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vendredi 4 septembre 2015

Bienvenue au conseil d'administration, Peter Handke


Ma note : 7,5/10

 Voici la quatrième de couverture: Dans ce recueil de nouvelles, on a affaire à une figure centrale et à une seule : la mort, mais la mort qu'on voit comme un objet, une sorte de mort cinéma où le regard du lecteur décompose un à un, parcourt et soupèse les gestes de la mort (Le gibet), se demande comment ça va se passer (Les frelons) ou suit des yeux la montée de l'eau (L'inondation). On est toujours du côté de celui que l'on voit agir : on est soi-même l'inventaire du cirque (L'incendie) ou l'adolescent assassin. Le geste finit par être à ce point anonyme et indifférent qu'il importe peu de savoir s'il a été accompli ou non et quelles sont ses conséquences. Le lecteur est à chaque instant surpris en flagrant délit, pour le moins, de non-assistance à personne en danger.

 Les nouvelles de Peter Handke peuvent-elles nous apporter quelque chose ? Voici un auteur qui excelle dans l'art de la beauté, serions-nous tentés de dire, et lorsqu'il touche à d'autres choses, il n'est pas le meilleur. Ce qui est de mauvais augure pour la nouvelle. Le développement de ses récits laisse souvent à désirer alors que la nouvelle demande généralement de grandes capacités dans ce domaine. Par comparaison, disons que les petites proses de Robert Walser n'ont pas besoin de tout cela, le génie de leur auteur suffit. Et dans la nouvelle en tant que telle, mon préféré est possiblement Borges. Ce dernier est un innovateur hors pair, un styliste au-dessus de la moyenne et Nabokov, le critique le plus sévère que je connaisse, dit même de lui de bons mots, ce qui est rare : « How freely one breathes in his marvelous labyrinths! Lucidity of thought, purity of poetry. A man of infinite talent. » Tchekhov est fabuleux, Alice Munro aussi (elle est vue, avec raison, comme la «Tchekhov contemporaine») et Kafka nous amène, comme dans ses romans, dans d'étranges contrées avec la forme brève. Mais Handke ? Peut-on s'attendre à ce niveau de qualité avec lui ? Peut-il apporter quelque chose de neuf ?

 Avant d'y répondre, voyons le résumé (et quelques commentaires) des quatre premières nouvelles, sur un total de dix-neuf :

  

 Nouvelle 1                                     Bienvenue au conseil d'administration

 « Messieurs, il fait froid ici. Je ne sais comment vous expliquer. Il y a une heure, j'ai téléphoné de la ville pour demander si tout était prêt pour la séance ; personne n'a répondu. Je suis vite venu ici et j'ai cherché le portier, je ne l'ai trouvé ni dans sa loge, ni en bas à la cave, à la chaudière, ni dans le hall. Dans cette pièce, j'ai finalement trouvé sa femme : elle était assise sur un tabouret, à côté de la porte, dans l'obscurité ; elle avait serré sa tête entre ses genoux, elle tenait sa nuque par-derrière, l'étreignant de ses mains jointes. Je lui demandai ce qui s'était passé, sans même bouger, elle m'a dit que son mari était parti, un de leurs enfants ayant été écrasé par une auto en faisant de la luge. C'est la raison pour laquelle les pièces n'ont pas été chauffées, c'est pourquoi je vous demande d'être indulgents. Ce que j'ai à dire ne prendra pas longtemps. »

 Et un peu plus loin, nous pouvons lire : « Vous allez tous recevoir les dividendes qui vous reviennent pour l'année financière en cours. C'est ce que je voulais vous annoncer aujourd'hui, au cours de cette séance extraordinaire. »

 Donc, le narrateur, celui qui parle en fait, a convoqué une réunion en pleine tempête de neige pour apparemment dire quelque chose d'une importance cruciale. Mais ce ne sera pas seulement une question de dividendes. L'homme parle de moins en moins fort, parce que plus la nouvelle avance, plus le sujet devient important. En quelques pages seulement la forme devient complexe. Elle dépasse le fond. Et si tout était dans la forme ? Et si le profit transcendait la mort ? Et s'il était plus important que la vie ?



  Nouvelle 2                                      Le colporteur

 Même titre (en français) qu'un de ses romans. C'est la plus cinématographique du recueil. Handke se contente de «montrer» les choses, de les «imager». Elle est anti-littéraire. Encore une fois, la mort «froide» est bien présente. Mais l'ironie viendra perturber cette froideur de la mort. Handke décrit une pièce. Cette nouvelle est proche de la métafiction.

 « Pendant que le colporteur est là debout et fume, il épie la conversation du général et de sa maîtresse nommée Bella. Le général a fui devant ses ennemis et il s'est réfugié dans une cabane au bord de la mer. Avant que le colporteur ne vienne, envoyé par le nouveau gouvernement pour tuer le général, celui-ci parle plus d'une heure durant avec l'homme qui seul est resté à ses côtés. Il boit du vin, casse une bouteille et se fait lire dans un vieux livre le récit de la mort d'un célèbre homme d'État romain qui fut assommé par un capitaine du nom de Herrenius alors que les esclaves descendaient le fugitif en litière vers la mer. Comme le rapporte le chroniqueur, il sortit la tête de la litière, la main gauche, à son habitude, appuyée sous le menton. Il regardait ses meurtriers fixement, droit dans les yeux. »



  Nouvelle 3                                       Les frelons

 Peut-être la nouvelle la plus étrange, certainement la plus noire dans un recueil déjà ténébreux. Un fils raconte la folie du père avec une ambiance proche des poèmes de Paul Celan. Une très bonne nouvelle.

 « Avec ses gros godillots il faisait des traces profondes dans la neige, dans le vent et dans l'obscurité, et l'air sifflait et geignait, et il faisait des traces profondes, pendant que je le suivais, pieds nus sur les frelons qui s'agitaient et fondaient.

  Dort-il 
Non, il est réveillé, ses yeux sont ouverts 
Dis-lui de dormir
Dors, toi, dis 
Pourquoi il ne dit rien 
Pourquoi tu ne dis rien 
Prends-lui sa main pour voir si le pouls 
Je ne sens rien 
Peut-être qu'il est 

qui s'agitaient et fondaient les traces profondes qu'il faisait avec ses chaussures profondes jusqu'à ce que nous soyons arrivés auprès d'elle, les traces profondes qu'il fait, à travers lesquelles nous marchons pendant que nous regardons pendant que nous nous lamentons pendant que je mets les pieds dans les traces de mon père. »




  Nouvelle 4                                      La guerre éclate

 (C'est davantage un exercice de style qu'une nouvelle). Elle traite du corps plus que de l'esprit. C'est une des moins intéressantes selon moi. C'est une petite prose assez banale en fait. Presque tout, dans ce texte, tourne autour du corps, des gestes, du mouvement :

 « [...] il serre le saucisson contre le pain et les porte rapidement à la bouche. Puis le voilà assis la tête inclinée en arrière contre le dossier, il a les deux doigts dans la bouche et les mâchonne en même temps que le pain et le saucisson. De nouveau son visage fatigué est assombri par l'ombre du wagon du train suivant qui vient d'entrer en gare, sur cette voie-là ; sur une autre voie un autre train entre en gare. L'homme repousse son chapeau sur la nuque, son cou par secousses avance et recule. L'homme arrange son chapeau et des doigts il en tâte les bords, puis il enlève son chapeau et en brosse le côté de ses doigts étendus ; il le remet une nouvelle fois. Son cou avance et recule. Les yeux de l'homme s'exorbitent légèrement. Il a enfin avalé sa bouchée. De nouveau un train entre en gare et obscurcit le visage de l'homme. »




 Pour revenir à la question que je posais au début, je serais enclin à répondre oui. Sans être aussi formidable que tous les noms cités dans mon introduction, c'est avec surprise que j'ai constaté l'aisance qu'a Peter Handke pour naviguer dans ce genre littéraire et sa capacité à laisser tomber la poésie pour mettre l'accent davantage sur la mécanique de ses récits. En tout cas, il y réussit très bien à quelques occasions.

 J'ai maintenant presque tout lu de Peter Handke (ce qui est disponible en français) et c'est avec une légère pointe de déception que je quitte son oeuvre. Certes, je reconnais encore son génie, parce qu'on ne peut pas avoir un esprit médiocre en étant talentueux dans plusieurs domaines. Mais pour ce qui est du roman en particulier, je comprends aujourd'hui pourquoi le Prix Nobel de littérature lui avait échappé au détriment de Jelinek (même si cette dernière avoua qu'il le méritait davantage qu'elle). Les romans d'Handke (à part L'absence) laissent un souvenir périssable dans notre conscience et bien que le chemin pour se rendre jusqu'à la fin de son oeuvre soit agréable, il n'est pas exceptionnel non plus. Forcé d'admettre que parmi tous les excellents romanciers autrichiens du XXe siècle, Handke est sans doute l'un des moins intéressants. Harold Bloom avait déjà décrit John Updike de cette façon : « a minor novelist with a major style. » C'est exactement cela aussi avec Handke. Un grand styliste, mais un bien petit romancier. 

mardi 25 août 2015

Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, Peter Handke


Ma note: 7,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Le pharmacien de Taxham, faubourg de Salzbourg, raconte à l'écrivain-narrateur l'étrange voyage qui l'a mené à l'improviste, à l'aventure, des mois durant, depuis l'Autriche jusqu'en Andalousie. Parti solitaire et muet, il en est revenu éveillé et serein, après un parcours apparemment arbitraire qui fut en somme initiatique. Jamais le grand écrivain autrichien n'a sans doute mieux allié le romanesque à la poésie.

Peter Handke est un excellent styliste mais il n'a pas une grande imagination. La courte lettre pour un long adieu était un roman plutôt moyen mais il obéissait à ce constat. Un homme se promenait à travers les USA et rien de vraiment intéressant ne lui arrivait. Seul la plume de l'auteur rendait ce roman dans les limites de l'acceptable (contrairement à un roman très semblable, Open City de Teju Cole, qui souffrait de tous les défauts que l'on puisse imaginer en littérature). C'était la même chose (ou presque) pour L'angoisse du gardien de but, un roman quelque peu ennuyeux. Par contre, avec L'absence, la prose de Handke était à tel point sublime que l'on oubliait facilement le peu d'intérêt qu'offrait ce roman, et il transcendait même les règles du romanesque.

 Un petit avertissement introduit le roman, lui qui suit la règle que j'ai tracée dans mon introduction : « Ce récit a certes quelque chose à voir avec la localité de Taxham près de Salzbourg, mais peu ou rien avec quelque pharmacien que ce soit ni avec quelque autre habitant de cette localité. » Par cette mise en garde, Handke a peut-être voulu nous montrer que son roman en est un du territoire comme L'absence l'était à bien des égards. La présentation de l'éditeur met plutôt l'accent sur le côté humain et initiatique de la chose. Au final, ce sera un livre qui combinera ces deux genres. 

L'incipit penchait quant à lui vers le territoire, «l'espace» prenant le dessus sur «l'humain» : « Au temps où se déroule cette histoire, Taxham était presque oublié. La plupart des habitants de Salzbourg, la ville prose, n'auraient pas su dire où se trouvait cette localité. Pour beaucoup le nom déjà avait une consonance étrangère : Taxham ? Birmingham ? Nottingham ? De fait le premier club de football après la guerre s'était appelé «Taxham Forrest», pour être rebaptisé après avoir gravi les divisions au fil des années et s'appeler finalement «FC Salzbourg» (entre-temps il peut très bien avoir été débaptisé). Il n'était pas rare que les gens du centre-ville voient passer des bus avec l'insciption TAXHAM, ni plus pleins ni plus vides que les autres bus, mais il n'est guère de citadin qui s'y fût assis lui-même. » Le roman prend racine à Taxham et le narrateur se sert du pharmacien de la place pour raconter son histoire. Ainsi, il y a trois niveaux et trois points de vue dans le roman : celui du pharmacien, celui du narrateur et intrinsèquement, celui d'Handke (mais bien sûr, de ces trois niveaux, c'est celui du narrateur qui l'emporte toujours). Le pharmacien vient d'une famille de réfugiés : « C'était, de façon plus visible que partout ailleurs autour de Salzbourg, une colonie de réfugiés de la guerre, d'expulsés, d'émigrants. En tout cas, le pharmacien était l'un de ceux-là, membre d'une famille qui avait déjà exploité une usine de produits pharmaceutiques, à l'Est, du temps de la monarchie des Habsbourg, puis sous la République tchécoslovaque, puis sous l'occupation allemande. Pour le moment je ne voulais pas, pour ce qui allait être son histoire, en savoir davantage, cela lui fit dire : "C'est bien, laissons cela dans le vague !" »

 Ce que j'aime par-dessus dans le roman (d'une façon générale), c'est le début de l'action, avant le point de non-retour, où tout bascule. Connaître les débuts du héros. Et bien souvent, les écrivains portent une attention spéciale à leur prose dans ces moments. Il y a une fraîcheur. Ainsi, nous ne pouvons pas parler de Peter Handke sans citer des passages de sa poésie en prose, celle du début de son roman. (Ici nous apprenons que le pharmacien était plutôt routinier) : « Même le pharmacien avait sa maison en dehors de Taxham, près de l'un des villages d'agriculteurs, proche de la Saalach, la rivière qui fait la frontière, peu avant qu'elle ne se jette dans la Salzach, à la «pointe» là-bas naturelle. Pourtant, il tenait à son lieu de travail. Sa vie se déroulait dans le triangle entre la maison prés de la digue, la pharmacie et l'aéroport, où lorsque nous nous rencontrâmes - son histoire se déroule à une époque tout à fait différente - il dînait régulièrement tantôt avec sa femme, tantôt avec sa maîtresse. La pharmacie fondée par son frère beaucoup plus âgé fut la première entreprise commerciale de l'après-guerre dans le nouveau lotissement de fortune, ou plutôt la première installation officielle accessible à tout le monde, avant l'école et les deux églises avant tout autre magasin. »

 Et voici une autre citation qui démontre la puissance du style de cet écrivain : « Coups de vent, odeur de pluie, tombée ailleurs. Et maintenant, à la première lueur, ce jour sombre et limpide au vaste horizon, comme il l'aimait, il souhaitait qu'il restât tel jusqu'au soir. (L'éternel soleil d'été et le bleu avaient déjà quelque chose des glaces éternelles.) Par une telle journée obscure les plus petites choses se mettaient à vibrer au passage comme au démarrage avant le départ. Le calme tout alentour, plus d'images trompeuses dues au soleil. Une sorte de facilité de passage grâce à cette clarté obscure, une insouciance aussi : au soleil grêle la noirceur de la nuit de tout à l'heure aurait tenu beaucoup plus longtemps. » 

 J'ai remarqué que Par une nuit obscure est assez éloigné du cadre normal du roman, en ce sens qu'un événement, une action, n'amène pas vraiment une autre action logique. Il y a un peu de confusion dans ce roman, voulu ou non, et le fait de jouer avec le narrateur n'amène pas quelque chose de plus. Cela avait été fait cent fois avant la publication de ce roman. Jorge Luis Borges est le meilleur écrivain pour cela. Par une nuit obscure est plus intéressant que L'angoisse du gardien de but, Une courte lettre pour un long adieu et Le colporteur, mais il est beaucoup moins réussi que L'absence

 Pour terminer, voici une citation de Nabokov, qui sera suivi d'un passage de Par une nuit obscure, qui démontre ce que Handke devrait faire pour réussir à nous combler à chaque roman : se concentrer sur son style. En bref, Nabokov nous dit que le style c'est tout, le style c'est l'homme :
« Le style n'est pas un outil, ce n'est pas une méthode, ce n'est pas seulement un choix de mots. Étant beaucoup plus que tout cela, le style constitue une composante intrinsèque ou une caractéristique de la personnalité de l'auteur. Et lorsque nous disons style, nous voulons parler de la nature particulière d'un artiste individuel, et de la façon dont cette nature s'exprime dans sa manifestation artistique. Il est essentiel de rappeler que, bien que chaque être vivant puisse avoir son style, c'est le style particulier à tel ou tel écrivain de génie pris individuellement qui seul mérite discussion. Et ce génie ne peut s'exprimer dans le style littéraire d'un écrivain s'il n'est présent dans son âme. Un mode d'expression peut être perfectionné par un auteur. Il est assez fréquent que le style d'un auteur, au long de sa carrière littéraire, se fasse de plus en plus précis, de plus en plus marquant, comme c'est d'ailleurs le cas pour Jane Austen. Mais un écrivain dépourvu de talent ne peut développer de style littéraire qui vaille ; au mieux, ce sera un mécanisme artificiel froidement assemblé et dépourvu de la divine étincelle. »
Revenons au roman de Handke : « Le soleil se leva. Dans le jardin, après la nuit chaude et sèche, pas une goutte de rosée. En revanche, un scintillement dans le pommier : une goutte de résine exsudée d'une tige que traversaient les premiers rayons ; la plus minuscule des lampes. Les hirondelles haut dans le ciel, encore d'un noir profond, comme à l'aube. Là seulement où l'une d'entre elles, en virant, mettait les ailes verticales, un bref éclat de soleil sur le plumage ; c'était comme si l'oiseau jouait avec la lumière du matin. »

samedi 15 août 2015

L'angoisse du gardien de but au moment du penalty, Peter Handke


Ma note : 7/10

Voici la quatrième de couverture: Un ancien gardien de but se croit licencié de l'entreprise où il travaille et il quitte tout. Son errance finit par se transformer en vraie fuite après qu'il a étranglé une caissière de cinéma. Il va se livrer à de gratuites et dangereuses extravagances, jusqu'au jour où il assiste à un match de football au cours duquel le gardien de but réussit à arrêter un penalty : sa peur va alors être jugulée.Cet itinéraire intérieur, aux fausses allures de roman policier, permet à Peter Handke de démontrer sa maîtrise. 

Dans son essai Sous le miroir de l'eau, sous-titré Le récit de Peter Handke sur l'angoisse du gardien de but, W.G. Sebald décrit ce roman comme un classique. Il fait ensuite une analogie entre la réalité et la fiction. Sebald écrit que le roman obéit à la scientificité et à l'art (ce qui peut sembler étrange au premier abord) : « [...] au contraire d'une pratique littéraire qui peut à juste titre apparaître suspecte à la psychiatrie, le texte de Peter Handke ne se fourvoie pas dans l'impasse de l'identification pathétique, mais conduit au dévoilement des formes spécifiques de la fuite schizophrénique devant la réalité. Handke, qui, à l'instar de quelques rares auteurs, est prêt à engager également, au-delà de la sensibilité souvent invoquée, la force de son intelligence, a donné avec le récit dont il est ici question une oeuvre qui satisfait tout autant aux principes de la scientificité qu'à ceux de l'art. »

 Sebald met l'accent sur le fait que Handke se garde d'en dire trop sur la vie de son personnage, pour un but bien précis : « Handke renonce à déballer la vie privée de son protagoniste sous les yeux de lecteurs qui sont pourtant toujours très curieux, et ce n'est pas là le moindre mérite de son récit qui, en se concentrant sur l'irruption réfrénée de la crise, fait comprendre que si l'"énigme" de la schizophrénie est encore loin d'être résolue, c'est qu'on a trop rarement tenté de décrire ce qui se passe à l'instant où tout bascule. La fuite de Bloch, qui sous bien des aspects est étirée dans le temps, présentée au ralenti, montre de ce fait très précisément comment, à partir d'une panique indéfinie et d'une multitude de minuscules catastrophes, se développe sans drame et en toute logique un mode d'existence qui n'est plus compatible avec les définitions de la normalité. »

 Il est vrai que le personnage démontre de lourds symptômes. Ce n'est peut-être pas pour rien que Handke a coiffé son roman d'un titre aux allures d'essais. Je serais porté à croire que Sebald a raison, que la scientificité et l'art se retrouvent ici sous un masque (et une masse) de fiction. Dès le début, vous conviendrez qu'il y a quelque chose qui cloche avec Joseph Bloch : « Le monteur Joseph Bloch, qui avait été un célèbre gardien de but, fut informé, quand il se présenta le matin à son travail, qu'il était congédié. Du moins Bloch interpréta-t-il ainsi le fait que seul le contremaître leva les yeux de son casse-croûte lorsqu'il ouvrit la porte de l'Abri où les ouvriers faisaient la pause, et Bloch quitta le chantier. Dans la rue, il tendit le bras, mais jamais la voiture qui le dépassa - qu'il ait ou non tendu le bras pour appeler un taxi - n'avait été taxi. Finalement Bloch entendit un coup de frein devant lui ; il pivota : un taxi se trouvait maintenant derrière lui, le chauffeur jurait ; Bloch pivota de nouveau, monta en voiture et se fit conduire au marché couvert. » Il se croit licencié alors qu'il ne l'est pas du tout. Et c'est intéressant de voir que le roman débute de cette façon, dans un accès de débilité et ainsi, cela donne l'impression qu'absolument rien ne s'est déroulé avant cette décision pour le moins ridicule. Aussi, Bloch semble souffrir d'un très grave problème d'interprétation parce que comme on peut le voir ici, ce problème est récurrent : « Sur la place de la gare, il rencontra un ami qui se rendait en banlieue pour servir d'arbitre dans un match de troisième division. Bloch interpréta cette nouvelle comme une plaisanterie et fit semblant d'y croire en déclarant que, dans ces conditions, il pouvait bien l'accompagner comme juge de touche. Ensuite, l'ami eut beau ouvrir son sac de marin pour lui montrer le costume d'arbitre et les citrons qui s'y trouvaient, Bloch réagit de la même façon, de nouveau il ne prit ces objets que pour des sortes d'accessoires de déguisement et, feignant toujours d'y croire, se déclara prêt à porter le sac de son ami puisqu'il allait avec lui. »

 L'errance du personnage principal donne l'occasion à l'auteur de faire des références constantes au football (sans que le football devienne un thème) : « Il tua le temps jusqu'à l'arrivée de la femme en introduisant des pièces dans le juke-box et en demandant à d'autres que lui d'appuyer sur les boutons, entre-temps il examinait les photographies et les autographes de footballeurs aux murs. Le restaurant avait été loué quelques années auparavant par un avant-centre du onze national qui était allé outre-Atlantique comme entraîneur d'une équipe autonome de la division d'honneur, et depuis que cette division avait été supprimé, on ignorait ce qu'il était devenu. »

 L'absence de finesse, de détails inutiles est manifeste. Voyez lorsqu'il tue la femme, le peu d'espace que prend l'écrivain alors que la majorité de ses collègues auraient étiré cette description sur des pages et des pages : « Soudain il l'étrangla. Il avait immédiatement serré si fort qu'elle n'avait pas eu le temps de croire à une farce. Bloch entendit des voix au-dehors, dans le couloir. Il avait une peur intense. Il s'aperçut que le nez de la fille coulait. Elle râlait. Finalement il entendit comme un craquement. Cela lui fit l'effet d'une pierre qui heurte soudain le dessous de la voiture dans un chemin cahoteux. Des gouttes de salive étaient tombées sur le linoléum. » Ce meurtre est à la base de l'intrigue du roman alors que pour le décrire quelques phrases suffisent. 

 Voici donc un roman écrit d'un même souffle. Il est étrange, il nous donne sans cesse un malaise de lecture. Il se rapproche selon moi de La faim de Knut Hamsum (ce dernier est décrit par plusieurs critiques comme le premier roman du modernisme, celui qui a jeté les bases d'une nouvelle ère en littérature). L'angoisse du gardien de but a la froideur de Disgrâce de J.M. Coetzee ; l'essentiel prend le dessus sur le superflu. De Peter Handke (en roman) je ne connaissais que L'absence et ce dernier jouait avec la prose poétique, presque sans intrigue, il parvenait à étirer le temps un peu à la manière de Virginia Woolf. L'angoisse du gardien de but est à l'opposé de cela, même si Sebald dit que « [...] la fuite de Bloch, qui sous bien des aspects est étirée dans le temps, présentée au ralenti. » Les petites phrases sans fioritures stylistiques permettent à l'écrivain de rentrer dans la psychologie du personnage principal et ainsi, le roman est parsemé de passages au déroulement «rapide», où l'action abonde en quelques pages seulement. Les longues descriptions sont introuvables dans ce roman. Tout est «ramassé» au strict minimum. 

 C'est un petit récit d'à peine 150 pages et ce n'est certainement pas un chef-d'oeuvre, malgré mes attentes en ce sens (surtout après avoir lu l'essai de Sebald). Ceux qui recherchaient un roman «populaire» comme son titre le laissait présager seront extrêmement déçus, de même que ceux qui s'attendaient à un essai en tant que tel. On est bel et bien dans la fiction «littéraire» qui ne remplit ses promesses qu'à moitié. Par contre, Handke est un génie. La versatilité de son oeuvre générale est grande et pétillante de magnificence. En plus des romans, il y a les pièces de théâtre, les films, les essais, etc. Mais dans ce roman en particulier, nous avons du mal à trouver son génie.

vendredi 13 mars 2015

L'absence, Peter Handke


Ma note : 8,5/10 

 Voici la quatrième de couverture: Quatre personnages anonymes, une femme, un soldat, le joueur et le vieil homme, réunis par l'aventure de l'espace quotidien le découvrent au fur et à mesure qu'il s'étend devant eux : le plus proche devient un paysage lointain, un terrain vague devient l'immensité, une étendue dénudée le désert. À chaque pas naissent des paysages inconnus, c'est le regard qui les fait apparaître. Les endroits les plus banals deviennent des terres inconnues. Peut-être le voyage s'est-il déroulé à travers un grand pays vide ou aux confins immédiats d'une ville, on ne sait, mais il révèle aux voyageurs les lignes du sol, sa consistance, ses dimensions et les transforme en lieux d'être. La fin du voyage, aussi fortuite que le début, sépare ce groupe rassemblé par le visible et rend chacun des voyageurs à sa solitude initiale. Le «guide» qui les a conduits est peut-être l'absence. Ce qu'ils ont en commun, c'est ce qu'ils ont vu. 

 Harold Bloom avait créé une petite révolution dans le monde de la théorie littéraire lorsqu'il est arrivé avec le concept de « l'angoisse de l'influence ». Ce concept, aujourd'hui un peu tombé dans l'oubli pour laisser la place à la déconstruction, la « mort de l'auteur » et autres théories françaises auxquelles je n'adhère pas, était très difficile à expliquer, et le critique Harold Bloom lui-même a dû corriger certaines mésinterprétations plusieurs années durant. Pour résumer grossièrement, disons que, selon Bloom, les écrivains sont influencés par les autres écrivains (avant eux) beaucoup plus que par leur environnement immédiat, par leur environnement sociologique, etc. Selon lui, cette influence crée une sorte « d'angoisse »,  et seulement les grands écrivains pourront « tuer le père » et ainsi, écrire une grande oeuvre. Shakespeare, selon Bloom, est au centre de ce « canon », de cet arbre généalogique des écrivains. Pour Bloom, la « hiérarchie » des écrivains est très importante. Déterminer qui est le plus grand ! Savoir si tel auteur est plus puissant que tel autre. En tout cas, c'est ce qui ressort de l'analyse que j'en fais. Plus un écrivain subit fortement l'angoisse de l'influence, moins il a de valeur. Harold Bloom tient toujours à préciser que sa théorie n'est pas en lien avec un Complexe d'oedipe littéraire et que ce sont les textes qui sont influencés par d'autres textes et non les écrivains par d'autres écrivains.

 Pour Jorge Luis Borges, l'influence d'un écrivain sur un autre peut même se faire « à l'inverse », « à reculons ». Avec le temps, les auteurs sont lus d'une façon différente, et certains grands auteurs, comme Kafka par exemple, donnent naissance à pléthore d'écrivains, qui eux, permettront une autre lecture de ce grand écrivain. Et surtout, un lecteur contemporain de Kafka est différent de ceux d'aujourd'hui. Ainsi, on peut dire que les successeurs de Kafka l'ont influencé, en quelque sorte.

 Peter Handke est, selon moi, le plus grand artiste de notre époque. Jelinek disait que Handke aurait dû recevoir le Nobel à sa place mais celui-ci s'est lui-même sorti de la course dernièrement avec cette déclaration : « Donner le Nobel à des écrivains est une farce grotesque ». Pour lui, les autres prix Nobel ont leur place, mais pas celui de littérature.  Handke était souvent perçu comme le favori pour ce titre du plus grand écrivain vivant, mais ce Nobel lui a échappé probablement pour ses propos sur Milosevic. Il est un romancier magistral, un très grand dramaturge primé par les plus grands prix et il a même touché à la scénarisation (notamment avec Les ailes du désir) et à la réalisation de films. Je crois qu'il est le Samuel Beckett de notre époque, reconnu dans plusieurs domaines artistiques (et plus particulièrement des lettres). Pour remonter plus loin, Goethe est un autre bon exemple d'un génie similaire à Peter Handke. De plus, il est une bonne preuve de la théorie d'Harold Bloom, à tout le moins, on sent la grande influence qu'a eue, par exemple, une Virginia Woolf. C'est ce qui m'a frappé avec Peter Handke, l'influence de Virginia Woolf, notamment si l'on compare L'absence avec Les vagues. La prose poétique des deux auteurs est similaire. Aussi, Handke ne se considère pas tellement comme un romancier mais davantage comme un prosateur lyrique: 

« Je ne suis pas vraiment un romancier, mes intrigues m'échappent. Elles s'enfuient ou s'enfouissent. Je suis plutôt un prosateur lyrique. Avec des moments dramatiques. La littérature, à mes yeux, c'est l'aventure du langage, du langage qui s'incarne dans le sacré de la vie. Je ne recherche pas la pensée, mais la sensation. Disons que je suis un penseur de l'instantané. J'essaie de retrouver cette sorte d'allégresse propre aux récits fabuleux du Moyen Age, où à chaque page se dévoilait une surprise, dans l'imprévisible désordre des heures tournées et du chemin parcouru. J'y suis sans doute encouragé par le fait qu'en vieillissant je ne coupe plus mes textes, j'ajoute toujours, et ça finit par devenir épique. Un peu comme le "Peer Gynt" d'Ibsen. » 

Et pour lui, « la littérature, c'est le langage devenu langage; la langue qui s'incarne. J'écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. Je crois être un romantique décidé, qui rend grâce à la mémoire. »

 L'Absence représente très bien l'oeuvre de Handke. Il n'y a aucune intrigue, comme dans l'oeuvre romanesque de Virginia Woolf que je venais tout juste de lire au complet. On ne peut pas vraiment faire de L'absence une critique en bonne et due forme parce que l'aspect classique du romanesque en est absent. Seules des citations peuvent laisser entrevoir l'esthétique et la beauté de ce livre. La poétique de Handke en est une de la fuite, de ces regards qui ne se croisent jamais. Les vagues de Virginia Woolf se changent ici en plaine, en verdure. Les personnages profonds de Woolf laissent place ici à des simulacres. Le mouvement de la mer dans Les vagues est ici absente, laissant plutôt place à une fuite vers l'avant. La photographie de la couverture, tirée du film de L'absence, est évocatrice en ce sens que l'on ressent bien la légèreté et l'absence des personnages. Même si en apparence une seule facette de la littérature nous est montrée dans ce roman, celle de la prose poétique et de sa possibilité, il y a dans cette narration une certaine étrangeté qui surgit quand on ne s'y attend pas. J'en faisais une relecture avant d'écrire ces lignes, et c'est lors de ma première lecture, l'an passé, que j'avais davantage ressenti cette étrangeté si difficile à créer en littérature. Seuls les génies en sont capables, et eux seuls peuvent finir dans le canon littéraire mondial qu'on se doit de lire.  

 L'incipit représente assez bien l'ensemble de ce court roman de 145 pages : « C'est un dimanche en fin d'après-midi, aux ombres déjà longues sur les places du centre, aux rues de banlieue vides où l'asphalte bombé a un reflet de bronze. Seul le ronflement d'un ventilateur qui claquette par intervalles sort d'un café. Comme s'il y avait quelqu'un à son pied, un regard monte dans le branchage d'un platane, contemple les innombrables beules de semence au lancement incessant, les feuilles lippues à longue tige, par à-coups prises d'un même mouvement, pilote aux bras multiples, les couvées de soleil d'un jaune profond qui oscillent ; à la fourche du large tronc tigré il y a un creux comme pour un animal. » La ponctuation rappelle Flaubert (notamment le grand nombre de points virgules de même que le peu de conjonction de subordination dans la narration). Pour leur utilisation des virgules et des points virgules, ces deux écrivains sont l'antithèse d'un Cormac McCarthy qui préfère utiliser le « et » : « A hauteur des yeux aussi, à l'horizon, éclairée encore par les derniers rayons du soleil, une montagne à l'extrême-orient. L'image se rapproche et révèle nettement, en haut sur l'arrondi, le sommet rocheux escarpé, lequel avec ses créneaux, ses cheminées, ses corniches et ses glacis vitreux rappellent un château fort imprenable, inaccessible même. Le soleil s'est couché ; ça et là, une lumière dans les maisons ; sur le mur vide de la pièce en sous-sol, le reflet du ciel jaune, traversé de formes devenues indistinctes. Le mur est si parfaitement vide qu'un petit calendrier à feuilles détachables entre dans l'image avec un gros chiffre rouge. » Peter Handke est peut-être aussi le grand styliste de notre époque, comme l'était Flaubert à son époque, surtout avec ce genre de narration originale où l'esthétique fait foi de tout, ce qui augmente le niveau de qualité de la littérature contemporaine : « Le point le plus élevé à l'horizon, c'est la colline chauve derrière la forêt de mâts où l'église d'un blanc de chaux représente un phare, elle prend la forme d'un atoll dont les dentelures des arbres figurent l'anneau extérieur. Il n'y a pas de saut dans le lointain, il n'y en a pas non plus pour revenir à la vision de près : sur un point latéral de l'horizon, dans une autre île les lignes des longs hangars des poissonneries passent directement à celles de la mains du vieillard tournée vers le haut, ici, sur le rebord de la fenêtre de l'asile. » Le narrateur, comme s'il tenait une caméra à l'épaule, va chercher les personnages, les rassemble et les relâche vers la fin. Ces personnages souffrent d'absence, chacun à leur manière tout d'abord et ensuite ces absences se regroupent. En cours de route, le vieil homme tombe même dans l'absence maléfique : « Aussi le vieil homme entra-t-il dans la phase de l'absence maléfique. Et elle dura. Ce n'était pas seulement la nuit qu'il était aux aguets dans le coin le plus sombre de la pièce et venait nous surprendre, nous les sans-sommeil, au milieu de nos rêves d'une seconde, mais même plus tard, au soleil du matin, il n'arrêtait pas de nous tomber dessus. L'un se mettait à pousser un cri à la vue de sa pèlerine sur un cintre au même moment où un autre avait un mouvement de recul devant un gant sur une balustrade et que déjà le suivant bondissait couteau brandi parce qu'il avait pris ses propres cheveux qui lui pendaient dans la figure pour quelqu'un en train de s'approcher derrière son dos. C'était comme si le « mort » se démultipliait à l'infini et s'ameutait contre les survivants isolés. »

 On pourrait classer ce roman dans le courant expérimental et certains critiques disent que Peter Handke est proche du nouveau roman français. Un peu plus haut je comparais Handke avec Woolf, disant que l'écrivaine semblait être une forte inspiration pour Handke. Mais pour terminer, je dois dire que Virgnia Woolf lui est supérieure malgré la grande qualité de L'absence et de l'oeuvre de Peter Handke en général, surtout si l'on s'appuie sur le concept de l'angoisse de l'influence d'Harold Bloom.