Ma note: 8/10
Voici la présentation de l'éditeur: " Une magnifique méditation sur le temps, l'amour, la mort à travers le récit d'une journée dans la vie de trois femmes. C'est à New York, en cette fin de XXè siècle. C'est à Londres, en 1923. C'est à Los Angeles, en 1949. Clarissa est éditrice, Virginia, écrivain, Laura, mère au foyer. Trois femmes, trois histoires reliées par un subtil jeu de correspondances, dont l'émouvante cohésion ne sera révélée que dans les dernières pages... Tour de force littéraire, bouleversant de sensibilité, Les Heures ont été couronnées en 1999 par le Pen Faulkner et le Prix Pulitzer. Au-delà d'une formidable réussite romanesque, cette oeuvre célèbre la féconde entente d'un trio qui exacerbe ici les pouvoirs de l'imaginaire : l'écrivain, son personnage et son lecteur. "
Depuis quelque temps Virginia Woolf fait partie de mes écrivains préférés. Je la considère du même calibre que Tolstoï, Hugo, Proust, entre autres. Je lisais dernièrement « Les vagues » et je suis encore renversé par cette prose poétique d'une finitude absolue. Certaines pages d'une perfection ultime n'ont d'égal que celles qu'on retrouve dans « Suttree » de Cormac McCarthy (surtout le début de « Suttree » où McCarthy nous renvoyait une poésie d'un vocabulaire hors norme). En plus des « Vagues » et de « Orlando », deux magnifiques romans, j'avais plongé dans l'œuvre de Virginia Woolf avec « Mrs Dalloway », un roman qui a changé la littérature à jamais en y incorporant le « courant de conscience » et ainsi, lorsqu'on le lit, on se retrouve un peu à l'opposé du cinéma et de ce que les premiers théoriciens grecs de la littérature considéraient comme littéraire. Les images, l'objectivité du récit, sont remplacées par la conscience du personnage principal, lui qui évolue généralement dans un moment restreint dans le temps et aussi dans un espace assez clôt. Mais ce roman à l'origine devait s'appeler « Les heures », titre qui sera repris ici pour en faire une histoire qui tourne autour de Virginia Woolf et de son roman. L'auteur y incorpore de nombreux éléments biographiques de Woolf et la forme devient éclatée en ce sens que l'on suivra trois femmes de trois générations différentes, l'auteur parcourant ainsi le 20e siècle avec un récit décrivant seulement trois journées. La plus éloignée dans le temps sera Virginia Woolf, et elle a des problèmes psychologiques (Woolf finira par se suicider en se jetant dans une rivière avec des pierres dans les poches). La plus rapprochée sera Clarissa, qui porte le nom de l'héroïne du roman de « Mrs Dalloway ». Et enfin Laura, un personnage dont Michael Cunningham aurait pu se passer étant donné qu'elle ne joue pas un grand rôle dans l'intrigue du roman (le livre est une sorte de mise en abyme en ayant le roman de « Mrs Dalloway » comme sujet). Elle est la mère d'un homosexuel affaibli par la maladie, écrivain, récipiendaire d'un prestigieux prix et qui est ami avec Clarissa à notre époque. C'est une fiction du début à la fin mais Cunningham nous dit avoir respecté le plus possible l'aspect biographique de l'histoire. Lorsqu'on suit Virginia Woolf, l'action se déroule « lors d'une journée fictive de 1923 » pour reprendre les mots de l'auteur.
En avoir tiré une œuvre cinématographique magistrale n'est pas nécessairement un cadeau qu'ils ont fait à Michael Cunningham. La lecture postérieure au visionnement du film fait paraître ce roman un peu « préfabriqué ». De plus, l'exceptionnalisme de la trame sonore de Philip Glass rajoutait de la profondeur à la grandeur du film. Je suis de ceux qui pensent que la littérature a des capacités infiniment supérieures au cinéma (quoique ce soit deux arts complètement différents, le cinéma étant conçu pour toucher les yeux du spectateur avec l'image alors que la littérature touche l'esprit avec les mots). Mais pour cette œuvre en particulier, « Les heures », les choses sont un peu différentes parce que le film est selon moi un des meilleurs, alors que le roman avec toutes ses qualités n'arrive pas à nous toucher autant que le film. Cunningham n'a pas le sublime talent de Virginia Woolf et son livre est moins littéraire parce que contrairement à Woolf, il y une mécanique, une intrigue, avec les différentes parties qui alternent et qui finissent par se rencontrer. On voit très facilement le plan derrière cela. Mais avec Woolf, il n'y a pas de plan, seulement une prose emplie de beauté. Un roman comme « Les heures » est donc un exercice littéraire périlleux, parce que celui qui le réalise est généralement moins talentueux que son sujet, et ici, en l'occurrence, un classique du modernisme.
Les personnages forment le noyau du roman, les parties étant même titrées avec leurs noms. Clarissa évolue à notre époque et comme le personnage de Virginia Woolf, elle passera la journée à préparer le repas du soir : « Quelle émotion, quel frisson, d'être en vie par un matin de juin, d'être prospère, presque scandaleusement privilégiée, avec une simple course à faire ! Elle, Clarissa Vaughan, une personne banale (à son âge, à quoi bon le nier ?), a des fleurs à acheter et une réception à préparer. » Le nom Mrs Dalloway lui est donné par son ami l'écrivain : « Richard avait surgi derrière elle, posé une main sur son épaule et dit: "Tiens donc, bonjour, Mrs Dalloway." Le nom de Mrs Dalloway était une idée de Richard - un trait d'esprit qu'il avait lancé au cours d'une soirée trop arrosée au foyer de l'université. Le nom de Vaughan ne lui seyait guère, lui avait-il assuré. Elle devait porter le nom d'une grande figure de la littérature, et, alors qu'elle penchait pour Isabel Archer ou Anna Karénine, Richard avait décrété que Mrs Dalloway était le choix unique et évident. » Quant à Virginia Woolf, Cunningham la présente comme quelqu'un qui n'arrive pas à se débarrasser de ses démons : « Elle, elle a échoué. Elle n'est pas du tout un écrivain, en réalité ; elle n'est qu'une excentrique douée. Des pans de ciel brillent dans les flaques laissées par la pluie de la nuit dernière. Ses chaussures s'enfoncent légèrement dans la terre molle. Elle a échoué, et les voix sont revenues, avec leur murmure indistinct par-delà les confins de sa vision, derrière elle, ici, non, elle se retourne, et elles sont parties ailleurs. Les voix sont revenues, et la migraine s'annonce aussi sûrement que la pluie, la migraine qui la broiera, qui broiera tout ce qu'elle est, et s'installera à sa place. » Dès le prologue on assiste à son suicide. Ensuite, les parties intitulées « Mrs Brown » nous font découvrir Laura qui vit en 1949 et qui se loue une chambre d'hôtel pour lire « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf. Comme je le disais plus haut, nous saurons que Laura est la mère de l'ami de Clarissa. Laura, comme tous ces personnages qui gravitent dans l'univers de mélancolie et de tristesse de Cunningham, pense au suicide : « Pourtant, quand elle a ouvert les yeux il y a quelques minutes (déjà sept heures passées !) - encore imprégnée de son rêve, une sorte de machine tambourinant en cadence quelque part au loin, un martèlement régulier tel un gigantesque cœur mécanique, qui semblait se rapprocher -, elle a ressenti cette froideur humide autour d'elle, une sensation de néant, et elle a su que la journée serait difficile. » Le temps est le symbole ultime du roman, à commencer par le titre, ce qui n'est pas toujours subtil. Le lecteur fait des sauts dans le temps, revient en arrière, reste en place, etc. Le style d'écriture, même s'il n'arrive pas au niveau de celui de Virginia Woolf, est quand même d'un éclat certain: « La porte du vestibule s'ouvre sur une matinée de juin si pure, si belle que Clarissa s'immobilise sur le seuil ainsi qu'elle le ferait au bord d'une piscine, regardant l'eau turquoise lécher la margelle, les mailles liquides du soleil trembler dans les profondeurs bleutées. Et, comme si elle se tenait debout au bord d'une piscine elle retarde d'un instant le plongeon, l'étau subit du froid, le choc de l'immersion. New York, avec son vacarme et sa brune et austère décrépitude, son déclin sans fond, prodigue toujours quelques matins d'été comme celui-ci [...]. » Lorsque je lisais Cunningham décrire les promenades de Clarissa dans New York, je pensais à "Open City" de Teju Cole que je venais juste de lire et je me disais que Michael Cunningham avait réussi là où l'autre a échoué. Il a réussi à nous faire vivre l'errance urbaine (bien que ce soit un des clichés de la littérature).
En terminant, je dois dire que je suis assoiffé de ce genre de roman où chaque phrase semble avoir été travaillé, retravaillé à l'extrême. Souvent, avec les romans contemporains, on peut reprocher à l'écrivain de n'avoir pas placé assez d'effort dans son travail. Mais ici c'est le contraire. Michael Cunningham est pour moi une valeur sûre. Avec « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, nous avions droit à une poétique en mouvement où les digressions faisaient partie intrinsèque de la construction romanesque. Le récit était "digressions" en tant que tel, et ainsi, il se rapprochait de « Ulysse » de James Joyce, même si Virginia Woolf déteste ce roman. Avec "Les heures", Michael Cunningham nous signe en quelque sorte un roman différent, mais cela n'empêche pas qu'il soit un bon écrivain, avec de bonnes idées et un talent de prosateur indéniable.

