur ses possibilités et ses non-possibilités, l'on sent bien que Nabokov lui-même savait à quel point il était talentueux, à quel point il était un génie. Et lorsqu'on fouille un peu dans ses entrevues et dans sa vie privée, cela semble se confirmer. Il connaissait vraisemblablement ses capacités, comme la plupart des génies littéraires. Selon moi, «Le Don» pourrait être classé parmi les romans de la méta-littérature. Un peu moins que «Feu pâle», et d'une façon différente aussi, mais c'est un roman sur la littérature, un roman qui se suffit à lui-même. Il a pris du temps à prendre forme : « Ce n'est qu'en 1952, presque vingt ans après ses premières ébauches, que parut une édition complète du roman [...] ». Contrairement à ce que j'en pense, Nabokov nous assure qu'il n'a rien à voir, ou presque, avec le personnage principal (sur une note ironique quand même) : « Je vivais à Berlin depuis 1922, donc à la même époque que le jeune homme dans le roman ; mais ni ce fait ni la parenté de nos intérêts, tels que la littérature et les lépidoptères, ne devraient pousser le lecteur à dire " Hum...hum... " et à confondre le créateur avec l'oeuvre. Je ne suis pas, et ne fus jamais Fiodor Godounov-Tchedyntsev. » Les références à la littérature pullulent à chaque chapitre dans ce roman : « Sur le trottoir, devant la maison (que j'habiterai moi aussi) se tenaient deux personnes qui étaient évidemment venues à la rencontre de leur mobilier (dans ma valise, il y a plus de manuscrits que de chemises). » ; « Un jour, pensa-t-il, je dois me servir d'une scène semblable pour commencer un bon vieux roman bien épais. » ; « mon recueil de poèmes a été publié ; et lorsque, comme maintenant, son esprit culbutait de la sorte, c'est-à-dire lorsqu'il se rappelait les quelque cinquante poèmes qui venaient juste de paraître. » Et c'est comme cela tout le roman, c'est un livre sur le monde des lettres. Aussi, on ne sait jamais vraiment si Nabokov y va d'un passage sérieux ou plutôt ironique. Par exemple, celui-ci où il tourne fort probablement en dérision les poètes et surtout, les critiques : « La stratégie de l'inspiration et les tactiques de l'esprit, la chair de la poésie et le spectre d'une prose translucide - telles sont les épithètes qui nous semblent caractériser avec une justesse suffisante l'art de ce jeune poète... Et après avoir fermé sa porte à clé, il sortit son livre et se jeta sur le canapé - il lui fallait le relire tout de suite, avant que l'excitation n'ait le temps de se refroidir, afin de vérifier la qualité supérieure des poèmes et de se préfigurer tous les détails de la haute approbation que leur avait accordé le critique intelligent, délicieux, et encore anonyme. » Mais tout de suite après, Nabokov y va d'un passage qui semble sérieux en décrivant une méthode de lecture (ou peut-être le passage avant était sérieux et pas celui-ci ?) : « Il lisait à présent en trois dimensions pour ainsi dire, explorant chaque poème avec soin, soulevé comme un cube parmi d'autres et baigné de tous les côtés dans cet air de campagne merveilleux et duveteux qui nous laisse toujours si épuisés le soir. En d'autres mots, tandis qu'il lisait, il réemployait tous les matériaux déjà amassés par sa mémoire pour l'extraction de ces poèmes, et reconstruisait tout, absolument tout, comme un voyageur qui revient et voit dans les yeux d'un orphelin, non seulement le sourire de sa mère qu'il avait connue dans jeunesse, mais aussi une avenue qui se termine dans un éclat de lumière jaune et cette feuille châtaine sur le banc, et tout, et tout. »


Comme le disait Nabokov dans sa présentation, le premier chapitre fusionne la poésie et la vie de Fiodor. Voici la forme adoptée par Nabokov (un extrait où il parle de sa jeunesse) :


« L'auteur a trouvé des mots efficaces pour décrire les sensations éprouvées en effectuant la transition à la campagne. Quel plaisir, dit-il, quand

On n'a plus besoin de mettre une casquette 
Ou de changer ses chaussures légères,
Pour aller courir encore au printemps
Sur le sable couleur de brique du jardin.

A l'âge de dix ans, un nouvel amusement fut ajouté. Nous étions encore en ville lorsque la merveille fit son entrée en roulant. Assez longtemps, je la menais d'une chambre à l'autre par ses cornes de bélier ; avec quelle grâce timide ne roulait-elle pas sur le parquet jusqu'à ce qu'elle s'empale sur une punaise ! En comparaison de mon vétuste petit tricycle bruyant et pitoyable dont les roues étaient si minces qu'elles s'enfonçaient même dans le sable de la terrasse du jardin, la nouvelle venue possédait une céleste légèreté de mouvement. Ceci est bien exprimé par le poète dans les vers suivants :

Oh, cette première bicyclette ! 
Sa splendeur, sa hauteur,« Dux » ou « Pobiéda » inscrit sur son cadre,
Le silence de son pneu étanche ! 
Les vacillements et les tortillements sur l'avenue verte
Où les taches de soleil vous glissent sur les poignets
Et où les taupinières surgissent menaçantes
Et annoncent votre chute !
Mais le lendemain, on les effleure
Et comme dans un monde de rêve le soutien fait défaut,
Et faisant confiance à cette simplicité de rêve
La bicyclette ne s'écroule pas. »

C'est un roman extrêmement difficile d'approche, autant que «Feu pâle» mais pas pour les mêmes raisons. Pour Nabokov, le «bon goût» en littérature, en écriture, est primordial, et sur ce point, il est réussi. L'écrivain incorpore des poèmes à la prose contrairement à «Feu pâle» où il commençait avec un long poème pour en donner l'explication en prose, et par la suite, nous constations que tout cela formait le roman en tant que tel. Même s'il se suffit à lui-même, je crois que «Le Don» pourrait servir d'introduction au chef-d'oeuvre ultime qu'est «Feu pâle» dans un sens différent de «Pnine», qui lui, exerçait aussi cette vocation. Je crois que toute l'oeuvre de Nabokov converge vers «Feu pâle», même les romans écrits après. Dans «Le Don», c'est l'apprentissage du métier des lettres qui pourrait lui servir d'introduction.

«Le Don» est le genre de roman que j'affectionne particulièrement parce que sa relecture nous en apporte davantage que lors de notre première lecture. De plus, avec ce livre, on n'est pas dans le roman-roman. Nabokov est sans aucun doute l'un des meilleurs romanciers de l'histoire, et il nous signe ici un roman sur la littérature en général et l'écriture en particulier. Alors, malgré ses défauts et son côté rébarbatif, on se doit d'y jeter un œil ! Nabokov répond parfaitement aux trois critères posés par Harold Bloom pour évaluer la littérature : « aesthetic splendor, intellectual power, and wisdom ». Et bien sûr, lorsque Bloom parle de la lecture «profond, du plaisir «difficil, je pense immédiatement à Nabokov (même si Bloom, dans ce passage, parle de la lecture et non pas des écrivains): 


“We read deeply for varied reasons, most of them familiar: that we cannot know enough people profoundly enough; that we need to know ourselves better; that we require knowledge, not just of self and others, but of the way things are. Yet the strongest, most authentic motive for deep reading…is the search for a difficult pleasure.” 


Ce roman est capable d'épater aussi bien avec ses thèmes profonds et intellectuels comme la « littérature » et « l'écriture », qu'avec sa prose poétique d'une esthétique sublime. En voici un exemple :


« Il pleuvait encore légèrement, mais, avec l’insaisissable soudaineté d'un ange, un arc-en-ciel avait déjà fait son apparition. Il demeura suspendu au-dessus du champs moissonné en un langoureux étonnement de lui-même, rosâtre et vert avec une suffusion violacée le long de sa lèvre intérieure, dominant l'orée d'un bois lointain dont il laissait transparaître une partie frémissante. Des flèches de pluie égarées qui avaient perdu à la fois le rythme et le poids et la capacité de faire le moindre bruit, étincelaient à l'aventure, ici et là, dans le soleil. Là-haut, dans le ciel lavé par la pluie, de derrière un nuage d'une ravissante blancheur qui brillait de tous les détails d'un moulage monstrueusement compliqué. »


lundi 30 mars 2015

Mes lectures des trois derniers mois

 Et voilà !

Janvier

1-La description du malheur - à propos de la littérature autrichienne - W.G. Sebald 9/10

2-Disgrâce - J.M. Coetzee 8,5/10

3-Un singulier regard - Fernando Pessoa 8/10

4-L'imitateur - Thomas Bernhard 7/10

5-Oui - Thomas Bernhard 8/10

6-Le livre d'un homme seul - Gao Xingjian 8,5/10

7-La guerre des mondes - H.G. Wells 8/10

8-La chambre de Jacob - Virginia Woolf 8/10

9-Le journal de Kafka - 7/10

10-Prométhée enchaîné - Eschyle 10/10 (un des meilleurs livres que j'ai lus dans ma vie)

11-Médée - Euripide 10/10

12-Lettres à un jeune poète - R.M. Rilke 10/10

13-Commentaires sur Lettres à un jeune poète - Jean-Michel Maulpoix 8/10

14-Théorie de la justice - John Rawls 8/10


Février 

1-Leopardi - Pietro Citati 10/10

2-Biographie Schopenhauer - Didier Raymond 8/10

3-Auprès de moi toujours - Kazuo Ishiguro 8/10

4-Les cahiers de Malte Laurids Brigge - R.M. Rilke 8/10

5-Les Années - Virginia Woolf 8/10

6-Vers le phare - Virginia Woolf 9/10

7-Le neveu de Wittgenstein - Thomas Bernhard 8/10

8-Dora Bruder - Patrick Modiano 8,5/10

9-Genius - Harold Bloom 10/10

10-Ruin the sacred truths - Harold Bloom 8/10

11-Villa triste - Patrick Modiano 7/10

12-Livret de famille - Patrick Modiano 7,5/10

13-Shakespeare : théâtre et poésie - Yves Bonnefoy 8/10

14-Les treize pas - Mo Yan 8,5/10

15-Le songe d'une nuit d'été - Shakespeare 10/10


Mars 

1-Lettre d'une inconnue - Stefan Zweig 8,5/10

2-Oblomov - Gontcharov 8,5/10

3-L'absence - Peter Handke 8,5/10

4-Des putains meurtrières - Roberto Bolano 8,5/10

5-La caverne - José Saramago 8/10

6-Candide - Voltaire  7/10

7-Les joyeuses commères de Windsor - Shakespeare 7/10

8-Le soir des rois - Shakespeare 8/10

9-Chronique de l'oiseau à ressort - Haruki Murakami 7,5/10

10-Les contes de Canterbury - Chaucer 7/10 (problème : la traduction)

11-Moby Dick - Herman Melville - 9/10

12-Danse Danse Danse - Haruki Murakami 8/10

13-Zuckerman enchaîné - Philip Roth 9/10

14-Martin Heidegger - George Steiner 7/10

15-Collectif Nietzsche : Les cahiers de l'Herne - 8/10

16-Dits et écrits - Michel Foucault 8/10






lundi 23 mars 2015

Oblomov, Gontcharov


Ma note: 8,5/10


Voici la quatrième de couverture: Partisan de la position allongée, Oblomov ne trouve le bonheur que dans le sommeil. Ni son ami Stolz, incarnation de l'énergie et de l'esprit d'entreprise, ni la belle Olga avec qui se nouera l'embryon d'une idylle, ne parviendront à le tirer de sa léthargie. Entreprendre et aimer sont décidément choses trop fatigantes. Grand roman de mœurs, Oblomov offre une satire mordante des petits fonctionnaires et des barines russes. La première partie du texte constitue un véritable morceau de bravoure, irrésistible de drôlerie, décrivant les multiples tentatives toutes vouées à l'échec d'Oblomov pour sortir de son lit. La profondeur du roman et la puissance du personnage d'Oblomov n'ont pas échappé à des philosophes comme Levinas. L'inertie du héros est moins une abdication que le refus farouche de tout divertissement. 
L'humour et la poésie sont au service d'une question que Gontcharov laisse ouverte : et si la paresse, après tout, était moins un vice qu'une forme de sagesse?

Ce qui m'a le plus frappé chez Gontcharov, c'est le style, d'une puissance inouïe. Il se compare à Dostoïevski, tant par cette puissance que par la profondeur, le ruissellement des mots aussi. Gontcharov a moins publié que Dostoïevski et cela l'empêche d'être aussi reconnu que lui. Pouchkine est le plus grand écrivain de la Russie, on dit même que la langue russe est celle de Pouchkine comme le français est celle de Molière, l'anglais celle de Shakespeare, l'espagnol celle de Cervantès et l'allemand celle de Goethe. Lorsqu'on lit Gontcharov et Dostoïevski, on retrouve dans leurs romans la même ironie que dans ceux de Gogol. Tolstoï est peut-être celui qui se détache de cela parce que l'humour russe, et surtout son ironie, y sont moins présents. Selon Harold Bloom, Tolstoï est capable de créer des personnages masculins et féminins alors que Dostoïevski est seulement capable de créer des personnages masculins. J'ai remarqué, en lisant Oblomov, que même sur ce point, Gontcharov se rapproche davantage de Dostoïevski. Oblomov est un grand roman de personnages « hommes » alors qu'il ne semble pas capable de créer des « femmes », comme Dostoïevski. Ses thèmes sont aussi moins universels que ceux de Tolstoï et bien sûr, que ceux de Dostoïevski aussi, ce qui lui laisse encore moins de place dans le « canon » littéraire. Oblomov est surtout connu en Russie. Ce pays est un des seuls qui a une aussi grande tradition littéraire, avec d'aussi grands écrivains. Lorsque Nabokov énumère ses écrivains russes préférés, Dostoïevski n'y apparaît pas, de même que Gontcharov : « Tolstoï est le plus grand des romanciers et nouvellistes russes. En écartant Pouchkine et Lermontov, ses précurseurs, on pourrait distribuer les prix de la façon suivante : premier, Tolstoï ; deuxième, Gogol ; troisième, Tchekhov ; quatrième, Tourguéniev. » Pour ma part, au 20e siècle, mes romanciers préférés sont Autrichiens (entre autres : Rilke, Musil, Handke, Jelinek, Bachmann, Zweig, Bernhard). Je ne vois pas un autre pays qui en a un aussi grand nombre. Il y a certes le Portugal avec Pessoa et Saramago et l'Irlande avec Joyce et Beckett, mais leur nombre est moins grand qu'en Autriche. Et pour le 19e siècle, contrairement à ce que disait Léon Trotski (selon lui les Français étaient les meilleurs), je crois que les Russes sont les plus grands, avec tous les écrivains titanesques qu'ils ont ! Et Gontcharov a bel et bien sa place dans ce panthéon de grands noms.

Malgré toutes les qualités d'Oblomov, les questionnements philosophiques et métaphysiques qui en découlent surpassent peut-être en intérêt la puissance du roman. Selon moi, la dernière phrase de la quatrième de couverture est au cœur de ces questionnements : « L'humain et la poésie sont au service d'une question que Gontcharov laisse ouverte : et si la paresse, après tout, était moins un vice qu'une forme de sagesse ? ». Il faut remonter au bouddhisme pour en avoir un début de réponse, et ce, très indirectement  :

« L'homme qui s'attache à cueillir les plaisirs comme des fleurs, est saisi par la mort qui l'emportera comme un torrent débordé emporte un village endormi. »

« Celui qui est le maître de lui-même est plus grand que celui qui est le maître du monde. »


« Deux choses participent de la connaissance : le silence tranquille et l'intériorité. » 


(les citations sont de Bouddha)


La lecture du roman apporte davantage de questionnements que de réponses. Voyez comment agit Oblomov, qui il est, et qu'est-ce qui amène ce questionnement philosophique à notre conscience lors de la lecture de ce livre :

« Sa pensée voltigeait sur son visage comme un oiseau, tournoyait dans son regard, se posait sur ses lèvres entreouvertes, se cachait un instant dans les plis de son front, puis disparaissait complètement, et l'insouciance alors éclairait tout son visage. Et de son visage cette insouciance se transportait dans toutes les poses de son corps, et même jusque dans les plis de sa robe de chambre. Parfois son regard s'obscurcissait, prenait une expression qui semblait dénoter la fatigue ou l'ennui. »

D'emblée, Gontcharov explique que l'on peut voir son personnage de plusieurs façons et que les yeux de celui qui regarde prennent toute l'importance : « Un observateur froid et superficiel, jetant sur lui un regard à la dérobée, eût conclu : ce brave homme est plutôt un simple. Mais un autre, plus profond, plus sympathique aussi, et qui aurait bien examiné ce visage, s'en serait allé plein de pensées agréables, et avec le sourire. »

Oblomov n'a pas une grande connaissance de ce qui se passe à l'extérieur de chez lui : « - Mais d'où sortez-vous, Oblomov ? Il ne connaît pas Dachenka ! Mais toute la ville perd la tête, rien qu'à la voir danser ! Ce soir nous allons avec Micha au ballet ; il lui jettera un bouquet de fleurs. Seulement nous devons l'introduire auprès d'elle : c'est encore un enfant, un novice... Ah, il faut que je m'en aille... pour trouver des camélias... »

Tout ce qui se passe à l'extérieur ennuie Oblomov, surtout le commerce du monde. Voici un des nombreux dialogues du roman :
« -Impossible ! J'ai donné ma parole aux Moussinski. C'est leur jour. Mais venez-y aussi, je vous présenterai !
-Non, qu'y ferais-je ?
-Que feriez-vous chez les Moussinski. Mais la moitié de la ville y va, voyons ! On y parle de tout !
-C'est justement ce qui m'ennuie, dit Oblomov.
-Alors, fréquentez les Mezdrov, interrompit Volkov. Là, on ne parle que d'une seule chose : d'art. Tantôt il s'agit de l'école vénitienne, tantôt de Bach et de Beethoven, tantôt de Léonardo de Vinci...
-Rien que d'une chose ! Mais c'est d'un ennui ! Des pédants, voilà ce qu'ils sont sans doute, reprit Oblomov en bâillant. »

Pour Giacomo Leopardi, le grand poète italien (et mon écrivain préféré), l'illusion est d'une importance cruciale dans la vie, de même que l'ennui : 

« L’ennui est, en quelque sorte, le plus sublime des sentiments humains. Je ne crois pas que de l’examen de ce sentiment naissent les conséquences que beaucoup de philosophes ont cru en tirer ; mais cependant ne pouvoir être satisfait par aucune chose terrestre et, pour ainsi parler, de la terre entière ; considérer l’étendue incalculable de l’espace, le nombre et la masse prodigieuse des mondes, et trouver que tout est pauvre et petit pour la capacité de notre âme ; se figurer le nombre des mondes infini, l’univers infini et sentir que son âme et son désir sont encore plus grands que cet univers, et toujours accuser les choses d’insuffisance et de nullité, et souffrir de manque et de vide et, par là, d’ennui : – voilà pour moi le plus haut signe de noblesse et de grandeur qui se voie dans la vie humaine. Aussi l’ennui est-il peu connu des hommes médiocres, et très peu ou point des autres animaux. »

Pour Oblomov, cela semble être un peu la même chose, l'illusion, l'imagination et l'ennui prennent toute la place et deviennent beaucoup plus importants que la réalité. Un peu aussi comme le don Quichotte de Cervantès. Voici le flot de conscience d'Oblomov : « "Te voilà enchaîné, mon pauvre ami, enchaîné jusqu'aux oreilles", songea Oblomov en le suivant des yeux. "Et comme il est aveugle et sourd à tout ce qui se passe dans le monde ! Mais il arrivera, il brassera de grandes affaires, et il récoltera tous les grades... Chez nous, on appelle cela : faire carrière. La volonté, l'intelligence, les sentiments, à quoi bon ? Et avec ça il travaille, travaille, de midi à cinq heures au bureau, et de huit heures à minuit chez lui !" Oblomov éprouvait une joie paisible à l'idée que de rester étendu sur son divan, et il s'enorgueillissait de n'avoir pas de dossiers à présenter, de documents à rédiger ; bref, de pouvoir donner libre cours à ses sentiments et à son imagination. » Nietzsche a déjà écrit sur le dur labeur qui brime notre bonheur :

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail - on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. » 

Oblomov a tout pour devenir écrivain, il ne lui manque qu'un peu de volonté : « - Exactement, déclara Penkine. - Vous avez beaucoup de doigté, Ilia Ilitch, vous dévriez écrire !... J'ai réussi, par ailleurs, à dénoncer les manières autocratiques du maire, la perversion des moeurs provincinciales, la déplorable organisation [...] »

Fernando Pessoa disait une bien drôle de chose sur les porcs du destin, et selon moi, cela pourrait s'appliquer en partie à Oblomov :

« Il y a des porcs à qui répugne leur propre saleté, mais qui ne s'en écartent pas, retenus par le même sentiment, poussé à l'extrême, qui fait que l'homme épouvanté ne fuit pas le danger. Il y a des porcs du destin, comme moi, qui ne s'écartent pas de la banalité de leur vie quotidienne en raison même de l'attrait exercé par leur propre impuissance. Ce sont des oiseaux fascinés par l'absence du serpent ; des mouches qui restent collées à un tronc d'arbre sans rien voir, jusqu'au moment où elles arrivent à la portée visqueuse de la langue du caméléon. »                                                                                         .

En terminant, il faut savoir que Tolstoï et Dostoïevski adoraient ce roman. Celui-ci est plein d'humour, plein d'ironie. Comme Gogol, il fait une critique de la bourgeoisie russe mais comme je le disais, le plus important selon moi, c'est le questionnement sur l'action (la vie pratique) contre l'inaction (l'imagination). Pour Oblomov, la vie est trop brève, le temps est trop court pour perdre son existence à travailler, à s'occuper. C'est un roman du paradoxe. Oblomov mène un peu la même vie que les prisonniers, mais le vent de sa liberté souffle plus fort que pour le commun des mortels. Je comparais la philosophie derrière Oblomov avec le bouddhisme mais je dois dire que le personnage principal n'est pas « bouddhiste », qu'il est très aristocrate, quasi-occidental, et souvent mesquin, irascible, capricieux, difficile à vivre, etc. Il se détache réellement de la tradition littéraire avant lui, ce qui fait assurément de Gontcharov un grand innovateur. Mais pour la forme, Oblomov est assez représentatif de son époque. Comme les autres classiques du 19e siècle, il alterne entre la narration romanesque (avec les longues descriptions) et les très longs dialogues. Il emprunte au carnavalesque. Il est aussi parfois cinématographique dans ses descriptions (avant l'heure).


vendredi 13 mars 2015

L'absence, Peter Handke


Ma note : 8,5/10 

 Voici la quatrième de couverture: Quatre personnages anonymes, une femme, un soldat, le joueur et le vieil homme, réunis par l'aventure de l'espace quotidien le découvrent au fur et à mesure qu'il s'étend devant eux : le plus proche devient un paysage lointain, un terrain vague devient l'immensité, une étendue dénudée le désert. À chaque pas naissent des paysages inconnus, c'est le regard qui les fait apparaître. Les endroits les plus banals deviennent des terres inconnues. Peut-être le voyage s'est-il déroulé à travers un grand pays vide ou aux confins immédiats d'une ville, on ne sait, mais il révèle aux voyageurs les lignes du sol, sa consistance, ses dimensions et les transforme en lieux d'être. La fin du voyage, aussi fortuite que le début, sépare ce groupe rassemblé par le visible et rend chacun des voyageurs à sa solitude initiale. Le «guide» qui les a conduits est peut-être l'absence. Ce qu'ils ont en commun, c'est ce qu'ils ont vu. 

 Harold Bloom avait créé une petite révolution dans le monde de la théorie littéraire lorsqu'il est arrivé avec le concept de « l'angoisse de l'influence ». Ce concept, aujourd'hui un peu tombé dans l'oubli pour laisser la place à la déconstruction, la « mort de l'auteur » et autres théories françaises auxquelles je n'adhère pas, était très difficile à expliquer, et le critique Harold Bloom lui-même a dû corriger certaines mésinterprétations plusieurs années durant. Pour résumer grossièrement, disons que, selon Bloom, les écrivains sont influencés par les autres écrivains (avant eux) beaucoup plus que par leur environnement immédiat, par leur environnement sociologique, etc. Selon lui, cette influence crée une sorte « d'angoisse »,  et seulement les grands écrivains pourront « tuer le père » et ainsi, écrire une grande oeuvre. Shakespeare, selon Bloom, est au centre de ce « canon », de cet arbre généalogique des écrivains. Pour Bloom, la « hiérarchie » des écrivains est très importante. Déterminer qui est le plus grand ! Savoir si tel auteur est plus puissant que tel autre. En tout cas, c'est ce qui ressort de l'analyse que j'en fais. Plus un écrivain subit fortement l'angoisse de l'influence, moins il a de valeur. Harold Bloom tient toujours à préciser que sa théorie n'est pas en lien avec un Complexe d'oedipe littéraire et que ce sont les textes qui sont influencés par d'autres textes et non les écrivains par d'autres écrivains.

 Pour Jorge Luis Borges, l'influence d'un écrivain sur un autre peut même se faire « à l'inverse », « à reculons ». Avec le temps, les auteurs sont lus d'une façon différente, et certains grands auteurs, comme Kafka par exemple, donnent naissance à pléthore d'écrivains, qui eux, permettront une autre lecture de ce grand écrivain. Et surtout, un lecteur contemporain de Kafka est différent de ceux d'aujourd'hui. Ainsi, on peut dire que les successeurs de Kafka l'ont influencé, en quelque sorte.

 Peter Handke est, selon moi, le plus grand artiste de notre époque. Jelinek disait que Handke aurait dû recevoir le Nobel à sa place mais celui-ci s'est lui-même sorti de la course dernièrement avec cette déclaration : « Donner le Nobel à des écrivains est une farce grotesque ». Pour lui, les autres prix Nobel ont leur place, mais pas celui de littérature.  Handke était souvent perçu comme le favori pour ce titre du plus grand écrivain vivant, mais ce Nobel lui a échappé probablement pour ses propos sur Milosevic. Il est un romancier magistral, un très grand dramaturge primé par les plus grands prix et il a même touché à la scénarisation (notamment avec Les ailes du désir) et à la réalisation de films. Je crois qu'il est le Samuel Beckett de notre époque, reconnu dans plusieurs domaines artistiques (et plus particulièrement des lettres). Pour remonter plus loin, Goethe est un autre bon exemple d'un génie similaire à Peter Handke. De plus, il est une bonne preuve de la théorie d'Harold Bloom, à tout le moins, on sent la grande influence qu'a eue, par exemple, une Virginia Woolf. C'est ce qui m'a frappé avec Peter Handke, l'influence de Virginia Woolf, notamment si l'on compare L'absence avec Les vagues. La prose poétique des deux auteurs est similaire. Aussi, Handke ne se considère pas tellement comme un romancier mais davantage comme un prosateur lyrique: 

« Je ne suis pas vraiment un romancier, mes intrigues m'échappent. Elles s'enfuient ou s'enfouissent. Je suis plutôt un prosateur lyrique. Avec des moments dramatiques. La littérature, à mes yeux, c'est l'aventure du langage, du langage qui s'incarne dans le sacré de la vie. Je ne recherche pas la pensée, mais la sensation. Disons que je suis un penseur de l'instantané. J'essaie de retrouver cette sorte d'allégresse propre aux récits fabuleux du Moyen Age, où à chaque page se dévoilait une surprise, dans l'imprévisible désordre des heures tournées et du chemin parcouru. J'y suis sans doute encouragé par le fait qu'en vieillissant je ne coupe plus mes textes, j'ajoute toujours, et ça finit par devenir épique. Un peu comme le "Peer Gynt" d'Ibsen. » 

Et pour lui, « la littérature, c'est le langage devenu langage; la langue qui s'incarne. J'écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. Je crois être un romantique décidé, qui rend grâce à la mémoire. »

 L'Absence représente très bien l'oeuvre de Handke. Il n'y a aucune intrigue, comme dans l'oeuvre romanesque de Virginia Woolf que je venais tout juste de lire au complet. On ne peut pas vraiment faire de L'absence une critique en bonne et due forme parce que l'aspect classique du romanesque en est absent. Seules des citations peuvent laisser entrevoir l'esthétique et la beauté de ce livre. La poétique de Handke en est une de la fuite, de ces regards qui ne se croisent jamais. Les vagues de Virginia Woolf se changent ici en plaine, en verdure. Les personnages profonds de Woolf laissent place ici à des simulacres. Le mouvement de la mer dans Les vagues est ici absente, laissant plutôt place à une fuite vers l'avant. La photographie de la couverture, tirée du film de L'absence, est évocatrice en ce sens que l'on ressent bien la légèreté et l'absence des personnages. Même si en apparence une seule facette de la littérature nous est montrée dans ce roman, celle de la prose poétique et de sa possibilité, il y a dans cette narration une certaine étrangeté qui surgit quand on ne s'y attend pas. J'en faisais une relecture avant d'écrire ces lignes, et c'est lors de ma première lecture, l'an passé, que j'avais davantage ressenti cette étrangeté si difficile à créer en littérature. Seuls les génies en sont capables, et eux seuls peuvent finir dans le canon littéraire mondial qu'on se doit de lire.  

 L'incipit représente assez bien l'ensemble de ce court roman de 145 pages : « C'est un dimanche en fin d'après-midi, aux ombres déjà longues sur les places du centre, aux rues de banlieue vides où l'asphalte bombé a un reflet de bronze. Seul le ronflement d'un ventilateur qui claquette par intervalles sort d'un café. Comme s'il y avait quelqu'un à son pied, un regard monte dans le branchage d'un platane, contemple les innombrables beules de semence au lancement incessant, les feuilles lippues à longue tige, par à-coups prises d'un même mouvement, pilote aux bras multiples, les couvées de soleil d'un jaune profond qui oscillent ; à la fourche du large tronc tigré il y a un creux comme pour un animal. » La ponctuation rappelle Flaubert (notamment le grand nombre de points virgules de même que le peu de conjonction de subordination dans la narration). Pour leur utilisation des virgules et des points virgules, ces deux écrivains sont l'antithèse d'un Cormac McCarthy qui préfère utiliser le « et » : « A hauteur des yeux aussi, à l'horizon, éclairée encore par les derniers rayons du soleil, une montagne à l'extrême-orient. L'image se rapproche et révèle nettement, en haut sur l'arrondi, le sommet rocheux escarpé, lequel avec ses créneaux, ses cheminées, ses corniches et ses glacis vitreux rappellent un château fort imprenable, inaccessible même. Le soleil s'est couché ; ça et là, une lumière dans les maisons ; sur le mur vide de la pièce en sous-sol, le reflet du ciel jaune, traversé de formes devenues indistinctes. Le mur est si parfaitement vide qu'un petit calendrier à feuilles détachables entre dans l'image avec un gros chiffre rouge. » Peter Handke est peut-être aussi le grand styliste de notre époque, comme l'était Flaubert à son époque, surtout avec ce genre de narration originale où l'esthétique fait foi de tout, ce qui augmente le niveau de qualité de la littérature contemporaine : « Le point le plus élevé à l'horizon, c'est la colline chauve derrière la forêt de mâts où l'église d'un blanc de chaux représente un phare, elle prend la forme d'un atoll dont les dentelures des arbres figurent l'anneau extérieur. Il n'y a pas de saut dans le lointain, il n'y en a pas non plus pour revenir à la vision de près : sur un point latéral de l'horizon, dans une autre île les lignes des longs hangars des poissonneries passent directement à celles de la mains du vieillard tournée vers le haut, ici, sur le rebord de la fenêtre de l'asile. » Le narrateur, comme s'il tenait une caméra à l'épaule, va chercher les personnages, les rassemble et les relâche vers la fin. Ces personnages souffrent d'absence, chacun à leur manière tout d'abord et ensuite ces absences se regroupent. En cours de route, le vieil homme tombe même dans l'absence maléfique : « Aussi le vieil homme entra-t-il dans la phase de l'absence maléfique. Et elle dura. Ce n'était pas seulement la nuit qu'il était aux aguets dans le coin le plus sombre de la pièce et venait nous surprendre, nous les sans-sommeil, au milieu de nos rêves d'une seconde, mais même plus tard, au soleil du matin, il n'arrêtait pas de nous tomber dessus. L'un se mettait à pousser un cri à la vue de sa pèlerine sur un cintre au même moment où un autre avait un mouvement de recul devant un gant sur une balustrade et que déjà le suivant bondissait couteau brandi parce qu'il avait pris ses propres cheveux qui lui pendaient dans la figure pour quelqu'un en train de s'approcher derrière son dos. C'était comme si le « mort » se démultipliait à l'infini et s'ameutait contre les survivants isolés. »

 On pourrait classer ce roman dans le courant expérimental et certains critiques disent que Peter Handke est proche du nouveau roman français. Un peu plus haut je comparais Handke avec Woolf, disant que l'écrivaine semblait être une forte inspiration pour Handke. Mais pour terminer, je dois dire que Virgnia Woolf lui est supérieure malgré la grande qualité de L'absence et de l'oeuvre de Peter Handke en général, surtout si l'on s'appuie sur le concept de l'angoisse de l'influence d'Harold Bloom.

mardi 3 mars 2015

Des putains meurtrières, Roberto Bolaño


Ma note: 8,5/10


 Voici la quatrième de couverture: À travers les errances des réfugiés chiliens fuyant le régime militaire, Roberto Bolaño brosse une série de courts récits. Une anecdote, un souvenir, un prétexte lui fournissent la trame de ces treize nouvelles où toujours s'immisce une remise en question du Chili. Treize variations sur les thèmes du désespoir, de la folie, de la littérature qui est essentielle, mais aussi de son absence, de la beauté qui disparaît, de l'amour, de la mort, du destin obscur des êtres. "On ne peut qu'admirer le talent de Bolaño à traiter "cette vie un peu plus dure" que la littérature sous tous les modes et sur tous les tons, du grotesque au mélancolique, du pornographique à la critique d'auteur, du portrait au conte fantastique, du monologue en huis clos au récit biographique." (Fabienne Dumontet, Le Monde)

 Étant donné le peu de temps qu'il nous est donné sur cette terre, je privilégie le « lire beaucoup » plutôt que le « lire en profondeur ». C'est-à-dire que je préfère lire plusieurs livres, romans, etc., au détriment d'une lecture lente, en profondeur, parce que ce dernier mode ne permet pas la lecture de beaucoup de livres. On ne peut pas faire les deux, parce que comme je le disais, le temps est court ! En lisant beaucoup et rapidement, je crois que cela débouche quand même sur une profondeur, parce que mes lectures créent dans ma conscience une sorte de nuage de mots, oserais-je dire, ou une sorte de nuage de pensées différentes, d'éléments différents, et l'on en vient à percevoir une certaine profondeur et de plus, en seulement quelques pages, nous savons si un auteur a du talent, si cela vaut la peine de poursuivre. Avec un recueil de nouvelles comme Des putains meurtrières de Bolaño, la lecture rapide est quasi impossible parce que les nombreuses histoires différentes nous obligent à nous reconnecter, à nous « re-concentrer » à chaque fois pour saisir les nouvelles informations : les personnages, le récit, la temporalité, l'espace, l'action, etc.

 Dans la nouvelle éponyme de 22 pages, la septième du recueil, on assiste à un monologue, et étrangement, ce monologue se fait entre deux personnes, l'une ayant la parole et l'autre ne faisant que réagir. Cette nouvelle serait facilement adaptable au théâtre. Une des deux a le contrôle sur l'autre. On le sent dès le début. C'est celle qui parle qui a le pouvoir. L'un est une vedette de la télé. L'autre va chercher cette vedette. Et la victime est la vedette. Le prédateur ne semble pas connaître sa proie : « Enfin, tu apparais environnée de danseurs de conga, chantant des hymnes dont les paroles sont prémonitoires de notre rencontre, avec le visage grave, imbu d'une importance que seul toi tu sais soupeser, voir dans son exacte dimension ; tu es grand, assez nettement plus grand que moi, et tu as les bras longs, exactement tels que je me les étais imaginés après t'avoir vu à la télé, et quand je te souris, quand je te dis salut, Max, tu ne sais que dire, au début tu ne sais que dire, sauf rire, un peu moins bruyamment que tes camarades, mais tu ne fais que rire, prince de la machine du temps, tu ris mais tu ne marches déjà plus. » La proie embarque sur la moto de l'autre, pour partir on ne sait où, et l'on se dit : « Forcément, le titre de la nouvelle doit être le bon... »

 Dans Photos, Arturo Belano, une sorte de double littéraire, d'alter-ego de Roberto Bolaño que l'on retrouve ailleurs dans son oeuvre, notamment dans Les détectives sauvages, est perdu en Afrique. En voici l'incipit : « S'il est question de poètes, prenons ceux de France, pense Arturo Belano, perdu en Afrique, tandis qu'il feuillette une sorte d'album de photos où la poésie de langue française se commémore elle-même, quels fils de pute, pense-t-il, assis sur le sol - un sol qu'on dirait d'argile rouge mais qui n'est pas de l'argile, ni même argileux, et qui cependant est rouge ou plutôt cuivré ou rougeâtre, quoique, à midi, il soit jaune -, avec le livre entre les jambes, un livre épais, de 930 pages, ce qui revient à dire 1000 pages, ou presque, un livre à la couverture rigide, La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 [...] ». Les détectives sauvages étaient constitués de parties où Belano et Lima étaient décrits « de loin » par « les autres ». Belano et Lima sont en réalité Bolaño et Mario Santiago, un de ses amis poètes. L'oeuvre de Bolaño est une énorme toile d'araignée, et Photos, avec son personnage récurrent de Belano, son thème de la poésie qui est l'un des plus forts de son oeuvre, est un mince fil de cette toile, mais il est très important selon moi. Cette nouvelle devient par la force des choses une autre partie des Détectives sauvages, une partie « retrouvée » pourrait-on dire. Le point de vue est aussi plus central au personnage de Belano et ce n'est pas juste une anecdote d'une de ses connaissances. Et finalement, croyez-le ou non compatriotes Québécois, l'on retrouve ces lignes dans la nouvelle de Bolaño : « [...] et tant d'autres visages, de visages de poètes qui écrivaient en français, photogéniques ou pas, le visage de Michel Van Schendel, né à Asnières en 1929, le visage de Raoul Duguay (qu'il a lu), né à Val-d'Or en 1939, le visage de Suzanne Paradis, née à Beaumont en 1936, le visage de Daniel Biga (qu'il a lu), à Saint-Sylvestre en 1940, le visage de Denise Jallais, née à Saint-Nazaire en 1932 et presque aussi belle que Nadia, pense Belano, avec une espèce de tremblement intégral [...] ». 

 Carnet de bal, l'avant-dernier texte du recueil, épouse une forme pour le moins étrange mais dont Bolaño avait déjà utilisée dans un autre recueil de nouvelles : Le gaucho insupportable. Chaque idée contenue dans la nouvelle est numérotée. Il commence avec 1 et finit à 69 en seulement dix petites pages. En voici un extrait : « 1. Ma mère nous lisait du Neruda à Quilpué, à Cauquenes, à Los Angeles. 2. Un seul livre : Veinte poemas de amor y una cancion desesperada, Editorial Losada, Buenos Aires, 1961. En couverture un dessin de Neruda et une indication qu'il s'agissait de l'édition commémorative d'un million d'exemplaires. En 1961, avait-on vendu un million d'exemplaires des Veinte poemas ou s'agissait-il de la totalité de l'oeuvre publié de Neruda ? Je crains que ce ne soit la première hypothèse qui est juste, quoique les deux possibilités soient inquiétantes, et désormais sans existence. 3. Sur la deuxième page du livre est écrit le nom de ma mère, Maria Victoria Avalos Flores. Un examen peut-être superficiel, contre toute évidence, me fait conclure que ce n'est pas elle qui a écrit son nom là. Ce n'est pas l'écriture de mon père, ni de personne que je connaisse. Qui a écrit, alors ? Après avoir examiné attentivement cette signature que les années ont pâlie je dois admettre, bien qu'avec des réserves, que c'est celle de ma mère. » Cette nouvelle se rapproche grandement de l'autobiographie. Et encore une fois le thème de prédilection de Bolaño qu'est la poésie règne en roi et maître. Bolaño était un poète en premier. Un romancier en deuxième. Un peu plus loin, le narrateur, qui par bien des aspects ressemble à Roberto Bolaño, dit : « 58. Quand je serai grand, je veux être nérudien dans la synergie. 59. Questions à se poser avant de s'endormir. Pourquoi Neruda n'aimait pas Kafka ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rilke ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rokha ? 60. Aimait-il Barbusse ? Tout fait penser que oui. Et Cholokhov. Et Alberti. Et Octovio Paz. Quelle curieuse compagnie pour voyager dans le Purgatoire. 61. Mais il aimait aussi Éluard, qui écrivait des poèmes d'amour. 62. Si Neruda avait été cocaïnomane, héroïnomane, s'il avait été enseveli par des décombres pendant le siège de Madrid, s'il avait été l'amant de Lorca et s'il s'était suicidé après la mort de celui-ci, l'histoire aurait été différente. Si Neruda était l'inconnu que dans le fond il est vraiment ! ». Roberto Bolaño et son narrateur ont souvent les mêmes questionnements étranges que moi, et c'est peut-être pour cela qu'il est un de mes écrivains favoris ! 

 Comme Shakespeare, Roberto Bolaño, selon moi, fait davantage appel au corps qu'à l'esprit. C'est une écriture organique, naturelle, que l'on croirait écrite avec le sang. Baudelaire disait : « Diderot, pour prendre un exemple entre cent, est un auteur sanguin ; Poe est l'écrivain des nerfs, et même, de quelque chose de plus - et le meilleur que je connaisse. » On pourrait dire que Bolaño est ce qui se rapproche le plus, parmi les auteurs contemporains, de l'écrivain sanguin...Ce recueil de nouvelles est un des meilleurs que j'ai lus dans ma vie, mais cela n'est probablement pas étranger à ma fascination pour cet écrivain et ainsi, cela n'est pas très objectif de ma part...