Aucun message portant le libellé Mo Yan. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Mo Yan. Afficher tous les messages

samedi 12 avril 2014

Grenouilles, Mo Yan


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Quelle meilleure source d’inspiration que la vie fascinante de sa tante, célèbre gynécologue sous Mao, pour un auteur comme Chen le Pied ? À partir des années 1950, les vieilles matrones ont fait leur temps dans les campagnes et le régime impose la régulation des naissances. Stérilisations, accouchements, prévention… La tante, bonne femme inimitable et adepte de la médecine moderne, est débordée.

La forme épistolaire ouvre ce roman, avec une lettre de Têtard (son nom de plume, nous savons qu'il porte d'autres noms comme Chen le Pied), qui écrit à un littéraire à propos de sa tante gynécologue, qui pendant 50 ans joua un rôle majeur dans la politique des naissances de la Chine. Il relie, comme son interlocuteur l'avait fait, la vie de sa tante à la littérature elle-même. Mo Yan, à travers ses romans, d'une façon allégorique ou non, fait toujours un vibrant hommage à la littérature et ainsi, on sent qu'elle l'a sauvée de quelque chose, comme nous d'ailleurs. Voici un extrait de la lettre de Têtard qui résume le récit ultérieur : " Dans votre conférence du lendemain, vous l'avez d'ailleurs citée plusieurs fois en exemple afin d'illustrer votre conception de la littérature. Vous avez dit que l'image de cette femme médecin s'était imprimée dans votre cerveau, qu'elle roule à vive allure à bicyclette sur la rivière gelée ou que, sa trousse de secours sur le dos, un parapluie à la main, les jambes du pantalon retroussées, elle prenne de vitesse des légions de grenouilles. Vous avez évoqué aussi d'autres scènes : les manches souillées de sang, ou bien, l'air sombre, la mise en bataille, elle a une cigarette au bec..." Têtard lui parle d'une pièce de théâtre qu'il a l'intention d'écrire sur la vie de sa tante, pièce qu'on retrouvera à la fin du présent roman.

Suivant cette introduction, Têtard poursuit l'écriture de ses lettres, mais d'une façon biographique (sur lui, sa famille, et bien sûr sur sa tante). Il raconte sa propre enfance entourée des jumeaux Wang le Foie et sa sœur Wang la Bile. Ils leur arrivaient à tous de manger du charbon. Mo Yan joue avec le thème de l'identité parce que la plupart des personnages du roman portent une partie du corps comme deuxième nom. La plus drôle : "lèvre inférieure" ! Il raconte que son grand-oncle était le disciple de Norman Bethume, le médecin canadien, vu comme un véritable héros dans son propre pays et en Chine aussi. Il apporta les secrets de la médecine occidentale en Chine et pour les besoins du roman, influença la famille de Têtard. Pour la partie sur sa tante, Têtard abordera son difficile métier et le fait qu'elle a accouché de plusieurs milliers d'enfants (elle dira 10 000 enfants, mais Têtard remet en doute ce chiffre). Têtard évoquera certains accouchements dans le détail. Dans l'ensemble, on assiste à un grand roman familial chinois, mais le style de Mo Yan, l'ambiance qui se dégage, et d'autres éléments que l'on retrouve dans tous les romans de cet écrivain, ne parviendront pas à convaincre davantage ceux qui ne l'aiment pas. Ce n'est pas un roman différent du reste de son œuvre.

Cependant, pour ma part, j'ai adoré encore une fois. Mo Yan revient avec un roman d'un style d'écriture exceptionnel, où la forme originale, éclatée, parvient quand même à nous faire découvrir la culture chinoise et surtout, ses traditions. Il use d'un vocabulaire inaccessible pour les écrivains occidentaux. Par contre, on n'est pas trop dépaysé par Mo Yan, parce qu'il possède une bonne connaissance de la littérature occidentale. Il parle de Jean-Paul Sartre dès les premières pages, et ensuite, les références à Don Quichotte sont nombreuses et l'ironie qui se dégage des romans de Mo Yan se rapproche de celui de Cervantès. Malgré ses opinions assez conservatrices (pour la politique chinoise), je crois qu'il faut être un grand révolutionnaire pour en arriver à pénétrer si profondément dans l'âme humaine comme il le fait. Sa littérature universelle, qui a pour origine des thèmes régionaux, le place aux côtés des plus grands.

Têtard s'efface parfois du récit, laissant le grand rôle à sa tante, lui est très attaché, jure sur sa tête, etc. L'histoire racontée par Têtard semble sortit d'un rêve tellement elle est déjantée, explosive, merveilleuse. Têtard est un être bon, qui se transforme au fil du récit, qui veut s'améliorer et par son style d'écriture, (c'est un des tours de force de Mo Yan), on voit son grand humanisme encore plus que par ses actions. Il est un homme à la recherche de la vérité, si elle existe. Et pour voir l'opinion de Mo Yan sur son pays, la critique qu'il en fait, il faut être attentif aux détails. Pour terminer, "Grenouilles" est sans doute un des meilleurs que j'ai lus de Mo Yan, avec "Le supplice du santal". L'œuvre de Mo Yan, profondément humaine, suit une certaine logique en parcourant l'histoire de la Chine, en racontant le particulier (l'histoire régionale) pour expliquer le général (l'histoire du pays).

jeudi 13 juin 2013

La dure loi du karma, Mo Yan



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Selon la dure loi du karma, Ximen Nao est condamné à être réincarné en animal. Âne, puis boeuf, cochon, chien ou singe : il revient dans son village, partageant le quotidien de ses descendants. Témoin discret et acteur décalé, comique et déguisé, il suit cinquante ans durant le destin d'une communauté de paysans. Et justement, dans le village, vit un petit drôle mal élevé et terriblement bavard : Mo Yan.

Quand je lis Mo Yan (et Haruki Murakami) il m'est frappant de constater les nombreux liens à faire entre ces deux auteurs mondialement célèbres. Murakami est le meilleur écrivain japonais, favoris du prix Nobel de littérature à chaque année, tandis que Mo Yan est le meilleur écrivain chinois, récipiendaire du dernier Nobel. Les deux écorchent une réalité qui semblait inaliénable au départ, et ainsi, Murakami passe très souvent à la "science-fiction" (ce n'est pas un hasard si je l'ai placé entre guillemets) alors que Mo Yan nous offre un réalisme hallucinatoire (comme l'a décrit le comité du Nobel), hystérique, tellement impatient que la réalité devient vite absurde, charcutée, éclatée. Contrairement à Mo Yan, les romans de Murakami souffrent selon moi d'un rythme beaucoup trop lent. Je reconnais la grande qualité de ses livres (j'en ai lu plusieurs que je n'ai pas critiqués sur ce site) et sa prose est parfois poétique, mais selon mes préférences, Mo Yan contrôle mieux le rythme qui est si essentiel en littérature. De plus, il use d'un vocabulaire recherché, ne rentre pas dans un genre de roman en particulier (il n'est pas moderniste, postmoderniste, réaliste, etc.), nous fait découvrir une culture loin de nos médias et de notre propre réalité (contrairement au Japon de Murakami qui lui, a épousé sur plusieurs aspects la vie américaine-occidentale). J'avais lu de Mo Yan son "Supplice du Santal" qui était extraordinaire. Je commençais donc avec fébrilité "La dure loi du karma", souvent reconnu comme son meilleur roman, du moins son plus complet, avec ses 1000 pages de prose.

"La dure loi du karma" est un roman difficile d'approche, contrairement au "Supplice du Santal" qui était certes aussi recherché, mais avec une lecture davantage plaisante. J'avais remarqué dans le "Supplice du Santal" que l'auteur avait le souci d'incorporer, à la forme, à l'esthétique du roman, des éléments originaux, par exemple, les différents narrateurs et cela se confirme avec "La dure loi du karma". En plus de faire parler (et surtout penser) plusieurs animaux (les différentes réincarnations du personnage principal), nous retrouvons d'autres narrateurs qui sont proches de l'histoire et de ce personnage. Aussi, Mo Yan se met en scène, comme l'écrivain qui a déjà abordé les sujets traités dans ce roman. Mais la plupart du temps cela est complètement faux et Mo Yan fait référence à des livres qui n'existent même pas. Mo Yan, le personnage du roman, est présenté comme une canaille, un petit drôle, un petit bavard, alors qu'en réalité le nom "Mo Yan" en est un de plume que l'écrivain a choisi parce qu'on peut le traduire par "celui qui ne parle pas", la véritable personnalité de l'auteur, dans la vraie vie. Mo Yan, contrairement au personnage du même nom qu'il met en scène, était quelqu'un de discret, qui ne parlait jamais. Cela ajoute à l'absurdité qu'il tente de nous transmettre.

Je ne résumerai pas le roman étant donné l'ampleur de la chose. Comme je le disais, il fait 1000 pages et il aborde dans une large mesure les années Mao Zedong. Ayant un intérêt marqué pour l'histoire du communisme, je peux dire que le roman m'a grandement plu. La scène du début, la réincarnation du narrateur et personnage principal en âne est très bien rendue ce qui démarre parfaitement une histoire assez complexe. Par contre, cette histoire est un peu trop longue pour ce qu'il nous en reste en terminant notre lecture. Je reproche à Mo Yan d'avoir trop étiré la sauce, sur cet interminable cycle de réincarnations, en détaillant la vie de chaque animal qui reçoit l'âme de l'humain qu'est Ximen Nao. L'aspect historique est fort intéressant (en plus d'être appuyé par une traductrice exceptionnelle), mais les interminables descriptions des sentiments de chaque animal m'ont ennuyé.

En terminant, il est facile de voir que Mo Yan est très critique de Mao Zedong et du parti communiste, contrairement à ce que disent ses détracteurs qui affirment qu'il fait partie de ce système en étant le président de l'association des écrivains de Chine. Bien sûr qu'il ne peut pousser sa critique jusqu'au bout (notamment par les médias) tout comme nous ne voyons pas d'écrivains anticapitalistes à CNN (de toutes façons nous ne voyons pas d'écrivains tout court à CNN, ce qui est encore pire). Et quant à la fin de "La dure loi du karma", son explication se retrouve peut-être au début lorsque Mo Yan cite un adage bouddhique : " La dure loi du karma trouve son origine dans la convoitise. Restreignez vos désirs, pratiquez le non-agir et vous vous sentirez libre dans votre corps comme dans votre esprit ". Ximen Nao ne comprenait pas pourquoi il était sans cesse réincarné dans des espèces inférieures. Voilà la réponse.

jeudi 20 décembre 2012

Le supplice du Santal, Mo Yan



Ma note : 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: En 1900, une révolte éclate sur le chantier de la voie ferrée construite par les Allemands à travers le Shangdong. Autour de Meiniang, la plus belle fille du canton de Gaomi, se nouent les destins de quatre hommes : son père, Sun Bing, chanteur d'opéra traditionnel à voix de chat et héros rebelle, son mari Petit-Jia, boucher stupide et rêveur, son amant le sous-préfet Qian Ding et son beau-père Zhao Jia, bourreau officiel, dignitaire de l'Empire. Le sous-préfet est contraint d'arrêter le chanteur rebelle et de le livrer à la plus cruelle des tortures, le supplice du santal. Parce qu'il considère cette mise à mort comme le couronnement de sa carrière, le bourreau, Zhao Jia, met tout son soin à la préparer, rappelant à son souvenir toutes les sentences qu'il a exécutées, mettant en scène le dernier spectacle. Bâti comme un opéra classique, lyrique et virtuose, ce livre des supplices dépeint les derniers feux de l'univers traditionnel chinois. La mort de l'empire Qing méritait ce traitement grandiose. Dans un savoureux mélange de violence et de tendresse, d'humour féroce, de truculence et de noirceur, se découvre à nouveau le goût prononcé de Mo Yan pour les jeux de contraste. Son art est renouvelé de plus belle, plus affirmé que jamais. Il allie, avec un brio extraordinaire, la profondeur d'une réflexion universelle et la modernité d'une forme littéraire surprenante.

Mo Yan écrit comme un dieu. Pourtant, j'avais peur ! Peur que le Nobel de littérature ait récompensé pour une des premières fois un romancier moins talentueux et qu'il voulait absolument le donner à un Chinois étant donné qu'il est le premier originaire et résident de la Chine à recevoir ce prestigieux prix. De plus, les critiques ont été sévères à son endroit lorsqu'il a reçu le prix, notamment celles d'Herta Müller. Elle l'accusait de plier face aux autorités chinoises. En fait elle semblait vouloir censurer un auteur qui vit dans un pays où la censure sévit.

Pour ma part, je ne me soucie pas de quelle censure un auteur peut être victime. Tout le monde est soumis à une certaine censure et comme le disait Mo Yan, la liberté d'expression n'est jamais totale. Un écrivain est bon ou ne l'est pas. Et Mo Yan en est un exceptionnel. Il ne limite pas son esthétique (du roman) à son style d'écriture, mais nous offre avec "Le supplice du Santal" un roman à la forme recherchée. Différents narrateurs nous sont présentés et au coeur du roman un narrateur omniscient - même si l'auteur lui-même affirme que ce n'est pas vraiment un narrateur omniscient mais davantage une voix orale et populaire - qui développe un drame social dans un univers, au début et à la fin, plus personnel et intime. On pourrait ainsi le rapprocher du "Résurrection" de Tolstoï qui lui, avait raconté une histoire intimiste au début de son roman et cela débouchait sur un récit social.

Ce roman est opéra, il se rapproche aussi un peu du réalisme magique de Garcia Marquez mais avec la saveur chinoise et comme l'écrivait le comité du Nobel, la littérature de Mo Yan nous offre un réalisme hallucinatoire. Le roman est écrit pour le peuple selon l'auteur lui-même, et personnellement, il est un des romans les plus imaginatifs et profonds que j'aie lus. Mais par-dessus tout, c'est sa plume qui marque. Les métaphores se rapportant aux animaux donnent une couleur rarement vue dans la littérature occidentale et Mo Yan réussit là où la plupart des auteurs échouent, c'est-à-dire à nous livrer un roman foisonnant et merveilleusement écrit. C'est du grand art !