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lundi 6 avril 2015

Le Don, Vladimir Nabokov


Ma note: 9/10


Voici un extrait de la présentation du «Don» par Vladimir Nabokov lui-même : « Puisque le monde du Don est devenu tout aussi fantasmagorique que la plupart de mes autres mondes, je puis parler de ce livre avec un certain détachement. C'est le dernier roman que j'ai écrit, et que j'écrirai jamais , en russe. Son héroïne n'est pas Zina, mais la littérature russe. Les poèmes de Fiodor forment la trame du premier chapitre. Le Chapitre Deux est une aspiration vers Pouchkine dans l'évolution littéraire de Fiodor, et contient sa tentative de descritption des explorations zoologiques de son père. Le Chapitre Trois est sur Gogol, mais son centre réel est le poème d'amour dédié à Zina. Le livre de Fiodor sur Tchernychevski, une spirale à l'intérieur d'un sonnet, prend soins du Chapitre Quatre. Le dernier capitre combine tous les thèmes rpécédents et laisse pressentir le livre que Fiodor rêve d'écrire un jour : Le don. L'épigramme n'est pas une fabrication personnelle. Le poème qui sert d'épilogue parodie une stance d'Onéguine. Je me demande jusqu'où l'imagination du lecteur suivra les amants après la sortie de scène.

Pour ma part, je me demande si Nabokov lui-même aimerait son roman «Le Don». Cet écrivain valorise au plus au point Tolstoï et Flaubert, «Guerre et paix» et «Madame Bovary». Mais lorsqu'on analyse ces romans, ils sont extrêmement éloignés du «Don». Ils ont une forme et une structure « classiques », ou plutôt « classiquement romanesques » ! Ils ont un début, un milieu et une fin. Ils ont une intrigue, à tout le moins un récit, une histoire. La narration se fait dans les règles de l'art. Alors qu'avec «Le Don», un roman qui, personnellement, m'a complètement ébloui, Nabokov y va d'un exercice de style et le roman « à message » n'est pas loin non plus, même s'il semble détester ce genre. Cependant, comme plusieurs autres de ses livres, notamment «Feu pâle» et «Pnine», l'aspect « parodique » fait partie un peu du roman, Nabokov aimant se moquer des milieux intellectuels. Dans «Ada ou l'Ardeur», ce sont les traducteurs qui étaient la cible de Nabokov. En plus d'être un romancier, un des plus grands, Nabokov est un critique littéraire, professeur d'université, et un des critiques les plus difficiles, en tout cas le plus difficile que je connaisse. Rares sont les romans qui lui plaisent. Aussi, il faut dire que «Le Don» est peut-être plus proche des romans préférés de Nabokov au 20e siècle (avec ses nombreuses digressions, entre autres) : «Ulysse» de James Joyce, «À la recherche du temps perdu» de Marcel Proust et «La métamorphose» de Franz Kafka.

«Le Don» ne représente peut-être pas parfaitement l'oeuvre de Nabokov, mais selon moi, notamment en écrivant sur l'écriture elle-même, sur ses possibilités et ses non-possibilités, l'on sent bien que Nabokov lui-même savait à quel point il était talentueux, à quel point il était un génie. Et lorsqu'on fouille un peu dans ses entrevues et dans sa vie privée, cela semble se confirmer. Il connaissait vraisemblablement ses capacités, comme la plupart des génies littéraires. Selon moi, «Le Don» pourrait être classé parmi les romans de la méta-littérature. Un peu moins que «Feu pâle», et d'une façon différente aussi, mais c'est un roman sur la littérature, un roman qui se suffit à lui-même. Il a pris du temps à prendre forme : « Ce n'est qu'en 1952, presque vingt ans après ses premières ébauches, que parut une édition complète du roman [...] ». Contrairement à ce que j'en pense, Nabokov nous assure qu'il n'a rien à voir, ou presque, avec le personnage principal (sur une note ironique quand même) : « Je vivais à Berlin depuis 1922, donc à la même époque que le jeune homme dans le roman ; mais ni ce fait ni la parenté de nos intérêts, tels que la littérature et les lépidoptères, ne devraient pousser le lecteur à dire " Hum...hum... " et à confondre le créateur avec l'oeuvre. Je ne suis pas, et ne fus jamais Fiodor Godounov-Tchedyntsev. » Les références à la littérature pullulent à chaque chapitre dans ce roman : « Sur le trottoir, devant la maison (que j'habiterai moi aussi) se tenaient deux personnes qui étaient évidemment venues à la rencontre de leur mobilier (dans ma valise, il y a plus de manuscrits que de chemises). » ; « Un jour, pensa-t-il, je dois me servir d'une scène semblable pour commencer un bon vieux roman bien épais. » ; « mon recueil de poèmes a été publié ; et lorsque, comme maintenant, son esprit culbutait de la sorte, c'est-à-dire lorsqu'il se rappelait les quelque cinquante poèmes qui venaient juste de paraître. » Et c'est comme cela tout le roman, c'est un livre sur le monde des lettres. Aussi, on ne sait jamais vraiment si Nabokov y va d'un passage sérieux ou plutôt ironique. Par exemple, celui-ci où il tourne fort probablement en dérision les poètes et surtout, les critiques : « La stratégie de l'inspiration et les tactiques de l'esprit, la chair de la poésie et le spectre d'une prose translucide - telles sont les épithètes qui nous semblent caractériser avec une justesse suffisante l'art de ce jeune poète... Et après avoir fermé sa porte à clé, il sortit son livre et se jeta sur le canapé - il lui fallait le relire tout de suite, avant que l'excitation n'ait le temps de se refroidir, afin de vérifier la qualité supérieure des poèmes et de se préfigurer tous les détails de la haute approbation que leur avait accordé le critique intelligent, délicieux, et encore anonyme. » Mais tout de suite après, Nabokov y va d'un passage qui semble sérieux en décrivant une méthode de lecture (ou peut-être le passage avant était sérieux et pas celui-ci ?) : « Il lisait à présent en trois dimensions pour ainsi dire, explorant chaque poème avec soin, soulevé comme un cube parmi d'autres et baigné de tous les côtés dans cet air de campagne merveilleux et duveteux qui nous laisse toujours si épuisés le soir. En d'autres mots, tandis qu'il lisait, il réemployait tous les matériaux déjà amassés par sa mémoire pour l'extraction de ces poèmes, et reconstruisait tout, absolument tout, comme un voyageur qui revient et voit dans les yeux d'un orphelin, non seulement le sourire de sa mère qu'il avait connue dans jeunesse, mais aussi une avenue qui se termine dans un éclat de lumière jaune et cette feuille châtaine sur le banc, et tout, et tout. »


Comme le disait Nabokov dans sa présentation, le premier chapitre fusionne la poésie et la vie de Fiodor. Voici la forme adoptée par Nabokov (un extrait où il parle de sa jeunesse) :


« L'auteur a trouvé des mots efficaces pour décrire les sensations éprouvées en effectuant la transition à la campagne. Quel plaisir, dit-il, quand

On n'a plus besoin de mettre une casquette 
Ou de changer ses chaussures légères,
Pour aller courir encore au printemps
Sur le sable couleur de brique du jardin.

A l'âge de dix ans, un nouvel amusement fut ajouté. Nous étions encore en ville lorsque la merveille fit son entrée en roulant. Assez longtemps, je la menais d'une chambre à l'autre par ses cornes de bélier ; avec quelle grâce timide ne roulait-elle pas sur le parquet jusqu'à ce qu'elle s'empale sur une punaise ! En comparaison de mon vétuste petit tricycle bruyant et pitoyable dont les roues étaient si minces qu'elles s'enfonçaient même dans le sable de la terrasse du jardin, la nouvelle venue possédait une céleste légèreté de mouvement. Ceci est bien exprimé par le poète dans les vers suivants :

Oh, cette première bicyclette ! 
Sa splendeur, sa hauteur,« Dux » ou « Pobiéda » inscrit sur son cadre,
Le silence de son pneu étanche ! 
Les vacillements et les tortillements sur l'avenue verte
Où les taches de soleil vous glissent sur les poignets
Et où les taupinières surgissent menaçantes
Et annoncent votre chute !
Mais le lendemain, on les effleure
Et comme dans un monde de rêve le soutien fait défaut,
Et faisant confiance à cette simplicité de rêve
La bicyclette ne s'écroule pas. »

C'est un roman extrêmement difficile d'approche, autant que «Feu pâle» mais pas pour les mêmes raisons. Pour Nabokov, le «bon goût» en littérature, en écriture, est primordial, et sur ce point, il est réussi. L'écrivain incorpore des poèmes à la prose contrairement à «Feu pâle» où il commençait avec un long poème pour en donner l'explication en prose, et par la suite, nous constations que tout cela formait le roman en tant que tel. Même s'il se suffit à lui-même, je crois que «Le Don» pourrait servir d'introduction au chef-d'oeuvre ultime qu'est «Feu pâle» dans un sens différent de «Pnine», qui lui, exerçait aussi cette vocation. Je crois que toute l'oeuvre de Nabokov converge vers «Feu pâle», même les romans écrits après. Dans «Le Don», c'est l'apprentissage du métier des lettres qui pourrait lui servir d'introduction.

«Le Don» est le genre de roman que j'affectionne particulièrement parce que sa relecture nous en apporte davantage que lors de notre première lecture. De plus, avec ce livre, on n'est pas dans le roman-roman. Nabokov est sans aucun doute l'un des meilleurs romanciers de l'histoire, et il nous signe ici un roman sur la littérature en général et l'écriture en particulier. Alors, malgré ses défauts et son côté rébarbatif, on se doit d'y jeter un œil ! Nabokov répond parfaitement aux trois critères posés par Harold Bloom pour évaluer la littérature : « aesthetic splendor, intellectual power, and wisdom ». Et bien sûr, lorsque Bloom parle de la lecture «profond, du plaisir «difficil, je pense immédiatement à Nabokov (même si Bloom, dans ce passage, parle de la lecture et non pas des écrivains): 


“We read deeply for varied reasons, most of them familiar: that we cannot know enough people profoundly enough; that we need to know ourselves better; that we require knowledge, not just of self and others, but of the way things are. Yet the strongest, most authentic motive for deep reading…is the search for a difficult pleasure.” 


Ce roman est capable d'épater aussi bien avec ses thèmes profonds et intellectuels comme la « littérature » et « l'écriture », qu'avec sa prose poétique d'une esthétique sublime. En voici un exemple :


« Il pleuvait encore légèrement, mais, avec l’insaisissable soudaineté d'un ange, un arc-en-ciel avait déjà fait son apparition. Il demeura suspendu au-dessus du champs moissonné en un langoureux étonnement de lui-même, rosâtre et vert avec une suffusion violacée le long de sa lèvre intérieure, dominant l'orée d'un bois lointain dont il laissait transparaître une partie frémissante. Des flèches de pluie égarées qui avaient perdu à la fois le rythme et le poids et la capacité de faire le moindre bruit, étincelaient à l'aventure, ici et là, dans le soleil. Là-haut, dans le ciel lavé par la pluie, de derrière un nuage d'une ravissante blancheur qui brillait de tous les détails d'un moulage monstrueusement compliqué. »


dimanche 26 octobre 2014

Invitation au supplice, Vladimir Nabokov


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Cincinnatus C..., condamné à mort, est détenu dans une prison extraordinaire, nantie d'un personnel non moins bizarre. Importuné par d'étranges visiteurs qui viennent le tourmenter dans son cachot, chacun à sa manière, rongé par la peur du supplice dont il ignore la date, le détenu ne cesse de ruminer son cas : «Il n'est pas comme les autres : il reste imperméable à la lumière.» À la suite d'un ultime cauchemar, sonne l'heure du supplice. Mais, avant que le bourreau n'ait achevé son geste fatal, Cincinnatus se relève du billot, descend les marches de l'échafaud et se dirige du côté «où se tiennent les êtres semblables à lui».

"Aux termes de la loi, le verdict de mort contre Cincinnatus C... lui fut annoncé à mi-voix. Tous s'étaient levés, échangeant des sourires. Penché sur le condamné, le Juge au poil gris lui soufflait dans l'oreille et la commission faite, s'écarta lentement, à croire qu'il se décollait." Cincinnatus semble aimer la solitude: "Mieux valait la solitude - solitude percée, il est vrai, dans ce réduit à judas, rappelant une nacelle qui fait eau." Après une page de narration, le narrateur nous parle d'un mystérieux roman: "Ainsi donc, nous approchons de la fin. Du roman ouvert devant nous, la partie droite, non entamée, et que pendant l'affriolante lecture nous tâtions à peine pour vérifier machinalement s'il restait encore beaucoup de page [...]". Serait-ce une métaphore de la condition de Cincinnatus ou bien la métafiction servirait-elle de base à ce roman ? Restant planté là sans réponses, nous poursuivons la lecture de ce roman stylistiquement prodigieux comme toujours avec Vladimir Nabokov. "Cincinnatus écrivit: ...Et malgré tout, je me sens à peu près bien." Il se demande s'il aura le temps d'écrire: "Mais comment me mettre à écrire, puisque j'ignore si je dispose du temps suffisant, puisque la torture réside précisément en ceci que l'on se dit aujourd'hui : Hier, tu aurais eu le temps...et voilà que tu te reprends à songer: Oui, hier, tu aurais pu!" Comme le narrateur du "Dernier jour d'un condamné" de Victor Hugo, Cincinnatus écrit son histoire de prisonnier condamné à mort. Il est seul dans la prison: "[...] car Cincinnatus se trouvait pour le moment l'unique captif de la citadelle, pourtant si vaste." L'univers, l'ambiance de ce roman sont terrifiants: "Au détour du couloir se tenait de faction, l'arme au pied, un autre garde, anonyme celui-là, affublé d'un masque en forme de tête de chien, avec une gueule de tulle." Malgré la triste fin qui doit l'attendre, Cincinnatus se fait philosophe: "Une condamnation à mort trouve sa compensation dans la connaissance exacte de l'heure du supplice." Mais le directeur ne connaît pas le jour et l'heure du supplice final, il dit qu'on l'informe à la dernière minute. Du début à la fin, le roman est étrange, les gens ne se comportent pas normalement, nous croyons naviguer à la limite du rêve, du cauchemar surtout et de la réalité. Il semble que Cincinnatus sera victime de l'ablation de la tête, en tout cas selon ce que dit le directeur. Plus tard, Cincinnatus se plaindra d'être entouré de fantômes, ce qui étrangement semble se confirmer par la narration. Et la fin du bouquin lèvera un certain voile sur ce théâtre...

Remontons un peu à l'enfance de Cincinnatus. Il a grandi dans un orphelinat. Il est spécial: "Il était leste et adroit, mais on n'aimait pas jouer avec lui." Adolescent, "il se délectait chaque soir à lire de très vieux livres, [...]". Il commença jeune à travailler dans un atelier de jouets. À 22 ans, il devint instituteur dans une garderie. Une fois enfermé, Cincinnatus voulut à tout prix connaître le jour de son exécution de la même façon que K. voulait trouver le château. Ainsi, nous pouvons dire sans peur de se tromper que ce roman est avant tout Kafkaïen (même si Nabokov affirme qu'il n'avait pas encore lu Kafka lorsqu'il l'a écrit) et le côté allégorique du récit peut prendre plusieurs formes (notamment avec la terreur sous le stalinisme, le roman évoluant dans un environnement totalitaire ou à tout le moins aliénant). "L'invitation au supplice" ne cesse de surprendre de page en page, et Nabokov nous montre sa grande passion pour l'art (ici la terreur comme art) et cela débouche sur l'explication que le mal est à la base de la vie. Il adapte son style d'écriture pour ce genre en particulier, ce qu'il n'avait pas réussi à faire pour son roman "Pnine", qui lui, était un peu plus faible. Aussi, la prose poétique est omniprésente: "Serais-tu adulte, songeait Cincinnatus, et ton âme eût-elle été de la même essence rêveuse que la mienne, choisissant exprès quelque nuit bien sombre, tu ferais boire aux geôliers un coup de trop, ainsi qu'aux temps poétiques et révolus..."

Nabokov a en horreur les romans qui ont une mécanique de "suspense", de "policier". Il dit, entre autres, que la relecture d'un roman est quelque chose de très important et qu'avec ces policiers (comme Dostoïevski le fait en empruntant ses intrigues au genre policier), la relecture nous donne une sensation de vide parce que l'intérêt sera dissous avec notre connaissance de l'action, de l'intrigue, de la fin. Ainsi, bien que "L'invitation au supplice" puisse sembler être un suspense, il n'en est rien parce que l'auteur fait tout en son pouvoir de créateur pour se distancer de ce genre de construction romanesque. Finalement, j'ai grandement apprécié ce livre qui nous offre plusieurs niveaux de lecture et où le condamné écrit ce qui lui passe par la tête lorsqu'il en a l'occasion, ce qui rajoute encore plus d'intérêt pour le lecteur parce que nous nous retrouvons en quelque sorte avec deux histoires.

vendredi 17 octobre 2014

Pnine, Vladimir Nabokov


Ma note: 6/10

Voici la quatrième de couverture: «Lorsque j'ai commencé à écrire Pnine, j'avais un projet artistique précis : créer un personnage comique, pas séduisant physiquement – grotesque, si vous voulez – et le faire ensuite apparaître, par rapport aux individus soi-disant "normaux", comme, et de loin, le plus humain, le plus important, et, sur un plan moral, le plus séduisant. Quoi qu'il en soit, Pnine n'a vraiment rien du bouffon. Ce que je vous offre, c'est un personnage tout à fait nouveau dans la littérature – un personnage important et intensément pathétique – et en littérature, il naît des personnages nouveaux tous les jours.» Vladimir Nabokov, 1955.

J'ai terminé depuis plusieurs semaines "Feu Pâle" de ce même Nabokov et j'en suis encore renversé. Non seulement est-il le meilleur roman que j'aie lu de cet auteur mais je crois même qu'il est le meilleur roman que j'aie lu dans ma vie, ou sinon, un des meilleurs. En tout cas, il est le plus complexe, le plus original. Je dis cela parce que l'on retrouve - un peu - le personnage de Pnine dans "Feu pâle" et ce roman évolue dans le milieu universitaire...

"Nabokov est le meilleur des écrivains mais il n'a rien à dire" : je ne me souviens plus qui disait cela, mais depuis que je me suis lancé dans l'œuvre complète de cet écrivain, je trouve cette affirmation d'une justesse absolue. D'un point de vue esthétique, Nabokov est sans failles. Son style d'écriture est d'une beauté éclatante, ses personnages parfaitement construits, la structure de ses œuvres est digne des meilleurs romanciers. Je lisais dernièrement ses cours universitaires regroupés sous le titre "Littératures" et je découvris avec surprise que Nabokov se fait un malin plaisir à critiquer sévèrement Dostoïevski (en fait il déteste tous ses romans à l'exception du "Double"). Entre autres, il décortique le "Sous-sol" pour lui trouver une foule de défauts mais son texte nous convainc plus ou moins. Le fait que la force du roman - et des romans de Nabokov en général - soit principalement dans son esthétisme ne serait pas un défaut si l'on demandait l'avis de Nabokov pour son propre roman. Avec "Pnine", on pourrait croire que Nabokov reprend certaines idées du "Sous-sol" de Dostoïevski même si ces deux romans sont extrêmement différents. Le personnage principal, Pnine, est décalé de la société, il ne trouve pas de place qu'il ne recherche pas de toute façon, et tout est tellement poussé à l'extrême que l'ironie grinçante du départ se change rapidement en une satire un peu bancale de la société en général et du milieu universitaire en particulier. C'est donc avec un certain malaise que j'ai lu "Pnine" parce que je venais de lire Nabokov critiquer très durement Dostoïevski, qui lui, avait réussi là où Nabokov a échoué en quelque sorte. Même si j'ai adoré le style, comme c'est toujours le cas avec Nabokov, le contenu tombe souvent à plat contrairement à la "Défense Loujine", où là aussi on suit un personnage décalé de la société du début à la fin, et qui maintient une justesse dans le propos.

On termine généralement un roman de Nabokov sans avoir retenu de "message" étant donné, comme je le disais plus haut, que tout est concentré sur l'esthétique. C'est exactement cela qui arrive avec "Pnine". Le personnage Timofeï Pnine est décrit de cette manière : "Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de près, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d'écaille (masquant l'infantilisme de son absence de sourcils), cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d'athlète à l'étroit sans la veste de tweed, mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres (à présent recouvertes de flanelle grise et croisées) chaussées par des pieds d'un aspect fragile et quasi féminin." Pnine "enseignait le russe à l'Université Waindell, institution assez provinciale", et que "en tant que professeur, Pnine était bien incapable de faire concurrence à ces merveilleuses dames russes éparpillées à travers l'Amérique universitaire". Pnine, à l'origine, est diplômé de sociologie et d'économie politique. Pnine est un chevalier solitaire dans un environnement aliénant : "C'était le monde qui était distrait et c'était la tâche de Pnine d'y remédier." Nabokov utilise plusieurs métaphores sublimes pour décrire Pnine: "On l'aimait non pas en raison d'un don particulier mais à cause de ses inoubliables digressions, où il enlevait ses lunettes afin de sourire au passé pendant qu'il polissait les vers du présent." En voici une autre: "Non seulement ses affreuses dents, mais encore une partie étonnamment considérable de la gencive supérieure, faisait un bond comme dans une détente de diable qui sort d'une boîte [...]". Comme le titre de l'ouvrage le laisse présager, l'histoire se concentre sur le personnage de Pnine qui vient d'une famille reconnue en Russie : "Pnine sortait d'une famille honorable et assez prospère de Saint-Pétersbourg. Le docteur Pavel Pnine, son père, oculiste bien connu, avait eu jadis l'honneur de soigner une conjonctivite de Léon Tolstoï." Les personnages secondaires, qui gravitent pour la plupart autour de l'université, sont benêts, ne savent pas de quoi ils parlent : "Il m'a paru tout à fait bien. D'une certaine façon, cependant, je dois dire qu'il m'a rappelé la figure vraisemblablement inventée de toutes pièces de ce président des Études françaises qui croyait que Chateaubriand était un cuisinier célèbre."

Pnine est maintenant en Amérique et Nabokov - bien qu'il aimait les États-Unis - critique assez durement son milieu universitaire. La satire de l'université prend plusieurs formes, notamment lorsqu'on croise au fil de notre lecture le directeur du département de français qui parle très mal cette langue (contrairement à Nabokov qui est parfaitement trilingue (russe, français et anglais)). Pnine est l'immigrant dont se sert Nabokov pour expliquer les travers de la diaspora, du pays d'accueil, etc.

La traduction en français enlève une grande partie du charme de "Pnine" parce que Nabokov joue avec l'anglais et le russe, entre autres avec Pnine qui prononce mal l'anglais. Selon moi, "Pnine" est davantage un roman qui vient appuyer "Feu pâle", même s'il fut écrit avant. Originaire de la deuxième période d'écriture de l'auteur, soit de sa période anglaise, "Pnine" saura combler seulement les très grands amateurs de Nabokov et ainsi, je ne vous conseillerais pas ce roman pour commencer la lecture de son œuvre. "Ada ou l'Ardeur" de même que "Feu pâle" lui sont de loin supérieurs.

lundi 30 juin 2014

Autres rivages, Vladimir Nabokov


Ma note : 8/10

Voici la quatrième de couverture: Voici l'autobiographie de Vladimir Nabokov, dans l'édition révisée et augmentée parue aux États-Unis sous le titre Speak, Memory, an Autobiography revisited et comprenant la préface inédite de sa traduction russe. De toutes ses œuvres écrites en anglais, l'auteur n'a choisi de retraduire lui-même en russe que celles qui lui tenaient particulièrement à cœur : Lolita et Autres rivages. Livre nostalgique sur une Russie disparue, Autres rivages restitue avec une magie éblouissante l'enfance de l'auteur et son exil européen : «Comme le cosmos est petit (une poche de kangourou le contiendrait), comme il est dérisoire et piteux comparé à la conscience humaine, à un seul souvenir d'un individu et à son expression par des mots ! Peut-être suis-je attaché à l'excès à mes toutes premières impressions, mais après tout je leur dois de la reconnaissance. Elles m'ont montré le chemin d'un véritable Eden de sensations visuelles et tactiles.»

Vladimir Nabokov, l'un des plus grands romanciers du 20e siècle, est depuis quelque temps un écrivain que je vénère au plus haut point, après avoir découvert le stupéfiant "La défense Loujine" et l'avoir relu tout de suite après, pour en saisir davantage la poétique de la prose qui m'avait enchanté. Cette autobiographie qui a pour titre "Autres rivages" en a fait presque autant, et voyons maintenant de quoi il en retourne...

L'incipit du livre réussit à nous convaincre que cette autobiographie sera aussi magistrale que ses romans : "Le berceau balance au-dessus d'un abîme, et le sens commun nous apprend que notre existence n'est que la brève lumière d'une fente entre deux éternités de ténèbres. Bien que celles-ci soient absolument jumelles, l'homme, en règle générale, considère l'abîme prénatal avec plus de sérénité que celui vers lequel il s'avance (à raison d'environ quatre mille cinq cents battements de cœur par heure)." Il faut s'être essayé à l'écriture de la prose (de fiction ou biographique) pour savoir à quel point il est difficile de parvenir à trouver son style propre, et qui plus est, à trouver profondément en nous une sorte de magie de l'écriture, un don de Dieu, comme celui de Vladimir Nabokov. Le tout converge vers une puissance de la pensée que l'on peut capter si on lit, et surtout, si on relit profondément les génies comme Nabokov. Choisir ses lectures c'est surtout en laisser tomber, et savoir choisir les bons auteurs à lire est d'une extrême importance pour espérer comprendre, un jour, cette puissance de leur pensée. Cette autobiographie nous permet de plonger dans la formation de ce génie, surtout dans son enfance. "Autres rivages" retracent donc le parcours de Nabokov d'avant sa période "anglaise", donc de sa jeunesse. Nabokov a été élevé dans trois langues ce qui fait de lui un parfait trilingue. Il vient d'une famille d'aristocrates, mais il a dû fuir la Russie de la révolution de 1917. Nabokov avoue dans ce livre avoir eu des hallucinations dans sa vie, ce que, j'imagine, l'a peut-être aidé à devenir romancier. Plus tard, Nabokov a été enseignant et ses élèves se souviennent de lui entre autres pour sa haine de Freud. On la retrouve dans le livre : "[...] je rejette absolument le monde foncièrement médiéval, mesquin et commun, de Freud, avec sa recherche maniaque de symboles sexuels [...]". Comme plaisanterie il dit en entrevue que la seule chose qu'il donne à Freud c'est d'être un excellent écrivain de fiction...Nabokov nous donne des pistes pour savoir comment lire, et plus particulièrement, comment écrire une autobiographie. Il dit : "S'attacher à suivre des dessins thématiques de ce genre à travers sa propre existence, tel doit être, à mon avis, l'objet d'une autobiographie." Juste avant, il racontait la symbolique d'une allumette dans sa vie (et celle de son père) et la relation entre ces allumettes et la chute de sa famille, de ces années qui ont suivi la prise de pouvoir des bolcheviks. Ce tragique destin hantera la biographie, du début à la fin, même si l'action de ce livre se passe en grande partie avant cet événement crucial. Les grands romanciers russes du 20e siècle ont été persécutés d'une manière ou d'une autre par le pouvoir communiste, à commencer par Nabokov lui-même, et ensuite Soljenitsyne, et dans une moindre mesure Boulgakov.

De l'avis de plusieurs professeurs et spécialistes de littérature, Nabokov est un très grand romancier mais un bien piètre essayiste. Je craignais donc pour la qualité de cette œuvre parce qu'elle est très proche de l'essai, la construction de chaque chapitre est un petit essai sur la vie de l'écrivain. Par chance, mes craintes n'étaient pas fondées et j'ai finalement adoré cette lecture. Nous ne sommes pas en présence d'une biographie traditionnelle, d'un style médiocre comme les politiciens en écrivent (même si la plupart du temps ce ne sont pas eux qui l'écrivent). Elle se lit plutôt comme les meilleurs romans, elle est écrite avec subtilité et la prose nous éblouit, nous saisit. En parallèle de cette lecture, je lisais "Ada ou l'Ardeur" le roman pour lequel Nabokov voulait qu'on se rappelle de lui. Et ce fut un des meilleurs romans que j'aie lus dans ma vie, courrez vite le lire...

mercredi 12 mars 2014

La défense Loujine, Nabokov


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: «De tous mes livres russes, La défense Loujine est celui qui contient et dégage la plus grande "chaleur" - ce qui peut paraître curieux, sachant à quel suprême degré d'abstraction les échecs sont supposés se situer. En fait, Loujine a paru sympathique même aux gens qui ne comprennent rien aux échecs et/ou détestent tous mes autres livres. Il est fruste, sale, laid - mais comme ma jeune fille de bonne famille (charmante demoiselle elle-même) le remarque si vite, il y a quelque chose en lui qui transcende aussi bien la rudesse de sa peau grise que la stérilité de son génie abscons.» Vladimir Nabokov.

"Il était plus fort en arithmétique." Dès les premières pages, on sent que le destin de Loujine est tracé d'avance par des parents inquiets de son futur. Son père s'appelle lui aussi Loujine, et compte donner à son fils le nom de Loujine, ce nom de famille qui semble lourd à porter, du moins c'est l'impression que le roman nous laisse au départ. Et Loujine fils accepte mal ce nom, ou plutôt cette "désignation". Il adopte un comportement bizarre comme ses parents l'avaient prévus, notamment parce que ceux-ci décident de l'appeler par son nom de famille. Loujine (comme Nabokov d'ailleurs) grandit dans un univers aristocrate. Loujine père est écrivain. Loujine fils est quelqu'un de spécial selon Loujine père, bien que le maître d'étude ne semble pas s'en apercevoir. Il est à l'écart des autres jeunes de son âge (il le sera toute sa vie) et se fait même intimider. En fait, on le sent toujours à l'écart de tout. Se découvrant une passion pour la symétrie, la forme des choses, Loujine découvrit un peu plus tard les échecs et cela changera le cours de sa vie (et du roman). Le livre bascule dans le bildungsroman mais avec la particularité que l'apprentissage du héros se fera à travers le prisme du jeu d'échecs. Nabokov fait de ce jeu cette description : "C'est un jeu des dieux. Il y a là des possibilités infinies". On assiste à la formation du génie des échecs, lequel était extraordinaire à ce jeu avant même de connaître les règles, tellement il était habité par lui. La passion de Loujine augmente de plus en plus : " Eh bien, se dit Loujine père, en s'essuyant le bout des doigts avec son mouchoir, c'était à prévoir. Ce n'est pas pour s'amuser qu'il joue aux échecs : il célèbre un culte."

"La défense Loujine" est parmi ses premiers romans, ceux écrits en russe, alors que Nabokov écrira en anglais dans la deuxième moitié de sa carrière. C'est un roman centré sur les descriptions, où les dialogues - qui eux sont intégrés au texte - sont d'une brièveté certaine. Malgré une intrigue quand même assez forte, un suspense bien mené, les descriptions finissent toujours par triompher. Voici un exemple où le mariage entre les descriptions-l'action se fait bien et où Nabokov est très habile contrairement à la plupart des écrivains : "Voici les toits des isbas, tapissés d'une mousse épaisse d'un vert vif, voici le vieux poteau familier, avec son inscription à demi effacée (nom du village, nombre des habitants), voici la grue du puits, un seau, la boue noire, une paysanne aux jambes blanches. Au-delà du village, les chevaux gravirent la côte au pas, et derrière, plus bas, surgit la seconde voiture où se trouvaient, pressées l'une contre l'autre, la gouvernante française et l'intendante, qui se détestaient cordialement. Le cocher claqua des lèvres et les chevaux reprirent leur trot. Au-dessus d'un champ moissonné, dans le ciel incolore, une corneille passait lentement." On assiste réellement au développement d'un nouveau Flaubert du 20e siècle. Les descriptions sont élégantes mais toutes en retenues, et comme Flaubert il rend les détails importants, le rythme coule comme un fleuve normal, Nabokov n'en fait pas trop mais en même temps il parvient à créer un style où la finesse côtoie la dureté, où l'action est fortement appuyée par des descriptions classiques, d'un grand lyrisme digne des meilleurs écrivains du 19e siècle.

En conclusion, Nabokov poursuit dignement la tradition de l'excellence des romans russes, de l'âme russe, et ainsi, en plus de Flaubert, il devient le parfait héritier de Pouchkine, Gogol, Dostoïevski et Tolstoï. Lorsque je lis pour la première fois un auteur d'une si grande maîtrise, j'ai tendance à ne m'intéresser qu'au style en délaissant l'histoire qui devient secondaire à mes yeux. Je devrai donc relire ce roman très bientôt qui, à vue de nez, est un chef-d'oeuvre. J'ai adoré ce roman, le deuxième qui traite des échecs que j'ai lu après "Le joueur d'échecs" de Zweig qui lui, traitait davantage d'une histoire simple, sans rentrer dans les détails de la vie des protagonistes comme le fait Nabokov. Je ne connais rien à ce jeu, et Nabokov a raison d'écrire, en préface (et en quatrième de couverture) que l'amour de ce jeu n'est en rien un prérequis pour apprécier pleinement ce livre. Parce que tout ce qui compte, c'est la prose !